Chefs d’oeuvre oubliés… The Rutles in « All You Need is Cash »

The_Rutles___All_You_Need_is_CashTHE RUTLES in « ALL YOU NEED IS CASH »

1978, de Eric Idle et Gary Weis – TV – USA /UK

Avec Eric Idle, Neil Innes, Ricki Fataar, John Halsey, Dan Aykroyd, John Belushi, Bill Murray, Gilda Radner, Michael Palin, George Harrison, Mick Jagger, Paul Simon, Ron Wood, Bianca Jagger, Gwen Taylor et Terence Bayler

Scénario : Eric Idle

Directeur de la photographie : Gary Weis

Musique et chansons : Neil Innes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatre couillons dans le vent

 

69, année érotique ?… Pour les millions de fans des Beatles, pas tout à fait. En effet c’est cette année que les quatre de Liverpool se séparent, provoquant par la même occasion une vague de suicides de masse, de désespoir, et… plus effrayant encore, le début de la carrière cinématographique de Ringo Starr (rires)… Une séparation qui coïncide avec la fin des ‘60s  joyeuses et psychédéliques et le début de la paranoïa ambiante d’une nouvelle décennie en pleine gueule de bois et en descente d’acide. Cette année-là, alors que Paul McCartney devient le végétarien le plus agaçant de la planète et crée le groupe Wings, alors que John Lennon Imagine plein de jolies choses et que George Harrison prépare en toute discrétion son chef d’œuvre, All Things Must Pass, c’est un autre groupe de jeunes anglais un peu fous et « dans le vent » qui déferle sur le petit écran anglais, perpétuant en le poussant à son paroxysme l’esprit de folie, le sens de l’absurde et l’humour gentiment anarchique que les Fab Four incarnaient jusque là à merveille.

 

En 2002, à l’occasion du Concert For George, hommage rendu au « quiet Beatle » le jour du premier anniversaire de sa mort au Royal Albert Hall, Terry Gilliam déclara que « les Monty Python ont continué là où les Beatles se sont arrêtés. Nous étions en quelque sorte la réincarnation des Beatles sur le petit écran ! » : une passation de pouvoir entre les quatre musiciens ayant révolutionné le rock’n roll et les six comédiens ayant révolutionné la comédie… En effet, les Beatles et les Python possédaient, en plus de ce goût pour l’absurde et le non-sens, cet humour anglais particulièrement insolent pour l’époque, un talent et une inventivité de tous les instants et cet esprit commun de folie douce et de déconne bon enfant gentiment (mais carrément) subversive.

 

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Les liens entre les Beatles et les Monty Python sont nombreux :  les Python (Graham Chapman, John Cleese, Terry Gilliam, Eric Idle, Terry Jones et Michael Palin) n’ont jamais caché s’être fortement inspirés de la structure chaotique et inédite de de Help ! (1965), le délire filmique de Richard Lester mettant en scène les Beatles, adaptant le style du réalisateur et l’énergie des chanteurs à leur show révolutionnaire, le mythique Monty Python’s Flying Circus (1969-1974). En 1969, aux premières heures du Flying Circus, alors que les Beatles s’insultent mutuellement par communiqués de presse interposés et que le pauvre Ringo se demande bien ce qu’il va devenir, un George Harrison particulièrement dépressif affirme, lors d’une de ses rares déclarations à la presse, que « la seule bonne raison de se lever de son lit est de regarder Monty Python’s Flying Circus » !…

 

Eric Idle et George Harrison se rencontrent pour la première fois en 1969 sur un épisode de la sitcom No That’s Me Over There, dans lequel Idle interprète Baby, You’re a Rich Man des Beatles, accompagné par Harrison en personne au tambourin. Fan invétéré des Python, Harrison se lie très vite d’amitié avec une partie de l’équipe, particulièrement Eric Idle et Terry Gilliam. Quelques années plus tard, un an après la fin du Flying Circus, Harrison apparaît dans un hilarant épisode de Noël du Rutland Weekend Television, nouvelle émission parodique créée en 1975 par Idle et dans laquelle, au cours d’un sketch, vont naître… les Rutles, un groupe parodiant l’apparence et les chansons des Beatles ! Dans l’épisode en question, un George Harrison capricieux (dans le rôle non prévu au programme de « Pirate Bob ») refuse de jouer son tube My Sweet Lord si on ne lui permet pas de venir chanter tout d’abord sa chanson du pirate, tout déguisé qu’il est, jambe de bois, perroquet en peluche sur l’épaule et patch sur l’œil compris… Un moment de télévision à jamais gravé dans les mémoires, à rendre Johnny Depp rouge de jalousie (ce sketch aurait-il inspiré son personnage de Jack Sparrow ? Ce n’est pas exclus…) Harrison n’hésite pas à s’autoparodier, quitte à se rendre complètement ridicule ! Le temps d’un épisode, l’esprit des deux groupes (ainsi que du Bonzo Dog Doo Dah Band, le groupe de Neil Innes, vieux complice d’Idle, présent dans une poignée d’épisodes du Flying Circus et dans Sacré Graal et souvent considéré comme « le septième Python »…) fusionnent dans une folie anarchique d’anthologie.

 

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La suite, on la connaît. En 1978, trois ans après le succès mondial de Sacré Graal au cinéma, les Python sont abandonnés par un producteur frileux qui fait marche arrière au dernier moment sur la mise en chantier de l’hérétique La Vie de Brian… C’est donc George Harrison en personne qui vient à la rescousse et finance le film entièrement de sa poche « juste parce qu’il avait envie de voir le film », déclare-t-il. Ce qui vaut à Terry Gilliam de déclarer qu’il s’agit là du ticket de cinéma le plus cher au monde !… La Vie de Brian devient le chef d’œuvre que l’on sait, régulièrement considéré dans les sondages comme l’un des films les plus drôles de l’histoire du cinéma. George Harrison, fier de son succès deviendra un producteur de cinéma à part entière en créant Handmade Films, responsable d’une poignée de classiques du cinéma anglais tels que The Long Good Friday (1980, John MacKenzie), Time Bandits (1981, Terry Gilliam), The  Missionary (1982, Richard Loncraine), Mona Lisa (1986, Neil Jordan), Whitnail & I (1987, Bruce Robinson) et même l’erreur de parcours Shanghaï Surprise (1986, Jim Goddard), une calamité où Madonna et Sean Penn jouent les Indiana Jones au rabais…

 

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L’après-Flying Circus valut aux six « Python » des carrières et des fortunes bien diverses : outre les quatre longs métrages du groupe, John Cleese triomphe dans les douze épisodes de Fawlty Towers, considérée à juste titre comme la meilleure sitcom de tous les temps, Terry Jones et Michael Palin écrivent l’excellent Ripping Yarns avant de poursuivre avec succès leurs carrières cinématographiques respectives. Graham Chapman (« The Dead Python » comme le surnomme désormais John Cleese) semble un peu perdu entre deux films du groupe et connaît un échec cuisant avec son relativement réussi Yellowbeard en 1983. Terry Gilliam devient rien moins que l’un des plus grands cinéastes visionnaires de l’histoire du cinéma (Brazil, Twelve Monkeys, etc.)…

 

Quant à Eric Idle, puisque c’est à son cas que nous nous intéressons aujourd’hui, nostalgique de l’esprit de groupe du Flying Circus, il crée le Rutland Weekend Television, anthologie éphémère de sketches parodiques dans la droite lignée de l’indétrônable Cirque Volant. Il y emmène son vieux complice Neil Innes et c’est ainsi que naissent, lors d’un simple sketch, les Rutles (surnommés les « Pre-Fab Four ») avec la chanson I Must Be in Love, écrite et interprétée par Innes et que l’on pourrait croire – en fermant les yeux – chantée par le John Lennon de 1963 avec un accent de Liverpool absolument impeccable.

 

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En 1975, les Rutles ne sont pourtant encore qu’un simple sketch télévisé et leur répertoire ne contient que cette seule chanson, mais leur apparition leur vaut un joli succès d’audience et les félicitations d’un George Harrison mort de rire. En 1977, Eric Idle est invité à présenter le mythique Saturday Night Live aux États-Unis et emmène son sketch avec lui : le bouche à oreille faisant son effet, les Rutles ont un succès considérable lors de leur apparition sur NBC, certains fans allant jusqu’à envoyer à Idle des albums des Beatles avec le nom des Fab Four rayés pour faire place à celui des Rutles ! Succès aidant, NBC et Lorne Michaels (producteur du Saturday Night Live de ses débuts à sa version actuelle) commandent donc à Idle une version longue de son sketch sous forme de long métrage télévisé. Une formule qui deviendra pour la chaîne synonyme de succès commercial puisque bien d’autres films (The Blues Brothers, Wayne’s World, Coneheads, MacGruber) ont également fait leurs débuts sous forme de sketches, voire de simples numéros musicaux, dans l’émission.

 

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Le projet sera réalisé à l’aide de l’équipe (artistique et technique) du Saturday Night Live : co-réalisé par Gary Weis, réalisateur attitré de l’émission et Idle en personne, crédité pour la première fois comme réalisateur, scénariste et producteur. Neil Innes a la lourde tâche de composer les chansons du film, entre légères parodies et vibrants hommages aux œuvres des quatre de Liverpool. Un équilibre difficile à atteindre, un exercice dont Innes se dépêtre pourtant de manière triomphale. Ecrire des parodies est une chose mais – et la nuance est importante lorsque l’on parle des Rutles – les chansons de Neil Innes s’avèrent toutes bien plus que de simples pastiches : de véritables hommages, des variations brillantes des caractéristiques de la musique des Beatles, toutes époques et tous styles confondus ! Les textures musicales, les accords, les instrumentations, les voix, les détails les plus infimes (telle cette étonnante gamme arabisante au beau milieu de la chanson Living In Hope, rappelant la complexité et l’inventivité des chansons originales)… tout dans le talent de Neil Innes relève d’un travail extrêmement minutieux ! Plus important encore : les chansons des Rutles étant inspirées de hits connus et chantés par la planète entière, elles se doivent à leur tour d’être capable de cartonner dans les charts et SURTOUT, élément indispensable à la réussite du film, être capable de plaire à ceux qui – égarés sur Mars ou plongés dans un coma depuis 20 ans – n’auraient jamais entendu parler des Beatles ni même entendu une seule de leurs chansons ! Un talent monstrueux qui sera appliqué à la quinzaine de morceaux que Neil Innes écrira pour le film :

 

-I Must Be in Love (réenregistrée pour l’occasion) : guitares à la Ticket To Ride, percussions à la A Hard Day’s Night, chœurs du style de You Won’t See Me et de Twist & Shout

 

I Must Be In Love, sur YouTube

 

-Goose-step Mama : rock endiablé rappelant les débuts du groupe, parodiant Some Other Guy, I Saw Her Standing There et principalement One After 909.

 

Goose-step Mama, sur YouTube

 

-Hold My Hand débute avec une intro du style Back In the USSR, les guitares à la Taxman, les percussions de A Hard Day’s Night ainsi qu’un malicieux amalgame des paroles de Please Please Me, She Loves You, All My Loving, I Want To Tell You et I Wanna Hold Your Hand.

 

Hold My Hand, sur YouTube

 

-Number One reprend les guitares et les chœurs du style de Twist & Shout, les percussions de A Hard Day’s Night, un solo de guitare à la Here Comes the Sun et les clappements de mains entendus dans I Wanna Hold Your Hand.

 

Number One, sur YouTube

 

-With a Girl Like You : est une gentille ballade sur le modèle de If I Fell.

 

With a Girl Like You, sur YouTube

 

-Ouch! Est un joyeux pastiche de Help! en contrepoint.

 

Ouch, sur YouTube

 

-Living in Hope est LE morceau permettant à Barry (le faux Ringo) de briller : amusante variation champêtre sur le délire d’Octopus’ Garden, agrémentée d’accords à la Don’t Pass Me By.

 

Living in Hope, sur YouTube

 

-Love Life est une référence directe (bruitages inclus) à All You Need Is Love, au mixage pratiquement identique.

 

Love Life, sur YouTube

 

-Doubleback Alley est un pastiche savoureux de Penny Lane

 

Doubleback Alley, sur YouTube

 

-Cheese and Onions parodie de manière brillante Yellow Submarine, I Am the Walrus et même Imagine, de John Lennon, avec un final rappelant A Day in the Life.

 

Cheese and Onions, sur YouTube

 

-Get Up and Go est une reprise de Get Back… et la seule chanson à ne pas figurer sur la b.o. du film, John Lennon ayant prévenu Neil Innes que la trop grande ressemblance avec l’original pourrait lui valoir les foudres de McCartney et de ses avocats. On peut effectivement considérer Get Up and Go, malgré son rythme et ses gènes, comme la chanson la moins originale du film.

 

Get Up and Go, sur YouTube

 

-Let’s Be Natural : douce parodie de Julia, Dear Prudence et Strawberry Fields Forever

 

Let’s Be Natural, sur YouTube

 

-Enfin, Piggy in the Middle est une fabuleuse caricature du fameux I Am the Walrus, illustrant la période LSD / psychédélique des Beatles, avec des paroles ironiques délibérément plus absurdes encore que dans l’œuvre originale :

 

“Bible punching heavyweight
Evangelistic boxing kangaroo
Orangutang and anaconda
Donald Duck and Mickey Mouse
and even Pluto too

Hey diddle diddle
The cat and the fiddle
Piggy in the middle
Doo-a-poo-poo

One man’s civilization
is another man’s jungle, yeah
They say revolution’s in the air
I’m dancing in my underwear
’cause I don’t care…”

 

Piggy in the Middle, sur YouTube

 

 

Si les paroles des chansons des Rutles ne tombaient pas systématiquement dans l’ironie, il serait souvent difficile de les différencier de celles des Beatles. Pour preuve, en 1978, un album bootleg des Beatles intitulé Indian Rope Trick reprenait Cheese and Onions, attribuant sa paternité à Lennon / McCartney ! Au début des années 80, Neil Innes fut même accusé par un fan des Beatles d’avoir ré-enregistré des chansons inédites des Fab Four pour les besoins du film. L’accusation se basait sur l’acquisition par ce fan d’une démo de Cheese and Onions qu’il avait achetée pour une jolie somme, croyant qu’elle appartenait à John Lennon. Innes fut donc amusé en écoutant la bande de découvrir qu’il s’agissait de sa propre démo, un bel hommage s’il en est à ses talents de musicien et de parodiste.

 

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Contrairement à la légende, The Rutles (le film) n’est pas à proprement parler une parodie des Beatles eux-mêmes, mais plutôt une satire du phénomène de la Beatlemania, en particulier de la réaction de la presse face au phénomène : ainsi, toute la plaisanterie découle de la carrière incroyablement détaillée des Beatles dont le monde entier connait les moindres détails, de la route vers la gloire avec leur carrière monumentale, de leur évolution musicale et capillaire en passant par l’arrivée de Yoko, des personnalités différentes des quatre zigotos et enfin, de leur rupture. The Rutles raconte exactement la même histoire, de manière légèrement déguisée et détournée, parfois à peine exagérée : celle de quatre garçons dans le vent, pour qui celui-ci va vite tourner :

 

-Ron Nasty, double de John Lennon est interprété par Neil Innes.

 

-Dirk McQuickly, parodiant Paul McCartney est joué par Eric Idle.  A noter qu’Eric Idle ne chante pas sur la bande originale du film et qu’il est le seul des quatre musiciens à être doublé (en l’occurrence par Ollie Halsall, qui figurait dans le sketch original…) Si ses qualités de chanteur ne sont pas à remettre en cause (il était d’ailleurs le chanteur attitré des sketchs musicaux des Monty Python), une douloureuse appendicectomie l’empêcha lors des séances d’enregistrement de pousser la chansonnette avec ses camarades.

 

-Stig O’Hara, version muette de George Harrison est interprété par le talentueux (et noir! – un détail qui ne choqua personne tant le portrait était proche) Ricki Fataar, qui n’était pas acteur mais un musicien de prestige ayant fait partie du groupe sud-africain The Flames vers la fin des ’60s, avant de rejoindre les Beach Boys de 1972 à 1974 pour une des périodes les plus intéressantes et les plus « rock » du groupe de Brian Wilson.

 

-Barrington Womble, dit « Barry Wom » est un Ringo Starr plus vrai que nature, interprété à la perfection par un autre musicien et comédien débutant, John Halsey, aussi attachant que follement amusant.

 

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 De gauche à droite : Barry (John Halsey), Dirk (Eric Idle), Stig (Ricki Fataar) et Nasty (Neil Innes)

 

The Rutles se déroule sous la forme d’un documentaire rétrospectif, revenant en 1978 sur l’odyssée des Rutles du début à la fin des années 60, une façon ingénieuse (et inédite à l’époque) de se moquer gentiment des reportages télévisés, notamment les documentaires ringards de Tony Palmer pour ITV, bien plus que des Beatles eux-mêmes ! A cet égard, la partie la plus égratignante et la moins tendre envers John, Paul, George et Ringo n’arrive qu’en fin de film, lors de l’épisode obligatoire des démêlés juridiques et de la rupture finale, comme le montre cet entretien avec Eric Manchester (incarné par Michael Palin), avocat et attaché de presse de Rutle Corp., la boite de production du groupe en pleine déconfiture :

 

“ … Suddenly, everyone became amazingly litigious. I remember I’d get up in the morning. Sue someone. Check in the papers that I hadn’t been fired. Go to the office. Sue someone. Pick up the morning’s writs. Sue the bank. Go out for lunch. Sue the restaurant. Get back in, collect the writs that had been received that afternoon. Read the papers. Phone the papers. Sue the papers. Then go home. Sue the wife…”

 

Le narrateur en rajoute à propos de cette douloureuse rupture :

 

“… In the midst of all this public bickering, « Let it Rot » was released as a film, an album, and a lawsuit. In 1970, Dirk sued Stig, Nasty, and Barry. Barry sued Dirk, Nasty, and Stig. Nasty sued Barry, Dirk, and Stig. And Stig sued himself accidentally. It was the beginning of a golden era for lawyers, but for the Rutles, it was the beginning of the end…”

 

A part ces passages obligés (et rendus hilarants par une écriture comique d’une précision incroyable – au point que nous avons préféré (par paresse ?) ne pas traduire ces extraits), la carrière des Beatles est dans l’ensemble revue et corrigée avec beaucoup de respect et de dévotion. Il ne s’agit pas ici de « tailler un costard » sur-mesure aux quatre de Liverpool, bien au contraire! Idle a de toute évidence une grande affection pour ce sujet qu’il aborde de manière chaleureuse, bon enfant et respectueuse plutôt qu’ouvertement moqueuse, les Beatles étant de toute façon les premiers à faire les gugusses et à ne jamais se prendre au sérieux… à l’exception notable de Paul, bien entendu !…

 

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Il est à parier qu’Eric Idle n’aurait sans doute pas entrepris ce projet deux ans plus tard, après l’assassinat de John Lennon. Difficile d’imaginer un projet aussi joyeux lorsque l’un des dieux du rock’n roll et un homme ayant prôné d’aussi belle manière la paix entre les peuples est abattu froidement de cinq balles dans le dos par un détraqué !… En 1978 cependant, les Beatles étaient un peu passés de mode mais toujours des légendes et outre leur douloureuse séparation, aucune tragédie n’avait encore frappé le groupe (si l’on excepte encore une fois certains albums de Wings et certains films de Ringo !…). Le moment idéal pour les rappeler au bon souvenir de leurs fans avec un ton pince-sans-rire qui a fait le succès du film, l’un des meilleurs projets d’un ex-membre des Monty Python et le pionnier d’un genre qui allait trouver son succès quelques années plus tard avec le mythique This Is Spinal Tap ! : le « mockumentaire », parsemé d’interviews diverses retraçant la légende…

 

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Tous les éléments du folklore de la Beatlemania sont donc jetés dans la marmite et passé au crible de la satire, par le biais d’un scénario particulièrement excellent rehaussé par les incroyables chansons signées Neil Innes.  Mais c’est le degré ahurissant d’attention aux détails qui impressionne avant tout dans The Rutles, qu’un non-initié pourrait véritablement confondre avec l’Histoire authentique : les différents formats d’images ayant relaté au monde l’ascension des Beatles sont recrées avec une minutie incroyable : le noir et blanc granuleux des premières apparitions, les coupes de cheveux et les looks traditionnels du groupe, des coupes au bol aux versions chevelues et colorées de l’époque LSD, la parodie tropicale de Help ! (Ouch !), l’épisode des albums achetés spécialement par les fans pour les brûler lors du scandale « Bigger than God », le mythique concert au Shea Stadium, la parodie en images de I Am the Walrus (agrémentée de masques de cochons, de nonnes, d’un chameau, de lapins et de policiers entrant dans une folle sarabande pas très éloignée de The Wicker Man), l’album expérimental de John et Yoko, l’autobiographie de Ron Nasty / John intitulée « Out Of Me Head »… tout est passé à la moulinette pythonienne… Les quatre longs métrages des Beatles, A Hard Day’s Night (« A Hard Day’s Rut »), Help ! (« Ouch ! »), l’animé Yellow Submarine (« Yellow Submarine Sandwich ») et le documentaire Let It Be (« Let It Rot ») servent également de matière filmique à l’œuvre d’Idle. Les photos du groupe (alors composé de 5 musiciens) à Hambourg et la parodie de leur performance au Variety Show en 1963 sont pratiquement identiques aux versions « officielles ». Une scène hilarante en forme de confession voit Dirk McQuickly (Idle) confesser, pas fier, que c’est bien Bob Dylan qui a initié le groupe aux démons… du thé !… auquel ils sont devenus dangereusement accros !… « Avec des biscuits ! » confesse-t-il la voix pleine de remords… La Rutlemania éclaire également le sort peu enviable des policiers chargés de retenir les fans déchaînés du groupe, comme le déclare ce gentil policier en pleurs parce que des vilaines « ‘tites gamines » ont crié très fort dans ses oreilles !

 

Ce qui frappe encore est la fidélité à l’esprit de répartie particulièrement vif de John Lennon ainsi que son côté rebelle et son attitude défiante face à des journalistes idiots, au côté tête à claque et perpétuellement niais de McCartney et à l’esprit doux-dingue si attachant de Ringo (dont John Halsey derrière sa batterie reproduit avec succès son fameux dodelinement de tête caractéristique lors des passages musicaux). Quant à Harrison, « le Beatle discret », il est représenté comme un brave garçon ne prononçant pas le moindre mot lors de l’intégralité du film (hormis les chansons)…  Les quatre acteurs sont particulièrement fidèles à l’esprit moqueur et à l’humour juvénile de leurs illustres modèles. Dirk McQuickly / McCartney se regarde à la télévision et offre un sandwich au téléviseur (déjà vu dans Help !), Ringo chante Living in Hope, une chanson « animalière » encore plus drôle que Octopus’ Garden, dans laquelle il évoque sa jeunesse à la campagne près d’un poulailler… Le degré d’attention aux détails est vertigineux ! Ron Nasty / John Lennon dit avec humour ses quatre vérités à la presse après la controverse de sa fameuse déclaration « The Rutles are bigger than God », ce qui nous vaut une explication à base de journaliste sourd et de Rod Stewart, qui reste encore aujourd’hui un véritable sommet d’humour absurde

 

Le narrateur : “… In 1966 the Rutles faced the biggest threat to their careers. Nasty, in a widely quoted interview had apparently claimed that the Rutles were bigger than God, and was reported to have gone on to say that God had never had a hit record. The story spread like wildfire in America. Many fans burnt their albums, many more burnt their fingers attempting to burn their albums. Album sales skyrocketed, People were buying them just to burn them… But in fact it was all a ghastly mistake. Nasty, talking to a slightly deaf journalist, had claimed only that the Rutles were bigger than Rod…. Rod Stewart would not be big for another eight years, and certainly at this stage hadn’t had a hit. At a press conference, Nasty apologised to God, Rod and the Press…”

 

vlcsnap-2013-07-17-03h17m43s240 Rod Stewart : Smaller than God…

 

L’alchimie entre les quatre acteurs est en tous points semblable à celle des Beatles des débuts comme le prouve cet échange, après leur visite au palais de Buckingham :

 

Un journaliste : It must have been a great honor, meeting the Queen.

Ron : Yes, it must have been.

Le journaliste : What did she ask you?

Barry : She asked us who we were. And then to get out.

Un autre journaliste : Do you feel better after seeing the Queen?

Ron : No, you feel better after seeing the doctor!

 

Du John Lennon tout craché! Pas besoin de parodier quand la version originale est déjà aussi drôle !

 

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L’autre grande idée de génie du film, c’est que celui-ci nous est narré par un envoyé spécial en extérieurs (Eric Idle, encore lui) souvent mis à rude épreuve, toujours à la recherche d’une satanée caméra qui, à son grand désarroi, se déplace beaucoup plus vite que lui, un excellent gag récurrent issu des meilleurs moments du Flying Circus. Il est ainsi dépêché à différents endroits, là où l’histoire des Pre-Fab Four s’est faite : du club mal-famé The Cavern en passant par Hambourg à la Nouvelle Orléans (une erreur de sa part !), racontant dans son style inimitable et avec un sérieux imperturbable que leur premier album « fut enregistré en 20 minutes » et que le suivant « leur prit encore plus de temps ». Un reporter naïf, dépassé et crédule, pétri de bonnes intentions mais terriblement gaffeur, régulièrement confus à propos de la ville où il se trouve, interrompu par des pannes de courant ou encore arborant un sourire incroyablement niais lorsque Mick Jagger, interviewé pour l’occasion, lui raconte une plaisanterie pas drôle du tout… Un personnage d’anthologie auquel Idle prête tout son talent bien rodé depuis les délires des Python. Un journaliste consciencieux à propos du moindre petit détail de l’histoire des Rutles, comme le montre cette visite dans un club de Liverpool devenu un squat infesté de rongeurs :

 

« … The Rat Keller. Here they had their bed and breakfast. The bed’s still here, the breakfast of course, long since gone… »

 

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Les mésaventures de ce reporter gaffeur culminent dans l’interview du producteur anglais Brian Thigh (Dan Aykroyd), devenu une véritable épave après avoir refusé de signer les Rutles sur son label, un entretien qui se conclut avec cette réplique immortelle : « What’s it like to be such an asshole ? »

 

Ce personnage haut en couleur est une invention habile puisqu’il semble être le seul à rester sérieux en toutes circonstances alors que le monde qui l’entoure et le sujet de son reportage ne sont qu’une vaste collection d’absurdités! Il faut l’entendre aborder avec le plus grand sérieux le sujet délicat du la rumeur persistante qui voudrait que Stig soit mort (un parallèle avec le mythe circulant à l’époque à propos de McCartney…), l’humour décalé du texte démontrant avec intelligence la bêtise de ce genre de rumeurs tenaces :

 

« … Stig, meanwhile, had hidden in the background so much that in 1969, a rumor went around that he was dead. He was supposed to have been killed in a flash fire at a waterbed shop and replaced by a plastic and wax replica from Madame Tussaud’s. Several so-called « facts » helped the emergence of this rumor. One : he never said anything publicly. Even as the « quiet one, » he had not said a word since 1966. Two : on the cover of their latest album, « Shabby Road, » he is wearing no trousers, an Italian way of indicating death. Three : Nasty supposedly sings « I buried Stig » on « I Am The Waitress. » In fact, he sings, « E burres stigano, » which is very bad Spanish for « Have you a water buffalo? » Four : On the cover of the « Sergeant Rutter » album, Stig is leaning in the exact position of a dying Yeti, from the Rutland Book of the Dead. Five : If you sing the title of « Sergeant Rutter’s Only Darts Club Band » backwards, it’s supposed to sound very like « Stig has been dead for ages, honestly. » In fact, it sounds uncannily like « Dnab Bulc Ylno S’rettur Tnaegres. » Palpable nonsense… »

 

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Les comédiens habituels des premières saisons du Saturday Night Live, ainsi qu’une poignée de guest stars, font des apparitions hilarantes tout au long du film : nous avons déjà cite Dan Aykroyd et Michael Palin, The Rutles met également en scène des apparitions de Bill Murray en animateur radio déchaîné, John Belushi dans le rôle de Ron Decline (parodie de Allen Klein, le manager avare et violent d’Apple Corps), la regrettée Gilda Radner dans le rôle d’une jeune femme récalcitrante interviewée par le narrateur, George Harrison en présentateur télé, Ron Wood des Rolling Stones en punk, Lorne Michaels (créateur du Saturday Night Live et producteur du film) en homme d’affaires et enfin Mick Jagger et Paul Simon dans leurs propres rôles !

 

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 De gauche à droite et de haut en bas : Bill Murray, Paul Simon, Dan Aykroyd, Michael Palin, Mick Jagger, George Harrison, Ron Wood, John Belushi et Gilda Radner (avec Eric Idle)

 

 

Tout téléfilm qu’il est, The Rutles in “All You Need is Cash” (son titre complet) reste un projet particulièrement influent (même si le « mockumentaire » reste un genre difficile et très discret) et paradoxalement une date dans l’histoire… du cinéma ! Lui-même produit de diverses influences, le film de Gary Weis et Eric Idle a inventé un nouveau genre de parodie, très éloigné du style plus tape-à-l’œil et potache de Mel Brooks (porté davantage sur les références cinématographiques) et des futurs ZAZ (Airplane, The Naked Gun, Hot Shots !, etc. – davantage portés pour leur part sur les gags visuels et les jeux de mots…)

 

Les influences (cinématographiques plus que musicales) des Rutles seront nombreuses : de Woody Allen, le temps de son irrésistible Zelig (1983), mélangeant images d’archives truquées et narration sous forme de documentaire, à Bob Roberts (1992), première réalisation de Tim Robbins, retraçant sous la forme d’un documentaire l’ascension d’un politicien véreux, en passant par le délicieusement burlesque Walk Hard – The Dewey Cox Story (2007) (en fait une parodie de Walk the Line), voire même Forrest Gump (1994) pour ses fameux détournements d’images d’archives mettant en scène, à des fins comiques, des figures historiques telles que Richard Nixon, Elvis Presley et John Lennon… des œuvres au cours desquelles, parfois le temps d’une simple séquence, on peut retrouver une trace de l’ADN du film d’Idle.

 

Mais le véritable héritier spirituel des Rutles c’est Christopher Guest, acteur-réalisateur de génie encore trop méconnu dans nos contrées et qui fit ses premiers pas dans le genre (en tant qu’acteur – scénariste) avec le fabuleux This Is Spinal Tap ! (1984) réalisé par Rob Reiner, « mockumentaire » relatant la vie d’un groupe de hard rock, et qui peut se targuer d’être le meilleur des rares héritiers du genre inventé par Idle ! Christopher Guest, avec son style bien à lui (c’est à dire l’improvisation systématique imposée à ses acteurs) et un humour encore plus pince-sans-rire, a par la suite repris à son compte ce style « mockumentaire » (un terme qu’il déteste cependant, puisqu’il affirme ne se moquer de personne !) avec une poignée de chefs d’œuvre à redécouvrir d’urgence : Waiting For Guffman (1996), chronique d’une troupe théâtrale amateur attendant l’arrivée dans leur petite ville d’un influent imprésario, Best in Show (2000), sur l’univers impitoyable des compétitions canines, A Mighty Wind (2003), hilarante version « folk » de This Is Spinal Tap ! et enfin For Your Consideration (2006), pastiche sévère de la compétition pour les Oscars. Sans The Rutles, il est difficile d’imaginer que ces incroyables projets aient vu le jour. Ce qui n’enlève rien au talent immense de Christopher Guest sur lequel Action-Cut reviendra d’ailleurs dans un prochain épisode!…

 

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Eric Idle quant à lui reprendra difficilement le flambeau en 2004 avec une pseudo-suite au titre encore plus drôle : The Rutles 2 : Can’t Buy Me Lunch, composé en grande partie de chutes (forcément moins drôles) du film original. Une suite moins appréciée et beaucoup moins réussie (Innes n’y ayant pas participé, le film ne contient aucune nouvelle chanson), se basant davantage sur de nouvelles interviews de (entre autres) David Bowie, Steve Martin, Carrie Fisher, Mike Nichols, Conan O’Brien, Tom Hanks, Salman Rushdie et Robin Williams… Un semi-ratage qui ne s’imposait pas ! Une nouvelle preuve que The Rutles in “All You Need is Cash” était insurpassable, un véritable événement dont la réussite incroyable ne tenait pourtant qu’à un fil. En toute logique, une telle entreprise ne devait pas marcher : s’attaquer aux Beatles en composant des chansons dans leur style ? Qui aurait pu parier sur le succès de l’entreprise ? The Rutles (le film) étant conçu comme une parodie à peine exagérée des Beatles, rappelle surtout à quel point les Fab Four eux-mêmes étaient géniaux et hilarants…

 

Et d’ailleurs, quelles furent leurs réactions ?

 

George Harrison ayant adoubé le projet et participé au film en tant qu’acteur n’a jamais caché son enthousiasme, chantant parfois lors de ses propres concerts une ou deux chansons des Rutles et louant à longueur d’interviews les talents de ces « successeurs » !

 

John Lennon, également fan des Monty Python adorait The Rutles et (paraît-il) écoutait sa bande originale en boucle ! Une preuve ultime de l’humour à toute épreuve de ce grand homme puisque Yoko Ono est remplacée dans le film par une artiste conceptuelle nazie dont l’art de prédilection est « le déstructuralisme », qui consiste à démolir des œuvres d’art en les larguant d’une grue d’une très grande hauteur !

 

Ringo Starr adorait la première partie du film ainsi que ses chansons mais trouvait la fin, trop triste : la fin d’une amitié et d’un empire était pour lui bien trop réminiscente d’une époque douloureuse.

 

Paul McCartney (dépeint par Idle, il est vrai, comme un grand dadais assez niais) a toujours répondu « no comment » lorsque l’on évoquait les Rutles. Mais selon Eric Idle, il aurait changé d’avis des années plus tard car sa femme Linda était (en secret ?) une grande fan du film qu’elle trouvait très drôle…

 

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Reprendre un événement à la renommée mondiale et le tourner en dérision sans jamais s’en moquer. Voilà donc l’exploit qu’Eric Idle (avec l’aide précieuse de Neil Innes) a réussi. Le fait que les Rutles sont aujourd’hui devenus si populaires et se reforment de temps à autres pour des concerts en dit long sur la réussite d’une histoire ayant commencé comme un simple sketch de quelques minutes. Avec les Rutles, Eric Idle a créé une entité dont l’ampleur lui a échappé dans la joie : son petit sketch télévisé s’est transformé en véritable phénomène et le groupe (à l’instar, des années plus tard, de Spinal Tap) a vendu par la suite des millions d’albums. Il est désormais possible de rencontrer des fans des Rutles qui ne connaissent pas vraiment les Beatles ! Les nombreux fans des Rutles leur vouent une véritable affection, un attachement bien réel qui n’a plus rien à voir avec la parodie. Les Rutles sont donc depuis l’immense succès de leur film, un authentique groupe à part entière. La preuve d’une immense réussite…

 

The Rutles in “All You Need is Cash” est donc à la fois une belle lettre d’amour, un précieux document, une parodie dépassant le stade de la parodie, un monument d’humour, une introduction et un hommage aux Beatles, un digne successeur au Monty Python’s Flying Circus, une des meilleures bandes sons jamais composées, un film culte au succès grandissant parsemé de dialogues tout aussi mémorables… en bref : un groupe et un film « Bigger than God ! »…

 

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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