Chefs d’oeuvre oubliés… Nosferatu, Phantom der Nacht (1979)

nosferatu_800NOSFERATU, PHANTOM DER NACHT

(Nosferatu, Fantôme de la Nuit)

1979, de Werner Herzog. France / Allemagne.

Avec Klaus Kinski, Isabelle Adjani, Bruno Ganz, Roland Topor, Walter Ladengast et Dan Van Husen

Scénario : Werner Herzog

Directeur de la photographie : Jörg Schmidt-Reitwein

Musique : Popol Vuh

 

 

 

 

 

 

Nosferatu, then and now

 

Un intérêt croissant pour l’œuvre de Werner Herzog en tant que documentariste a suscité mon intérêt pour ses films de fiction. Le premier film du réalisateur que j’ai découvert était L’Enigme de Kaspar Hauser (1974),suivi du documentaire Grizzly Man (2005)et de Nosferatu, Fantôme de la Nuit (1979). Les films étaient choisis au hasard mais parfois le hasard est un bon partenaire. Ainsi dans la même période, j’ai découvert le mythique Nosferatu (1922) de F.W. Murnau qui m’a cependant moins impressionnée qu’autre film expressionniste allemand, Le Cabinet du Dr. Caligari (Robert Wiene – 1920), une œuvre où le réalisateur traduisait les états de la folie interne des personnages au niveau des décors. Cette fluidité entre l’état d’esprit de personnages et le décor (construit en carton pate), créait un effet inattendu qui est devenu la marque de l’expressionnisme allemand. Or, l’apport de Murnau dans le mouvement expressionniste était au contraire de tourner en décors naturels, changement qui j’ai initialement vu comme un point faible. Le remake de Herzog m’a aidée à comprendre l’importance de cette innovation. Après avoir vu le Nosferatu de Werner Herzog,  j’étais complètement séduite par la version de Murnau qui s’avère profondément mystique, un film dans lequel l’absence de dialogues et le noir et blanc transportent le spectateur dans un monde irréel. J’ai été frappée par les qualités de film de Murnau grâce à la version moderne de 1979, même si les évolutions techniques font que certaines dimensions du langage filmique de 1922 sont perdues pour toujours. Il manque au film de 1979 cette atmosphère de « monde d’ailleurs » : son monde est un monde que l’on reconnaît et auquel on s’identifie facilement avec l’apport de la couleur et surtout du dialogue. Mais ce que le film perd en « allure vintage » n’est rien comparé avec ce qu’il gagne au niveau philosophique, au niveau des personnages et au niveau de sa merveilleuse photographie.

 

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En rédigeant cet article, je suis tombée sur un entretien de Herzog datant de 2011 dans lequel, dès ses premières phrases il fait référence aux crimes nazis et aux camps de concentration. Il y explique cette énorme culpabilité éprouvée par le peuple allemand après la Deuxième Guerre Mondiale envers les évènements qui ont eu lieu pendant le conflit. Herzog est influencé par cette idée qu’il appartient à une génération « sans pères », mais aussi une génération dont les parents portent le fardeau des crimes. Sa motivation en 1979 de réaliser Nosferatu – Phantom der Nacht reste toujours d’actualité dans ses déclarations récentes. L’important pour Herzog est de refaire dans le domaine du cinéma le lien avec une époque « pure », celle d’avant-guerre. Il rêve d’une époque ou le Bien et le Mal n’étaient pas encore confondus. Il y a donc pour lui un double mouvement à exécuter par rapport à la Deuxième Guerre Mondiale : il faut l’oublier et il faut renouer les liens avec la période d’avant-guerre. Il faut à l’aide du cinéma revenir à la période d’avant, à la vraie tradition cinématographique constituée en 1922, pour ressusciter cette culpabilité. En 2011 on voit que sa démarche a échoué : sa culpabilité est toujours la et il se définit toujours par rapport à cette époque qu’il a,  dans les années ’70, décidé de laisser de coté, sans y réussir. Herzog admire énormément Murnau et l’expressionnisme. Il va donc choisir de réaliser ce remake afin de créer un lien avec cette époque. Mais le fait qu’il souhaite ignorer tout une période historique – la Deuxième Guerre Mondiale – ne suffit pas à la faire oublier. L’ironie fait qu’au contraire cette période devient beaucoup plus présente, puisqu’il essaie de l’oublier et de ne pas l’assumer. La même démarche purificatrice de sa propre histoire le fait choisir comme soundtrack la musique de Wagner, associée pendant très longtemps au régime nazi, toujours pour la purifier des associations malsaines qui l’ont accompagnée après la guerre. Herzog essaye de réécrire l’histoire et l’histoire cinématographique en particulier, en gardant toujours à l’esprit la difficulté d’une telle démarche. Et je catégorise comme un échec cette démarche de réécrire l’histoire, parce qu’en fin de compte, la conclusion de son film porte les traces de la Deuxième Guerre Mondiale. En outre, le fait d’avoir tourné partout en Europe et très peu en Allemagne montre qu’il se sent toujours étranger dans son propre pays. La majorité du film est tourné en République Tchèque et à Delft, en Hollande. De plus, à l’exception du personnage négatif de Dracula / Klaus Kinski, Herzog utilise des acteurs français – Isabelle Adjani et Roland Topor – dans les rôles principaux. Toutes ces petites ironies de l’histoire du film nous montrent qu’en effet, pour le réalisateur, la paix n’existe qu’ailleurs : on peut réécrire l’histoire, mais ailleurs. Et en effet, toute sa filmographie montre cette fuite constante du pays : il vit désormais aux Etats-Unis mais garde sa nationalité allemande. On peut donc voir son Nosferatu comme un pari raté du point de vue historique : on ne peut pas oublier, on ne peut pas purifier l’histoire, on peut juste fuir ailleurs et l’ignorer…

 

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Herzog conserve « Nosferatu » comme titre de son remake mais il en revient au roman Dracula de Bram Stoker pour les noms des personnages principaux, que Murnau – pour des histoires de copyright – avait été obligé de modifier en 1922. Herzog reste cependant loyal à Murnau d’un point de vue géographique : l’action ne se déroule pas à Londres comme c’est le cas dans le livre, mais dans une ville allemande, Wismar. Au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, de nombreuses similarités entre les deux films s’éloignent du récit de Stoker. Au niveau structurel par contre, Herzog va lui apporter un important changement : la fin, qui selon moi recèle une portée idéologique puisque son vampire n’est pas réellement vaincu, il est juste réincarné… Cette fin cache la perspective pessimiste du réalisateur sur nos démarches humaines, le sacrifice de Lucy sera inutile puisque que son mari devient le nouveau vampire. Rien ne change : on est à l’opposé d’une perspective idéaliste ou même chrétienne où le sacrifice en soi d’un individu peut changer la direction du monde. Si en 1922 Murnau restait optimiste (dans son film, le sacrifice instaure encore une fois l’ordre), ça ne sera pas du tout le cas pour Herzog. La fin de son film nous montre que le Mal existe parmi nous et qu’il faut des moyens plus efficaces pour le vaincre. Herzog accepte les codes romantiques – au niveau de la photographie, des personnages, du rapport avec la nature – mais sa conclusion montre que même si l’imaginaire romantique lui plait, il n’est pas un idéaliste. Herzog suit les règles pour mieux les détourner.

 

La fin du film confirme mon hypothèse de départ : Herzog tente d’oublier la période du nazisme en faisant référence à la période cinématographique d’avant la Deuxième Guerre Mondiale, sans y réussir. Cette période s’incruste subrepticement dans son film et le Mal continue à vivre parmi nous, en dépit de tout sacrifice individuel, ce qui est la situation de l’Allemagne d’après-guerre : le procès de Nuremberg condamne les têtes du nazisme, mais le peuple qui a accepté le Mal est toujours là. Le film va dans la même direction dans le sens où même si l’on arrête un représentant du Mal, on n’arrive jamais à sa source et Il continue à se propager. On constate qu’aucun des moyens utilisés contre le vampire n’a de succès : ni les crucifix, ni l’eau bénite, ni le pain d’Eucharistie… ni la science – représentée par Van Helsing – n’arrivent à comprendre ou contenir le Mal. Il faut donc trouver une autre recette pour gérer le Mal, le sacrifice ne changeant rien, tuer ou condamner les représentants du Mal non plus. Même si l’imaginaire visuel du film est d’inspiration romantique, sa morale est d’un existentialisme sombre et l’on peut voir le film également aussi comme une allégorie de la société allemande pendant la guerre ou le Mal était répandu partout et où les moyens classiques de Le contenir se sont avérés insuffisants.

 

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Une autre thématique qui va guider mon interprétation du film de Herzog est sa relation à la nature, thématique récurrente représentée partout comme une dualité entre la nature et la culture / civilisation / science. Pour Herzog, la nature dispose d’énormes ressources et d’un degré de pureté qui est hors du monde civilisé. Nosferatu est donc également un film sur l’un des derniers mystères non découverts de la nature. Pour comprendre le monde de Dracula et sa mort, il est dès lors nécessaire de penser différemment, il faut renoncer au monde moderne. Par conséquent, le vrai couple du film c’est le Comte Dracula et Lucy Harker parce qu’ils parlent le même langage, et non pas Lucy et son mari, pratiquement étrangers l’un envers l’autre. En comparaison avec le Nosferatu de Murnau, Herzog va explorer plus en détail la relation Dracula-Lucy parce qu’une des conclusions du film sera que la femme est la seule à avoir une relation assez complexe à la nature et à arriver à comprendre son fonctionnement, ce qui lui permettra de tuer le vampire. Il y a cette très belle rencontre romantique entre Dracula et Lucy ou l’on voit cette dernière au centre de l’image, scindée entre le noir complet et une partie complètement illuminée. Cette métaphore visuelle nous montre sa nature duelle et le fait qu’elle réside entre deux mondes : le sacré et le profane.

 

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Personnellement j’ai beaucoup apprécié cette perspective sur la femme, seule susceptible d’aller dans l’autre monde, celui des ombres et des vampires. Elle voit ce que personne d’autre ne voit. Le contraste entre Lucy et son mari Jonathan Harker est tout aussi évident que le contraste avec le Professeur, qui ne voient pas le monde de la même façon. De ce point du vue, la complexité de Lucy est à l’opposé du caractère opaque de son mari qui reste simple, unilatéral, pas du tout réceptif aux différentes formes d’existences. Ici je vise surtout le fait que, pendant son voyage vers le château de Dracula, Jonathan est bien incapable de voir ou interpréter tous les signes avant-coureurs du désastre qui va suivre : les avertissements des tsiganes, le livre, le château en ruines. Il est insensible à ce qui se passe autour de lui, ce qui n’est pas le cas de sa femme qui ressent tout, peu importe la distance. Leur couple ne va jamais résister et on le comprend très vite en constatant leurs différences métaphysiques.

 

Le Dracula interprété par Klaus Kinski est un personnage très touchant et émouvant. On lit sur son visage toute la tragédie d’un être immortel qui vit toujours, d’une certain façon, la même journée à l’infini : pas d’amour, pas de maladie, pas de joie, pas de tristesse. On voit aussi dans son personnage la solitude du chasseur éternel qui est en plus doté d’une conscience. Herzog a créé le vampire intellectuel et réflexif, qui est écrasé par sa double condition : un animal sauvage dans l’esprit d’un homme raffiné. Ce n’est pas un vampire qui fait peur, c’est un personnage tragique qui désire les choses les plus humaines possibles : aimer et mourir. La fin va lui offrir les deux en même temps avec cette métaphore de la mort grâce a l’amour : le vampire veut l’amour de Lucy et quand il l’aura, il obtiendra aussi sa mort. C’est le mythe ancien d’Eros et Thanatos. La scène ou Lucy décide de se sacrifier pour sauver la ville et son mari est d’une intensité érotique inattendue. Si l’on oublie que le vampire est en train de mordre la jeune femme et si l’on écoute juste les sons de la scène, c’est bel et bien une scène d’amour. Une autre thématique qui revient souvent dans l’œuvre de Herzog c’est que pour les âmes troubles – comme celles de Dracula, de Kaspar Hauser et même de Timothy Treadwell dans Grizzly Man – la seule rédemption vient avec la mort.

 

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Je n’ai pas eu l’impression de voir un film de genre avec des vampires, mais plutôt un film mystique. Herzog explore un mythe sacré et je crois que cette lecture du film est soutenue par la musique religieuse de Popol Vuh. Ce n’est pas une musique qui tente de nous effrayer, mais une musique étrange, hors de ce monde. Il faut également remarquer qu’il n’y a pas de suspense à proprement dit parce que là n’est pas l’intention. Tout le monde connaît l’histoire de Dracula, Herzog va donc en explorer des dimensions que l’on n’associe pas forcément avec un film de vampire : la complexité des personnages, le mysticisme et la beauté de ce monde ancien.

 

Le rythme lent aide et oblige le spectateur à contempler chaque image et à en admirer la beauté plastique, presque comme on regarde une toile. Le directeur de la photographie Jörg Schmidt-Reitwein fait un travail merveilleux : chaque scène ressemble à un tableau. Déjà à l’œuvre sur L’Enigme de Kaspar Hauser, Schmidt-Reitwein puise clairement son inspiration dans la peinture romantique de Caspar David Friedrich et de Georg Friedrich Kersting – la peinture « Before the Mirror » sera reprise dans les scènes ou Lucy attend son mari devant la fenêtre. Les deux films, celui de Murnau et celui de Herzog ont encore ceci en commun : ils sont très picturaux et particulièrement beaux.

 

Nosferatu version 1979 est selon moi davantage une tragédie romantique qu’un film de vampire et la perspective de Herzog rafraichit la version de Murnau en choisissant une esthétique différente, influencée par le romantisme, mais aussi en développant davantage le personnage féminin et la relation entre Lucy et Dracula. La nouvelle perspective qu’Herzog propose sur Dracula augmente notre sympathie envers lui et le rend humain. C’est aussi une belle histoire entre une très belle « vierge » et le « vilain » avec cette conclusion tragique qui sous-entend que finalement, on ne peut jamais comprendre la nature sauvage : “…you’re like the villagers who cannot place themselves in the soul of the hunter”. Nous sommes tous des villageois !

 

Livia Tinca

 

 

 

 

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