Festival du film coréen 2016… The Tiger : An Old Hunter’s Tale

indexTHE TIGER : AN OLD HUNTER’S TALE

(DAEHO)

(대호)

 

2015, de Park Hoon-jung – SOUTH KOREA

Scénario : Park Hoon-jung

Avec Choi Min-sik, Jung Man-sik, Kim Sang-ho, Sung Yoo-bin, Ren Osugi et Ra Mi-ran et Lee Eun-woo

Directeur de la photographie : Lee Mo-gae

Musique : Cho Young-wuk

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Orgueil du Tigre

 

En 1925, un vieux chasseur coréen à la retraite, retiré avec son jeune fils dans les montagnes enneigées du Mont Sirisan, se retrouve enrôlé contre son gré dans l’armée japonaise (qui domine la Corée depuis 20 ans) afin de traquer et d’abattre le tigre monstrueux qui a autrefois tué son épouse. Véritable fierté nationale pour la Corée, l’animal mythique, surnommé « Mountain Lord » est le dernier spécimen vivant dans le pays. Un gouverneur japonais zélé, qui veut conquérir le territoire et miner le moral de la population locale afin de démontrer sa toute puissante autorité, signe l’arrêt de mort de l’animal… sans réaliser à quelle force de la nature il a déclaré la guerre. Ses hommes commencent à croire que le tigre est une entité surnaturelle ! Des dizaines de soldats et de mercenaires locaux sont envoyés à sa recherche mais la plupart d’entre eux périssent sous les coups de griffe du monstre, recouvrant la neige de sang…

 

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Un an après les batailles navales et le spectacle total de The Admiral : Roaring Currents (un blockbuster au succès fulgurant réalisé par Han-min Kim), Choi Min-sik, le quidam kidnappé de Oldboy et le serial killer sadique de I Saw the Devil, se retrouve une fois de plus embarqué dans une expédition dont dépendra la survie de sa nation. Mais une fois n’est pas coutume, l’acteur populaire habitué aux rôles hauts en couleur se montre sous son jour le plus sobre, tout en retenue, incarnant un homme bourru, devenu alcoolique après le drame qui l’a privé de sa femme. Ancienne gloire nationale, Man-duk fut autrefois le chasseur le plus doué du pays, avant d’être détruit par ce deuil dont il était responsable. Sa bien-aimée s’est retrouvée dans le feu croisé entre son époux et la bête sauvage et reçut un coup de carabine mortel en pleine poitrine. Malgré son penchant pour la boisson, Man-duk a progressivement (et momentanément) repris goût à la vie en élevant seul son jeune fils, un adolescent espiègle et avide d’aventures. Touchante et humoristique, leur relation (faite d’incessantes petites querelles et d’un respect mutuel) rappelle celle qu’entretenait Takeshi Kitano et son petit protégé dans L’été de Kikujiro.

 

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Dirigé par Park Hoon-jung, qui l’avait déjà mis en scène en 2013 dans le polar New World, Min-sik n’est pas le seul héros de The Tiger. Car le « vieux chasseur » auquel le titre à double sens fait allusion n’est autre que le tigre lui-même. Approche originale rendue possible par la qualité des effets spéciaux, le réalisateur choisit de nous raconter, dès le deuxième acte, le film selon un second point de vue : celui de l’animal lui-même, devenu orphelin alors qu’il n’était qu’un chétif tigreau, le jour où Man-duk et ses acolytes, pour nourrir leurs familles, ont abattu sa mère devant ses yeux. Ce jour-là, Man-duk, suivant un noble code d’honneur, avait choisi de laisser la vie sauve au petit animal. Mais en ces temps troubles pour le pays, l’honneur s’est transformé en cynisme et ce sont maintenant des dizaines d’innocents qui vont servir de chair à pâté pour réparer l’erreur du chasseur. L’ironie, c’est que la plupart de ces hommes mourront pour satisfaire l’ego démesuré d’un gouverneur et non pas pour apaiser l’appétit du tigre, qui demandait juste qu’on le laisse en paix. Le « Seigneur de la Montagne » n’est donc pas qu’une légende, mais un être ayant été témoin de la haine des hommes, dont la souffrance fut égale à celle de cet ennemi qui le pourchasse. Animé d’un fort sentiment de vengeance, il est devenu un monstre gigantesque devant lequel les chances de survie sont minces. Le réalisateur s’ingénie, lors de nombreuses scènes de bains de sang particulièrement brutales (mais jamais gratuites) à décrire les stratégies de chasse de l’animal, mais également la manière dont ce dernier fait le deuil de sa famille disparue. Ponctuant son film de nombreux flashbacks concernant les vies familiales respectives du chasseur et du tigre, le réalisateur lui insuffle une dimension épique rappelant des thèmes développés dans Moby Dick, le chef d’œuvre de Melville, où ce sont les tragédies personnelles qui motivent le grand spectacle.

 

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Malgré un personnage de méchant gouverneur japonais trop caricatural pour convaincre totalement (sans le moindre scrupule, il envoie au massacre tous les coréens qu’il peut trouver), The Tiger ne verse jamais dans le nationalisme béat et simpliste dans lequel se vautrait The Admiral : Roaring Currents, l’un des plus gros succès de tous les temps au box-office local… Le chasseur est un être complexe, pétri de remords, qui culpabilise d’avoir déclenché dans un passé lointain une réaction en chaîne dont les répercussions se comptent aujourd’hui en dizaines de cadavres déchiquetés sous les coups de pattes de l’animal. Man-duk ne sort de sa torpeur que lorsque son fils rejoint en douce un gang de chasseurs afin de remporter la prime promise à celui qui accomplira l’exploit de débarrasser la montagne de son hôte. La fuite de son fils, fonçant droit vers un danger dont il ne mesure pas la gravité, est un déclencheur pour le chasseur inconsolable, bien décidé cette fois à terminer le boulot.

 

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Par ses images glacées et oniriques, filmées dans des paysages arides d’une beauté à couper le souffle, The Tiger recèle une dimension surnaturelle très prononcée. Par leur tragédie commune, Man-duk et le tigre ne sont pas seulement devenus des ennemis mortels, mais également des âmes sœurs dont les destins, inévitables, seront inextricablement liés. The Tiger évoque souvent le sous-estimé Orca, le beau film de Michael Anderson, dans lequel Richard Harris et un épaulard livraient un combat et entretenaient une relation de haine similaire, dont la seule issue possible était la mort.

 

Avec ses personnages complexes, ses scènes de carnages et ses intrigues politiques relatant la différence entre l’âme coréenne et l’envahisseur japonais (une dimension patriotique entièrement revendiquée), The Tiger est un blockbuster somptueux, généreux dans ses envolées lyriques, émotionnellement dense  et d’une profondeur exceptionnelle. Ses nombreuses scènes d’action à effets spéciaux n’ont absolument rien à envier au savoir-faire technique des blockbusters hollywoodiens. Créé en images de synthèse, l’animal balafré a fière allure et ne ferait qu’une bouchée de Shere-Khan, son cousin du récent remake du Livre de la Jungle, qui à côté du « Mountain Lord », passerait pour un aristochat ! Épique en diable et terriblement émouvant sans pour autant tomber dans la guimauve (les mouchoirs sont néanmoins indispensables !), The Tiger est une ode brutale et poignante à un cinéma à l’ancienne, qui nous entraîne dans un tourbillon d’émotions contradictoires et qui évoque avec un classicisme réjouissant les plus grands cinéastes du cinéma d’aventures, de John Huston (qui signa pour l’écran une puissante adaptation de Moby Dick) à John McTiernan (Predator, The 13th Warrior) en passant par Jean-Jacques Annaud (L’Ours, Deux Frères.) Inoubliable, l’ultime séquence du film de Park Hoon-jung, funeste mais d’une poésie hallucinante, se conclut sur l’une des plus belles images que l’on ait vu dans une salle de cinéma depuis belle lurette.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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