Festival du Film coréen 2016… Nameless Gangster : Rules of the Time (2012)

nameless-gangsterNAMELESS GANGSTER : RULES OF THE TIME

(BUMCHOIWAUI JUNJAENG : NABBEUNNOMDEUL JEONGSUNGSHIDAE)

(범죄와의 전쟁)

 

2012, de Yun Jong-bin – COREE DU SUD

Scénario : Yun Jong-bin

Avec Choi Min-Sik, Ha Jung-Woo, Jo Jin-Woong, Ko In-Beom, Ma-song Seok et Kim Sung-kyun

Directeur de la photographie : Go Nak-seon

Musique : Jo Jeong-wook

 

 

 

 

 

 

 

 

 

City of Choi

 

Énième démonstration de l’incroyable éclectisme dont fait régulièrement preuve l’acteur-vedette Choi Min-sik (Oldboy, I Saw the Devil, The Tiger), Nameless Gangster : Rules of the Time évoque dans un premier temps l’une de ces longues fresques criminelles dont les italo-américains Francis Ford Coppola et Martin Scorsese se sont fait les spécialistes. A un détail près : alors que les gangsters américains étaient d’un sérieux papal et d’une classe folle, Nameless Gangster décrit l’ascension d’un malfrat qui se distingue avant tout par son manque de distinction : Choi Ik-hyun (Min-sik) est un beauf vulgaire, uniquement attiré par le pouvoir, la luxure et l’argent facile. Du début des années 80 à nos jours, il va pourtant devenir le mafieux le plus redouté du pays.

 

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Rien ne destinait Choi à une vie de crime. Au début des années 80, déjà âgé de la quarantaine, il n’était qu’un simple flic, un ripou sans envergure, sur le point de se faire virer pour corruption et extorsion. En échange de quelques billets, il laissait les contrebandiers entrer dans le pays, au vu et au su de ses supérieurs, habitués à détourner le regard. Certains de ses collègues étaient aussi corrompus que lui et prenaient part à ses combines pour partager un juteux « pot commun » planqué dans le plafond des toilettes du commissariat. Mais Choi fut désigné comme bouc-émissaire sous prétexte qu’il avait moins d’enfants à nourrir que les autres. Patrouillant un soir sur le port de Busan, il tombe par chance sur une cargaison de méthamphétamine de contrebande dont il s’empare avec une brillante idée en tête : la revendre au nouveau boss de la mafia locale, Hyung-bae (le charismatique Ha Jung-woo, que nous avions découvert dans The Chaser), qui voit dans ce coup fumeux l’occasion de faire ses preuves dans le milieu.

 

Physiquement lâche mais incroyablement culotté dès qu’il s’agit de se remplir les poches, Choi découvre qu’il partage avec le jeune gangster un vague lien ancestral. Le scénario ingénieux de Yun Jong-bin met l’accent sur l’importance sacrée des liens familiaux en Corée, une société qui fonctionne principalement sur l’importance du droit du sang. Choi et Hyung-bae sont tous deux les descendants d’une très large famille (s’étalant sur plusieurs générations) et il s’avère, par un hasard mathématique chanceux, que la position de Choi au sein de ce « clan » est supérieure à celle de Hyung-bae. Ce dernier, dans un premier temps fort hostile à l’énergumène, ancien flic de surcroit, est désormais obligé de lui témoigner son respect après une simple visite chez son grand-père qui lui rappelle ses obligations. C’est ce respect obligatoire, que Choi n’a pas mérité, qui lui permet de s’insinuer dans l’organisation et de faire son entrée dans le monde bouillonnant des activités clandestines : trafic de drogue, racket, night clubs, hôtels et casinos. Sa « supériorité », seul argument qui justifie ses nouvelles fonctions, rend Choi terriblement condescendant et arrogant envers Hyung-bae. Beaucoup plus immoral et avide de pouvoir de nature, le novice va vite prendre la grosse tête et jouer aux caïds d’opérette, ce qui ne manquera pas de créer des tensions. Au fil des ans cependant, les deux hommes, amassant des fortunes, vont finalement se lier d’une amitié sincère. Choi va finalement s’avérer être un atout de choix dans l’expansion de leur empire puisqu’avec sa grande gueule pour seule arme, il cultive l’art de se mettre les puissants dans sa poche, se frayant un chemin dans les arcanes corrompus du gouvernement à grands coups de pots de vin, de flatteries ou d’intimidation. Devenu un cocasse parrain de la pègre, Choi met à profit son petit carnet noir de connections politiques tandis que son partenaire et ses hommes de mains, se chargent des sales besognes.

 

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L’affaire tourne à plein régime et sans trop de problèmes pendant une dizaine d’années. Mais comme dans toute histoire de voyous, le profit va bientôt primer sur l’amitié et les coups de couteau dans le dos vont se multiplier ! Cette amitié complexe, qui forme le noyau du film, s’effrite sérieusement lorsqu’en 1990, le gouvernement leur colle aux basques un jeune procureur totalement incorruptible. Pour ne rien arranger, Hyung-bae est victime d’une tentative d’assassinat en pleine rue, au beau milieu de la foule (une scène bourrée de suspense, que le réalisateur prend un malin plaisir à allonger…) Ayant miraculeusement survécu, Huyng-bae découvre que Choi trafique dans son dos avec son principal rival, Kim Pan-ho (Jo Jin-woong) et commence à les suspecter d’avoir commandité le crime. La guerre est déclarée et la chute de Choi risque bien d’être aussi fulgurante que son ascension !

 

Derrière sa bonhomie naturelle, ses grosses lunettes un peu ridicules, ses costumes froissés et sa mine de chien battu qui lui donne des airs de Walter Matthau coréen, Choi est un personnage aussi fascinant que détestable, un emmerdeur insolent et grossier, trop gourmand et orgueilleux, dont les armes principales, outre sa gouaille, sont un opportunisme éhonté (qui le pousse à monter ses partenaires successifs les uns contre les autres) et une absence totale d’éthique morale et d’élégance. L’exact opposé de Hyung-bae, qui, malgré de nombreux meurtres à son actif, agit toujours selon un code d’honneur ancestral.

 

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Durant tout le film, le doute subsiste : Choi est-il un brillant stratège qui, sans avoir l’air d’y toucher, tire les ficelles et manipule son monde ou juste un idiot hors de son élément qui a eu beaucoup de chance ? Peut-être un peu les deux ? Il aime sa famille, se montre doux envers sa femme et ses enfants mais, souvent saoul, il n’hésite pas à cracher au visage d’une femme et à laisser ses sbires recourir à la violence pour le défendre. Un gag récurrent montre son garde du corps favori se faire malmener brutalement à chaque fois qu’il apparait! Choi ne se considère pas comme un criminel mais comme un puissant lobbyiste, comme le « cerveau » d’une opération rentable. Il a donc trop souvent tendance à prendre son associé pour un simple homme de main. Hypocrite en diable, il dit ne regretter aucun de ses actes, convaincu qu’il agit uniquement pour subvenir aux besoins de sa famille et lui procurer une existence privilégiée. En vérité, Choi est toujours aussi minable, perfide et opportuniste qu’à l’époque où, en uniforme, il magouillait pour arrondir ses fins de mois : toujours poltron et lèche-bottes devant les hommes d’influence, toujours pompeux envers ses subordonnés… Il aura bientôt l’occasion, traqué comme un chien par ses anciens complices, de constater que son petit jeu n’était qu’une vaste fumisterie et qu’il n’inspire en fait ni respect ni sympathie. Mis au pied du mur, Choi devra donc se résoudre une fois de plus à adopter sa position par défaut : à genoux devant les puissants !

 

Nameless Gangster est un véritable « Choi Min-sik show » ! L’acteur incarne Choi de 1982 à 2012 avec une délectation évidente (à l’aide de différents postiches et d’effets de maquillage saisissants), n’ayant pas hésité à prendre 10 kilos pour un rôle complet dont il explore, avec sa bouille inimitable, toutes les facettes : tour à tour ridicule puis terrifiant. Malgré la grande fierté qu’il affiche en permanence, Choi n’est qu’une crapule un peu plus rusée que la moyenne mais sans grande substance ni véritable mérite. Sa grande force est une volonté inébranlable de se sortir par tous les moyens nécessaires du pétrin dans lequel il s’est fourré ! Le plaisir du spectateur consiste à se demander jusqu’à quelles bassesses Choi devra recourir pour rester en vie !

 

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Le réalisateur, également auteur du scénario, s’inspire en partie d’une histoire vraie : les terribles remous qu’ont connus en 1990 différents gangs après que le Président Roh Tae-woo ait déclaré officiellement la guerre au crime, lors d’une célèbre allocution télévisée. Cette action politique intitulée « War With Crime » n’était en fait qu’une honteuse mascarade, un soap opéra politique destiné à divertir le peuple à une époque où le gouvernement avait désespérément besoin de montrer l’exemple afin de masquer ses propres crimes. Nameless Gangster sous-entend que toute entreprise criminelle au sein du pays n’est rien d’autre qu’une conséquence logique des dérives de cette société dirigée par des tyrans se cachant sous des habits convenables. Le film s’amuse d’ailleurs à montrer avec une bonne dose d’humour que, traditionnellement, les politiciens les plus hauts placés du gouvernement sont copains comme cochons avec les mafieux, collaborant parfois en toute harmonie, notamment à l’organisation des Jeux Olympiques de Séoul en 1988. Mais malgré leurs beaux costards et leur « cool attitude » (ils marchent en groupe au ralenti comme s’ils étaient dans Reservoir Dogs !), les gangsters du film s’avèrent finalement pathétiques et grotesques. Choi est inconscient des conséquences de ses actes et n’hésite pas à mettre bêtement sa vie en péril pour un petit million supplémentaire. Choi est son propre pire ennemi et c’est souvent par pure bêtise et par un entêtement acharné qu’il finit par provoquer sa propre perte, comme l’illustre une scène hilarante aux urinoirs, où il tente vainement de graisser la patte du procureur chargé de s’occuper de son cas. A noter que les conséquences du programme « War With Crime » seront néanmoins terribles pour la pègre, avec de nombreuses arrestations et trahisons, visant davantage les petites frappes en bas de l’échelle que les grands manitous.

 

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Yun Jong-bin signait ici son troisième film après deux œuvres qui critiquaient déjà de manière frontale et réaliste la corruption au sein de la société coréenne : The Unforgiven (2005), qui décrivait les abus et les conséquences néfastes du service militaire obligatoire, transformant de jeunes innocents en brutes. Vint ensuite The Moonlight of Seoul (2008) qui nous plongeait dans l’enfer de la prostitution masculine à Séoul. Dans tous ses films, Yun Jong-bin décrit comment l’âme de jeunes hommes est irrémédiablement enlaidie, viciée et dépossédée de toutes ses valeurs par le cercle vicieux d’une société pourrie jusqu’au trognon. Il fait le portrait d’une population masculine navrante, portée sur la fanfaronnade, la vantardise et les concours de « celui qui pisse le plus loin », d’une société glauque où les malfrats, attirés par le strass et les paillettes, tentent de vivre impunément et comme des rois, mais deviennent accros à leur propre style de vie. Nameless Gangster aurait très bien pu n’être qu’un énième polar dénonçant la corruption galopante au sein des institutions coréennes, particulièrement dans le monde politique et au sein des forces de l’ordre. Des œuvres récentes comme Hard Day, Inside Men, Veteran ou The Target ont déjà exploré ce thème avec beaucoup de succès. Mais Yun Jong-bin se distingue de ses collègues par un ton comique et satirique, un commentaire social affuté qui dépasse les simples conventions d’un genre archi-rebattu. Depuis cet immense succès (qui fut également applaudi pour sa minutieuse reconstitution du Busan des années 80), le réalisateur a signé Kundo : Age of the Rampant (2014), un drame en costumes (situé en 1862), narrant une lutte de pouvoir entre des nobles cruels et un gang de hors-la-loi jouant à Robin des Bois.

 

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Seules les notions de pouvoir, d’influence et de famille comptent ! Dans une telle société prônant un favoritisme aussi aléatoire, il ne faut pas s’étonner que la limite entre homme ordinaire et gangster soit aussi floue ! Le film s’amuse beaucoup à dénoncer cette ambiguïté passionnante. L’épilogue fait allusion au fait que, 25 après « War With Crime », pratiquement rien n’a changé en Corée ! Les nombreux « Choi » d’aujourd’hui, à la retraite, ont réussi à survivre et à maintenir une position sociale enviable grâce à leurs appuis politiques et leurs vétustes liens familiaux. Ils sont aujourd’hui des pères et des grands-pères respectables, que l’on voit attablés dans les grands restaurants avec des magistrats, des juges et des policiers.

 

Nameless Gangster est un brûlot réaliste, violent et terriblement choquant. Il fallait bien tout le talent d’un jeune réalisateur virtuose et en colère, pour le rendre par-dessus le marché follement amusant !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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