Chefs d’oeuvre oubliés… Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil (1972)

Tout_le_monde_il_est_beau_tout_le_monde_il_est_gentilTOUT LE MONDE IL EST BEAU, TOUT LE MONDE IL EST GENTIL

1972, de Jean Yanne. FRANCE.

Avec Jean Yanne, Bernard Blier, Jacques François, Michel Serrault, Marina Vlady, Ginette Garcin, Daniel Prévost, Paul Préboist, André Gaillard, Teddy Vrignault, Jean-Marie Proslier et Maurice Risch.

Scénario : Gérard Sire et Jean Yanne

Directeur de la photographie : Jean Boffety

Musique : Michel Magne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jésus Christ Superstar

 

Difficile de séparer le bon grain de l’ivraie lorsque l’on se penche un peu sérieusement sur la production « comique » française des années 70-80. Un titre à rallonge tel que Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil pourrait, inciter le cinéphile inattentif à l’apparenter à toutes ces gauloiseries infâmes qui sortaient alors à la chaîne… du style (en vrac) : Par où t’es Rentré, on t’a pas vu sortir, Si t’as Besoin de Rien, fais-moi Signe, Mieux vaut être Riche et Bien Portant que Fauché et Mal Foutu, Embraye Bidasse, ça Fume !, C’est Facile et ça peut Rapporter 20 Ans, C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa Gueule, Le Cri du Cormoran le Soir au-dessus des Jonques, Plein les Poches Pour Pas un Rond ! ou encore Rodriguez au Pays des Merguez… Des films estampillés « nanarland », très loin de la réussite du film « important » qui nous occupe aujourd’hui… Il serait en effet bien dommage de rejeter l’un des films les plus visionnaires de son temps à la simple évocation de son titre farfelu.

 

Mine de rien, en ce début des années 70, la comédie française était en train de connaître une transition importante et des plus chaotiques. Une transition bien évidemment dérivées des évènements de mai ’68, de l’évolution des mœurs, de la révolution sexuelle, de la critique de la censure, de la prolifération des hippies, bref… d’une société à la peinture encore fraîche, en pleine mutation et en pleine révolte. Les rois incontestés de la comédie, Bourvil et Fernandel tirent leur révérence à seulement quelques mois d’écart, en septembre 1970 et février 1971 respectivement. Un coup très dur pour la comédie française traditionnelle « à la papa » puisque, avec De Funès et Belmondo, ces deux géants-là sont encore régulièrement au sommet du box-office à la veille de leurs disparitions.

 

Bien entendu, la comédie « old school » à la française se porte toujours très bien. Pierre Tchernia en personne signera quelques unes des comédies les plus drôles de ce début des seventies (Le Viager, Les Gaspards) et les réalisateurs les plus populaires se nomment Edouard Molinaro, Gérard Oury, Yves Robert, Jean-Pierre Mocky, Jean Girault, Robert Lamoureux, Philippe De Broca, Georges Lautner, Claude Lelouch… tous échappés des années 50/60, mais qui signent encore quelques énormes succès populaires comme Cousin, Cousine, L’Emmerdeur ou Les Aventures de Rabbi Jacob… C’est également l’époque du succès incroyable des dialogues colorés de Michel Audiard qui passe lui aussi quelques fois à la réalisation, avec moins de succès…

 

1970-1972. De nouveaux cinéastes comme Bertrand Blier (qui révolutionnera beaucoup de choses dès Les Valseuses en 1974 !) n’en sont encore qu’à leurs premières œuvres. On peut cependant déjà déceler ça et là des éléments faisant souffler une petite brise gentiment contestataire dans les « produits » comiques français à priori les plus inoffensifs, à savoir : les films des Charlots (Les Bidasses en Folie, Les Fous du Stade, Le Grand Bazar, etc.), qui explosent le box-office de 1971 à 1976 ! Si ces films qui marquent les débuts de Claude Zidi à la réalisation restent avant tout des usines à gags visuels à la confection primitive et aux scénarios bon enfants plus que des œuvres impérissables enseignées dans les écoles de cinéma, ils n’en dégagent pas moins, grâce à la fraîcheur et le talent de la bande à Gérard Rinaldi, une ode à la jeunesse, à la contre-culture, à la musique pop / rock, et à une protestation gentillette, sans vulgarité mais néanmoins efficace, égratignant sous couvert de gags enfantins les figures autoritaires ou hiérarchiques telles que l’armée, les patrons d’usines, la sur-consommation et les supermarchés qui mettent en faillite les petits commerces de quartier… Un vent de jeunesse bienvenu et couronné de succès, avant que Les Charlots, privés de leur producteur Christian Fechner, n’aillent croupir dans des productions bas de gamme dès 1978.

 

Le Grand Blond Pierre Richard connaît lui aussi un succès retentissant ! Emergeant comme réalisateur avec son gentil personnage de pierrot lunaire éternellement Distrait, il s’érige en fils spirituel de Chaplin et de Tati, n’hésitant pas lui aussi à aborder gentiment des problèmes de société comme les dérives de la publicité. Un humour poliment contestataire à base de gags visuels et de bons mots mais qui reste encore très timide (mais il se soigne…) dans sa façon d’égratigner les puissants.

 

Les comédiens de cabaret ayant connu de gros succès au cinéma dès les 50 comme Michel Serrault et Jean Poiret se dirigent petit à petit vers des carrières plus diversifiées, plus sophistiquées, n’hésitant pas à faire des infidélités à la comédie le temps de jouer de grands rôles dramatiques « césarisables » en attendant La Cage aux Folles… D’autres, comme Darry Cowl, Roger Pierre, Jean-Marc Thibault, Robert Dhéry ou Francis Blanche ont moins de chance et – si ils tournent encore – c’est bien souvent dans de sombres navets. Le public les oublie petit à petit. Francis Veber, Patrice Leconte et Jean-Marie Poiré n’ont pas encore entamé leurs carrières de réalisateurs. Le Café-Théâtre qui révélera Depardieu, Dewaere et Miou-Miou n’en est qu’à ses balbutiements et l’équipe du Splendid qui fera souffler un courant d’air satirique avec son humour bête et méchant n’est pas encore tout à fait dans les starting-blocks. Au cinéma, les revues Charlie-Hebdo et Hara-Kiri influenceront davantage les années 80 que les années 70…

 

Sur scène, apparaissent au cours des seventies des phénomènes comme Coluche, Raymond Devos et Guy Bedos, abandonnant le gag visuel et la comédie de boulevard pour (respectivement) provoquer à tout va une société « à la Reiser », flatter la langue française avec des jeux de mots savoureux ou se lancer dans le commentaire politique grinçant.

 

Bien entendu, l’esprit des « grosses » comédies franchouillardes et ringardes subsiste encore de plus belle comme le prouve le succès de Mais où est donc passée la Septième Compagnie ? et ses suites, ou encore des palanquées de nanars à foison et aux titres à rallonge, dérivés des succès des Charlots et qui permettront à Michel Galabru, Jean Lefèbvre, Paul Préboist, Bernard Menez, Henry Guibet, Alice Sapritch et leurs copains de payer leurs impôts et de tourner sans cesse, comme des fonctionnaires, puisque ces films sont tournés à la chaîne par des incompétents notoires comme Max Pécas, Philippe Clair, Michel Lang, Michel Vocoret et tant d’autres… Bidasses de seconde zone, sous-Sous-doués, Führer en folie, Curé chez les nudistes et Facteur de Saint Tropez… La poubelle de la comédie française commence à se remplir aussi très vite dès les années 70, débordant définitivement dans les années 80.

 

Ce qu’il manque à la comédie française est une bonne dose de FRANCHE subversion… Et en cette année 1972, c’est exactement ce qu’elle aura : pour l’humour qui grince, qui fait mal là où il passe, qui ne s’excuse pas et qui, malpoli sur les bords, jette une bonne dose de poil à gratter dans le dos de l’establishment, un seul homme fera l’affaire ! Un homme très très méchant, maniant l’art de la provocation et de la satire comme personne d’autre avant lui !

 

Jean Yanne bien sur !

 

Ancien journaliste, homme de télévision (Les Shadoks !) et de radio, auteur de bandes dessinées, de sketches cultes (« Les Camionneurs », « Le Permis de Conduire »), compositeur et chansonnier (« J’aime Pas le Rock », « Les Emancipations d’Alphonse », « Cresoxipropanediol en capsule »), Jean Yanne, à l’heure de sa première réalisation, s’est déjà largement distingué en tant qu’acteur comique, même si paradoxalement c’est pour ses rôles dramatique dans les films de Claude Chabrol (Que la Bête Meure, Le Boucher), de Jean-Luc Godard (Weekend) et surtout dans le chef d’œuvre de Maurice Pialat, Nous ne Vieillirons pas ensemble, qu’il aura reçu le plus de louanges. Pour ce dernier, il reçoit même le Prix d’Interprétation Masculine en 1972 au Festival de Cannes. Brouillé pour toujours avec Maurice Pialat (en ces temps-là, qui ne se brouillait pas avec Pialat ?!), Jean Yanne refuse d’aller récolter son prix sur scène mais sur les marches du Palais des Festivals, n’hésite pas à faire un beau pied de-nez à son réalisateur / ennemi en assurant la publicité de sa toute première réalisation qui, hasard du calendrier, se retrouve sur les écrans français en même temps que le film qui lui vaut ce prix prestigieux…

 

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Incarnation du français moyen râleur, grande gueule, de mauvaise foi, égoïste, roublard, un peu beauf, furieusement « anti-curés », mais toujours doté d’une intelligence et d’un esprit subversif supérieurs, Jean Yanne est un homme en colère qui refuse le compromis et qui prend un malin plaisir à égratigner avec une belle férocité tout ce qui porte une soutane  ! Son premier film se devait donc de refléter cet état d’esprit…

 

Déjà en 1970, dans Etes-Vous Fiancée à un Marin Grec ou à un Pilote de Ligne ?, réalisé par Jean Aurel mais dont il signe pour la première fois le scénario et les dialogues, on peut l’entendre avec sa verve habituelle répondre à son épouse qui désire inscrire leur fille au catéchisme : « La petite ne fera pas sa communion, un point c’est tout ! Je ne veux pas de conneries comme ça chez moi. On leur apprend déjà suffisamment d’âneries à l’école sans en plus leur farcir le cerveau avec des histoires de saints qui portent leurs têtes sous les bras, de multiplication des pains, de filles de Loth… de choses qui étaient bonnes au Moyen-Age mais plus maintenant. Voilà !… Tu veux qu’on lui apprenne aussi que si elle n’est pas sage, plus tard le Diable la piquera avec une fourche pour la faire rôtir dans les flammes ? Alors qu’il y a des fours à infra-rouge dans toutes les cuisines ! Hein ? Ce pauvre Diable il est dépassé ! Au Vietnam ils font mieux avec le napalm !… J’ai pas raison ? »

 

Dorénavant, le public français devra se rendre à l’évidence : Jean Yanne a TOUJOURS raison !

 

Le titre-même du premier des sept films qu’il réalisera donne le ton : Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil : signe de l’infantilisation que pratiquent les médias comme la presse papier, la télévision et –  plus particulièrement – la radio, puisque c’est cette dernière qu’il décide d’égratigner pour l’occasion, une entreprise légitime puisqu’il s’agit d’un monde qu’il a longtemps côtoyé (et qu’il continuera à côtoyer jusque sa mort en 2003) et avec lequel il a des comptes à régler. En effet au cours des années 60, Jean Yanne s’y est fait licencier ou censurer à plusieurs reprises, la faute à un esprit « trop » sarcastique et subversif, trop éloigné de « l’esprit station » (une expression reprise dans le film), et mal vu par les suprêmes autorités radiophoniques.

 

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Brocarder la radio, d’accord. Mais pas n’importe laquelle : celle qui en ce début des années 70 tombe dans les dérives bondieusardes et tente à tout prix, à grand coup de publicités, chansons et émissions religieuses, de nous vendre le Seigneur Jésus Christ sur un plateau, sous toutes ses formes, aussi bien dans nos assiettes qu’en déodorant, en peluches ou sur les paquets de lessive… une radio qui transforme littéralement le Messie en lanterne ! Les marchands du temple réincarnés en « radio-stars » en quelque sorte, vont en prendre pour leur grade !…

 

Jean Yanne incarne Christian Gerber mais le personnage pourrait tout aussi bien s’appeler Jean Yanne, l’alter-ego de l’acteur étant à 100 % fidèle à ce qu’il est dans la vie : un baroudeur charmeur, dragueur, franc-tireur et qui n’a jamais sa langue dans sa poche lorsqu’il s’agit de s’empoigner verbalement avec les technocrates et les culs-bénis. Revenu d’Amérique du Sud, Gerber est le seul reporter radiophonique de langue française à avoir rencontré dans la jungle le chef des rebelles Tupamaros. Mais lorsqu’il revient à Paris, Gerber se rend compte que les chaînes concurrentes ont largement diffusé des enregistrements falsifiés par des reporters restés au bord de leurs piscines dans des hôtels trois étoiles (signe avant-coureur du célèbre scandale de PPDA et de son interview « en direct » de Fidel Castro ! – preuve supplémentaire que Jean Yanne connaît par cœur les rouages des médias.)… Louis-Marcel Thulle (Bernard Blier), Président de Radio Plus, la station où Gerber officie est furieux… Gerber se retrouve rétrogradé au poste de superviseur des émissions artistiques. Problème : Radio Plus – à une époque où les chaînes privatisées « berlusconiennes » pratiquaient une forte censure – ne diffuse plus désormais que des émissions et des publicités vantant, c’est à la mode, les louanges de Dieu et de sa progéniture, Jésus Christ… Puisqu’il faut « vivre avec son temps », après avoir été proche des femmes, des jeunes, de la nature, du couple et du sexe, Radio Plus (« Plus Près de Dieu ! » est leur nouveau slogan) est aujourd’hui dans le business de Jésus Christ, sa nouvelle mascotte qui lui rapporte de gros sous… « Est-ce qu’on est obligé de faire une génuflexion en entrant ? », demande Gerber à ses collègues, dans un premier temps amusé par les dérives ridicules d’une radio qui vante les qualité de « notre voisin du dessus, Jésus ! »… Fidèle à ses principes, Gerber va donc réagir fissa, il supervise et agit : il va s’attaquer aux marchands du temple en détournant les messages de manière satirique, au risque de se faire congédier.

 

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« Jésus tu l’as le matin dans ton café-crème, tu l’as le soir dans ton whisky. Les gens aiment Jésus, il faut leur vendre du Jésus ! »

 

C’est cette première partie du film qui permet à Jean Yanne de se défouler et d’envoyer la sauce en termes de parodie et de satire de ces messages religieux « pour consomminus » (pour citer Prunelle dans Gaston Lagaffe !) qu’il hait tant. Que ce soit dans les dialogues, le détournement des publicités, les « confessions en direct » ou dans les chansons qu’il compose pour l’occasion, Jean Yanne frappe fort et ridiculise la religion organisée, vendue dans un beau papier cadeau comme du savon ou de la pâtée pour chiens.

 

Quelques perles :

 

« L’ostie effervescente avec bicarbonate pour les croyants à l’estomac délicat. « J’avais le hoquet, j’ai trop bu. Merci Petit Jésus, je ne l’ai plus ! »…

 

« Croissez et multipliez votre capital, a dit le Seigneur… »

 

« Monsieur l’Abbé, regardez votre soutane, elle est verte ! N’hésitez donc pas à raviver ses couleurs avec « Soutaneuf », le régénérateur de soutanes contenant de l’activo-textigène à l’essence de cinoque dégénéré »…

 

« « Encornette », le déodorant de la bonne sœur qui n’oublie pas qu’elle est aussi une femme ! »

 

La satire culmine avec deux chansons « second degré » phénoménales de drôlerie : « Dans les Bras de Jésus » chantée par l’adorable Ginette Garcin, évoquant dans un tango langoureux et avec l’accent espagnol la relation toute particulière avec ce fils de Dieu aux gros bras de Sauveur, d’une folle de messe convertie. Ginette Garcin vend la chanson avec une malice et sa voix légendaire, qui a fait de cette scène culte l’une des plus connues de la comédie française.

 

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« Je vivais comme une ombre
J’avais les idées sombres
Faisant partie du nombre
Des desesperados

Je ne savais quoi faire
Pour chasser ma misère
Quand on est solitaire
Ay, on a froid dans les os

Quand dans une chapelle
Sous la blanche et très belle
Statue de la douce immaculée conception
J’ai senti la foi naître
Et au fond de mon être
Du seigneur Jésus Christ
J’eus la révélation

Dans les bras de Jésus
Maintenant tous les jours je danse
Et désormais mon existence
Vaut la peine d’être vécue

Dans les bras de Jésus
Maintenant tous les jours je chante
Pour moi la vie n’est plus méchante
Et de joie je suis éperdue
Dans les bras de Jésus »

 

 

Yanne lui-même n’est pas en reste puisqu’il chante à l’antenne, avant de se faire congédier son « Alléluia Garanti », ce petit hymne rigolo encore dans toutes les bouches des garnements qui s’ennuient à la messe :

 

« Jésus Christ dit aux apôtres
Suivez-moi marchez sur l’eau
Sans se mouiller les uns les autres
Les voilà qui suivent aussitôt
Jésus Christ a donc c’est comique
inventé le ski nautique
Alléluia
Alléluia

Jésus Christ dit qu’on m’apporte
Quelques pains, quelques poissons
Je les multiplie par millions
Et les Hébreux se réconfortent
Jésus Christ a donc, quelle malice
Inventé le self-service
Alléluia
Alléluia

Jésus Christ dans le silence
Du Jardin des oliviers
Dit je voudrais m’accuser
De ma désobéissance
Jésus Christ a donc, c’est unique
Inventé l’autocritique
Alléluia
Alléluia

Jésus Christ dit à ses sbires
Je suis le Sauveur attendu
Et lorsque vous ne m’aurez plus
Vous pouvez vous attendre au pire
Jésus Christ a donc, quel cynisme
Inventé l’après-gaullisme
Alléluia
Alléluia »

 

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Jean Yanne s’entoure d’une petite équipe de comédiens / amis fidèles qu’il retrouvera dans la plupart de ses réalisations : Ginette Garcin, Les Frères Ennemis (André Gaillard et Teddy Vrignault), Paul Préboist, Jacques François, Daniel Prévost, etc. : des tronches habituelles de la comédie française et qui chez Yanne trouvent enfin des rôles à la mesure de leur talent !

 

-Bernard Blier joue (comme chez Pierre Richard) le PDG de Radio Plus, la figure autoritaire millionnaire, que tout le monde craint et appelle « Président ». Blasé, cynique et conscient que tout ce qu’il produit « est de la merde », ce Président n’en est encore que plus terrible puisque seuls comptent pour lui les montants de ses actions et le soutien de ses sponsors. Un rôle de méchant, de technocrate ultime, sans doute inspiré de personnes réelles que Yanne avait croisées dans sa carrière radiophonique. Un sinistre rendu comique par la gouaille habituelle et la performance hilarante d’un très grand acteur, en grande forme !

 

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-Jacques François est le lâche Plantier, le directeur de Radio Plus, s’abaissant à faire les pires besognes en dépit du bon goût et du bon sens, seulement intéressé par l’idée de sauver sa peau et son job, terrifié par son Président devant lequel il s’aplatit.

 

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-Daniel Prévost joue un chroniqueur faux-cul, opportuniste, lâche, lèche-botte et heureux de retourner sa veste dès que le vent tourne.

 

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-Paul Préboist joue un vieil abbé libidineux, obsédé sexuel et demeuré (la spécialité de l’acteur !), venu prêcher sur les ondes de Radio Plus l’importance de supprimer chez les prêtres le vœu de chasteté.

 

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-Michel Serrault joue Marcel Jolin, un metteur en scène de théâtre obligé – à cause de cette mode – de monter un spectacle musical intitulé « Tilt Pour Jésus », écrite par Gerber, parodie hilarante et ridicule de « Jésus Christ Superstar ». Devant le succès phénoménal de leur pièce, Gerber et Jolin sont réengagés momentanément chez Radio Plus avec cette fois-ci les coudées franches et les pleins pouvoirs pour transformer la station en « Radio Plus – Plus Près de la Vérité »… Car en effet, Jésus n’étant qu’une mode éphémère, le Président prend le risque de transformer sa station en « station de la vérité et de l’insolence ». Ridiculisant les politiciens véreux et corrigeant les spots publicitaires, sans censure ni restrictions, provoquant les pharisiens et les grands de ce monde en espérant tout simplement que la vérité devienne la nouvelle « mode du jour », Gerber devient un directeur de station impitoyable et fidèle à ses principes… Malheureusement, Jolin, comme on le voit dans une scène où Gerber est représenté en Christ entouré de ses apôtres lors d’une image reproduisant La Dernière Cène, n’est autre qu’un Judas, qui va tenter d’être la nouveau Messie à la place du Messie et trahir son vieil ami, allant jusqu’à la tentative de meurtre et l’attentat terroriste pour lui ravir sa place de directeur de l’antenne ! Jolin tente d’abord de faire de Gerber un « guérisseur prodige » pour les auditeurs, de l’instrumentaliser comme un nouveau Jésus mais devant le refus de celui-ci de se transformer à son tour en Christ de pacotille, Jolin va le trahir.

 

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« Tout Jésus a son Judas. Demain, Jolin vous remplacera. C’est un con d’accord, mais un bon con ! Avec lui, Radio Plus retrouvera une seconde jeunesse ! »

 

Si Jean Yanne s’en prend à cette époque « baba-christique » qui le dégoûte autant qu’elle l’amuse, si il dénonce la religion organisée et le « Jésus vendu sous-vide », il dénonce également d’autres pratiques courantes à l’époque : les pots de vin que les artistes paient aux programmateurs de radio pour qu’ils passent leurs disques, ou encore les exploitants de cinéma porno qui recyclent leurs salles en « cafés Jésus » pour s’adapter à ce qui n’est bien entendu qu’une mode éphémère : la religion vendue au jeune comme le dernier gadget à la mode ! Michel Serrault se plaint que ses pièces « culturelles » font bide sur bide et se prostitue en sautant sur une mode qui le rend riche et célèbre. « Le niveau d’écoute augmente mais le niveau intellectuel, c’est pas brillant », déclare-t-il, pas très fier, en comptant ses billets verts.

 

Si Jean Yanne a souvent exprimé son dégoût pour la religion, jamais cependant il ne s’oppose au concept de foi individuelle. Ce qu’il dénonce ici, c’est bien le ridicule ambiant d’une récupération à des fins bassement mercantiles. « Il ne s’agit pas de PARLER de Dieu », lui explique Jacques François, « il s’agit d’axer le programme sur Dieu ! »… Dieu n’est donc plus qu’un produit comme tant d’autres, que l’on doit consommer mais qui ne doit surtout pas provoquer le débat !… Le parallèle avec de nombreuses émissions radiophoniques ou télévisuelles actuelles font du premier film de Jean Yanne une œuvre tristement visionnaire, « prophétique » pourrait-on même dire… Dans combien de ces émissions de télé-réalité nous vend-on du vide sous couvert de découvrir du « talent » ? Dans combien d’émissions de débat est-il réellement possible de parler en quelques minutes sans censure, en approfondissant les choses de manière sérieuse entre deux pages de publicité ?… Si nous vivons dans des temps plus cyniques et moins naïfs, la mode « Jésus » a été remplacée par d’autres modes tout aussi vides de sens et mercantiles véhiculées par cette presse manipulée par les multinationales, cette radio devenue inécoutable, cette télévision devenue irregardable pour peu que l’on possède un cerveau… Tout se recycle mais rien ne change !

 

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Quand Jean Yanne propose de faire une piqûre de sérum de vérité à un politicien avant de l’interviewer, ce dernier s’en offusque et quitte le studio en faisant un scandale, preuve que l’honnêteté était loin de ses intentions… Gerber décide donc, une fois à la tête de Radio Plus de changer la donne et de proposer un nouveau concept : LA VERITE !… Plus de mensonges, plus de langue de bois, une liberté totale… Gerber va donc tester – aux risques et périls de ses chroniqueurs – la qualité de tous les produits dont il doit faire la publicité sur les ondes, perdant à l’occasion des dizaines d’annonceurs dont les choucroutes en boite ou les cassoulets avariés sont dénoncés à l’antenne ! « J’ai testé la presse. Elle est pourrie. Fallait pas faire un test pour ça, on le sait depuis longtemps… »

 

Gerber tente donc une véritable révolution mais celle-ci sera de courte durée puisqu’il sera lâché par tous : son Président qui retourne sa veste, ses amis qui le trahissent… La vérité ne serait-elle donc pas profitable ? Gerber court après la vérité mais elle n’est qu’une utopie puisqu’elle ne peut exister que sans intérêts politiques, sans argent et sans publicitaires. Un véritable message contestataire et provocateur mais qui – enrobé dans une grosse comédie populaire – n’en demeure pas moins terriblement inquiétant. « Notre siècle est celui de l’efficacité : pas de place pour les rêveurs ni pour les Christ de pacotille. N’est pas le Messie qui veut. » lance Bernard Blier à Gerber dans leur dernier face à face, quand ce dernier, dégoûté, préfère laisser tomber et aller voir ailleurs si il y est.

 

Les seuls martyrs de l’histoire, finalement ne sont pas le Petit Jésus, mais la vérité, l’honnêteté, la liberté de parole et l’insolence libératrice, crucifiés sur l’autel de la pensée unique et d’une vision d’un triste monde « à la Michel Drucker » : un monde aseptisé, qui nivelle tout par le bas.

 

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Jean Yanne, prophète en son pays, devance dès lors les déclarations en la matière du musicien Frank Zappa ou encore des œuvres dites plus « sérieuses » comme le chef d’œuvre de Sidney Lumet, Network (1976), critique hallucinante de l’univers de la télévision américaine, le Quiz Show (1994), de Robert Redford ou encore le Good Night and Good Luck (2005), de George Clooney… Pas mal pour une comédie franchouillarde fréquentée par une troupe d’acteurs souvent qualifiés de « populaires » ou de « ringards » par les critiques bien pensants… Le personnage de Gerber s’apparente en fin de compte à celui du personnage incarné par Peter Finch dans Network, présentateur vedette kamikaze, décidant dans un acte suicidaire de ne plus dire que la vérité, toute la vérité sur les ondes. Son autodestructeur et lucide discours final sur les travers de la télévision n’est autre qu’une version très similaire du discours de Jean Yanne à propos de la radio… :

 

« You’re never going to get any truth from us. We’ll tell you anything you want to hear; we lie like hell. We’ll tell you that, uh, Kojak always gets the killer, or that nobody ever gets cancer at Archie Bunker’s house, and no matter how much trouble the hero is in, don’t worry, just look at your watch; at the end of the hour he’s going to win. We’ll tell you any shit you want to hear. We deal in illusions, man! None of it is true! But you people sit there, day after day, night after night, all ages, colors, creeds… We’re all you know. You’re beginning to believe the illusions we’re spinning here. You’re beginning to think that the tube is reality, and that your own lives are unreal. You do whatever the tube tells you! You dress like the tube, you eat like the tube, you raise your children like the tube, you even *think* like the tube! This is mass madness, you maniacs! In God’s name, you people are the real thing! *WE* are the illusion! So turn off your television sets. Turn them off now. Turn them off right now. Turn them off and leave them off! Turn them off right in the middle of the sentence I’m speaking to you now! TURN THEM OFF… I’m mad as hell and I’m not gonna take it anymore! »

 

Si Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil n’est pas un chef d’œuvre en purs termes de réalisation, surtout si on le compare aux chefs d’œuvre précités, Jean Yanne étonne cependant lors d’un étourdissant plan-séquence en forme de long travelling circulaire qui nous fait découvrir en une fois les coulisses, tous les personnages et tous les bureaux de Radio Plus. Une scène digne d’un film de Robert Altman puisque tous les personnages y sont mis sur le même pied et parlent tous en même temps pour illustrer la cacophonie ambiante et le manque d’importance de l’individualisme au sein d’une société comme Radio Plus. C’est un procédé que Robert Altman reprendra effectivement dans de nombreux films, de Nashville à Shortcuts en passant par Gosford Park ou Docteur T. et les Femmes.

 

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Autrement, Yanne divise son film en une succession de sketches souvent improvisés le jour-même par les acteurs. L’improvisation est presque aussi importante chez Jean Yanne que chez un cinéaste majeur comme Christopher Guest, même si chez Yanne, celle-ci n’est pas systématique et nous fait ressentir à quelques moments un côté trop brouillon qui empêche Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil d’atteindre le statut de chef d’œuvre.

 

Peu importe. Son film est un beau pavé dans la marre de l’establishment, dans lequel tout le monde peut se retrouver : Jean Yanne prend sa revanche sur le concept de hiérarchie et la popularité de son film n’est donc pas un hasard. Après tout, quel employé modèle et obéissant n’aurait pas rêvé de délivrer cette fabuleuse tirade (diffusée sur les ondes) à un patron incompétent ou injuste ? :

 

« Plantier, vous êtes un con. Vous me trouvez grossier et moi mon cher ami, je vous trouve vulgaire. Vous ne comprenez pas, je vais vous expliquer. Dire « merde » ou « mon cul », c’est simplement grossier. Maintenant voyons donc tout ce qui est vulgaire. Prendre une voix feutrée et sur un ton larvaire, vendre avec les slogans aux bons cons d’auditeurs les signes du zodiaque ou le courrier du cœur. Connaissant son effet sur les foules passives, faire appel à Jésus pour vanter la lessive. Employer les plus bas et les plus surs moyens, faire des émissions sur les vieux, la faim, le cancer, enfin… jouer sur les bons sentiments afin de mieux fourguer les désodorisants. Tout cela c’est vulgaire. Ca pue, ça intoxique, mais cela fait partie du jeu radiophonique. Vendre la merde, oui, mais sans dire un gros mot ! Tout le monde il est gentil, tout le monde il est beau. Mais là mon cher Plantier, vous ne pouvez comprendre et dans un tel combat, je ne puis que me rendre. Alors mon cher Plantier, salut, je ne puis que me taire. Je crains en continuant de devenir vulgaire… »

 

Unique en son genre et terriblement regretté, Jean Yanne et sa verve franchouillarde sans langue de bois manque cruellement au cinéma français. Un seul acteur, américain, aura réussi à retrouver sans le savoir le bagout, le côté moqueur impertinent et imperturbable de Jean Yanne : Bill Murray !… Revoyez la fameuse scène de Ghostbusters où Murray se retrouve confronté aux autorités mayorales qu’il ridiculise d’un simple bon mot, laminant ses adversaires tout en gardant un grand sourire espiègle… et imaginez Jean Yanne faire de même face à Jacques François… C’est l’évidence même !

 

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Le cinéaste Jean Yanne quant à lui n’a pas d’équivalent en France et sa carrière reste unique, même si des émissions comme celles des Inconnus et des Nuls ou des cinéastes comme Albert Dupontel, Benoît Delépine et Gustave Kervern s’en rapprochent et s’en inspirent parfois… En seulement sept films (dont les cinq premiers très réussis), Yanne va s’avérer être le cinéaste le plus mordant, le plus provocateur, le plus incisif et sans pitié mais aussi le plus lucide de sa génération, s’attaquant par la suite aux syndicats (Moi y’en a vouloir des Sous – 1973), à l’Occupation (Les Chinois à Paris – 1974), à l’univers impitoyable du show-business (Chobizenesse – 1974), aux enlèvements politiques (Je te tiens, tu me tiens, par la Barbichette – 1979), aux machinations politiques (le péplum burlesque Deux Heures Moins le Quart avant Jésus Christ – 1982) et à la Révolution française (Liberté, égalité, choucroute – 1984), avant de poursuivre sa carrière d’acteur et d’apparaître en vedette invitée dans l’émission radiophonique la plus populaire de France (« Les Grosses Têtes »).

 

Un seul film depuis 1972 aura réussi, avec certes beaucoup plus de style et de moyens, à retrouver le ton mordant / poil à gratter / impitoyable de Tout le Monde il est Beau, Tout le Monde il est Gentil. Il s’agit de 99 Francs (2007) dans lequel le réalisateur Jan Kounen retrouve l’esprit méchant et lucide de Jean Yanne, dans son portrait de deux publicitaires surpayés et imbuvables, égratignant le monde de la pub sans la moindre pitié, avec moults effets hallucinatoires et scènes sous acide en plus. Il n’est pas interdit de penser que sans le cinéma de Jean Yanne, 99 Francs n’aurait jamais pu voir le jour… Un film que Jean Yanne – si il ne nous avait pas quittés bien trop tôt, emporté par une crise cardiaque à 69 ans en 2003 – aurait sans doute porté aux nues, particulièrement à une époque où la comédie française ne prend plus aucun risque et s’avère la plupart du temps aussi aseptisée qu’inoffensive et  tristement pas drôle, comme en témoignent les « œuvres » à l’humour démago et « grand public » des déprimants Gad Elmaleh, Jamel Debbouze, Franck Dubosc et consorts…

 

Si des cinéastes « importants » comme Costa-Gavras ou Yves Boisset dénoncent eux aussi les manipulations des petits par les grands, ils le font par le drame. Que Jean Yanne ait réussi d’une si belle et si drôle de manière à faire passer son message par le biais d’une « grosse » comédie populaire au titre un peu ridicule, n’est pas loin d’être… un miracle !

 

Alléluia !

 

 

Grégory Cavinato.

 

 

 

 

 

 

 

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