Chefs d’oeuvre oubliés… Les Chiens (1979)

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1979, de Alain Jessua. FRANCE.

Avec Gérard Depardieu, Victor Lanoux, Nicole Calfan, Pierre Vernier, Fanny Ardant et Gérard Séty.

Scénario : Alain Jessua et André Ruellan

Directeur de la photographie : Etienne Becker

Musique : René Koering et Michel Portal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dressés pour Tuer

 

« Je t’aime. Tu ne me trahiras jamais, toi. T’es une pute mais je t’aime. »

 

Si dans la bouche de Gérard Depardieu ces mots d’amour ne choquent plus vraiment depuis belle lurette (Bertrand Blier lui ayant appris à faire de « pute » ou de « salope » de vrais mots d’amour…), c’est leur destinataire ici qui surprend davantage. Depardieu s’adresse en effet à Lilith, sa chienne, un magnifique berger malinois femelle avec laquelle il batifole gaiement et au ralenti au bord d’un ruisseau. Depardieu l’embrasse, la caresse, la prend tendrement dans ses bras, puis se laisse langoureusement éclabousser (toujours au ralenti) par l’animal sortant de l’eau. Le maître est au bord de l’extase et la scène est volontairement ridicule et exagérée, comme une publicité pour Royal Canin réalisée par David Hamilton. Ridicule?…

 

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Depardieu serait-il donc en train de tourner un film zoophile ? Avec le meilleur Gérard du cinéma français, on ne s’étonnera plus de rien, lui qui a côtoyé tellement d’animaux dans sa carrière : un chimpanzé dans Rêve de Singe de Ferreri, 102 Dalmatiens dans 102 Dalmatiens, Vin Diesel dans Babylon A.D., une « Mammuth » ou encore… La Chèvre… En 1979 cependant, Gérard Depardieu incarne Morel, individu louche, riche propriétaire d’un chenil et d’un vaste élevage, devenu maître dans l’art du dressage de chiens d’attaque dans le thriller prophétique d’Alain Jessua, Les Chiens.

 

En ces années 70, Alain Jessua s’est taillé une solide et modeste réputation de réalisateur ambitieux avec Traîtement de Choc et Armaguedon, deux œuvres qui empruntent la voie d’une anticipation discrète pour mieux parler de l’actualité politique et sociétale de la France des années 70. Peu prolifique, Jessua, doucement mais sûrement, s’est imposé dans une moindre mesure comme le petit frère discret de Costa-Gavras et Yves Boisset, réalisant des films de divertissement dans lesquels il cache ses messages politiques d’homme de gauche convaincu et engagé… Les Chiens naît d’un fait divers, le réalisateur ayant entendu parler d’un homme qui dressait son molosse pour « casser de l’arabe, casser du pédé »… Le réalisateur va donc utiliser ce point de départ alarmant pour, une fois de plus, se lancer dans un projet « contemporain » mais aux forts accents de film d’anticipation. L’objectif caché : parler de la montée du racisme et de la psychose sécuritaire régnant dans les petites villes de province. Avec un peu d’imagination, on pourrait presque qualifier Les Chiens, malgré ses limites budgétaires et des prétentions moins ambitieuses, d’Orange Mécanique à la française, tant il partage des points communs esthétiques et thématiques avec le chef d’œuvre sur la violence réalisé par Kubrick…

 

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Le Docteur Henri Ferret (Victor Lanoux, à des années-lumière de Louis la Brocante !) quitte Paris pour venir exercer dans une petite ville de province (en fait Marne-la-Vallée, des années avant Euro-Disney, mais la ville n’est jamais nommée dans le film !)… une petite ville peu avenante à l’architecture froide et clinique, faussement rassurante par ses quelques arbres plantés au milieu des ronds-points. Une structure architecturale « moderne » faite de rectangles, de triangles et de carrés, aux couleurs blanchâtres qui font ressembler le lieu de l’intrigue à un énorme complexe hospitalier. Ce n’est évidemment pas un hasard puisqu’Alain Jessua fait de cette petite bourgade sinistre et faussement rayonnante le terrain des pires horreurs : viols, meurtres, disparitions mystérieuses, vols à la tire, violences en tous genre, montée du racisme et du chômage… Des méfaits qui ont pour conséquence la recrudescence des chiens d’attaque, que Morel (Depardieu) distribue à la population et dont il aide à faire le dressage…

 

Jessua exprime l’ennui profond de la population par la géographie des lieux qu’il divise en trois parties bien distinctes : la ville, un désert dont la seule attraction est une immense usine de recyclage (pas un seul cinéma en vue !), un centre commercial géant où les articles pour chiens se multiplient dans les rayons et d’un autre côté, le domaine confortable de Morel, un château dont les abords servent de chenil et d’aire de dressage pour des dizaines de chiens de garde, pour la plupart des bergers malinois. La vie provinciale est décrite comme terne, morose, profondément ennuyeuse… où l’unique discothèque est vide et où les hommes s’ennuient à un tel point que l’occasion de dresser des molosses n’en est que trop belle… Mieux encore : leurs chiens semant la terreur leur ont permis de faire le ménage et de nettoyer la ville de ces travailleurs immigrés noirs qui faisaient tâche dans le paysage. Si des images manipulatrices diffusées à la télévision locale donnent de la ville un côté idyllique, on est loin de la vérité !… Car cet échantillon de la France camembert / pinard à la Dupont Lajoie, est constituée d’un bon peuple de caucasiens déjà vieux et sexuellement frustrés dès leurs 30 ans, de ménagères à chienchiens et de policiers aux gros culs aussi racistes, inefficaces et paresseux que le reste de la population… Alain Jessua parvient à véhiculer à la lettre cette image du vigile soûlard en survêtement qui arpente les parkings avec son chien d’attaque, évoquée parfaitement par Renaud dans ses chansons « Mon HLM » ou encore « Mon beauf ».

 

« Il adore les animaux, il a un berger allemand

Qui protège ses bibelots, son p’tit appartement

Il l’emmène à la chasse flinguer les p’tits oiseaux

Parce que ce gros dégueulasse, il taquine le moineau… »

 

Ferret se retrouve donc à soigner d’inquiétantes et nombreuses morsures de chien… et pratiquement rien d’autre ! Une situation qui devient problématique lorsque le maire de la ville est victime d’un accident mortel, tué par l’un des molosses dressés par Morel, avec lequel bien entendu, il était en froid… Alors, simple accident ou meurtre prémédité ? Tel Patrick McGoohan dans Le Prisonnier, le bon Docteur se retrouve pris au piège dans une ville de fous furieux qu’il n’arrive pas à fuir ! Une ville dont la communauté de dangereux illuminés n’est pas loin de rappeler des œuvres comme The Wicker Man ou même Hot Fuzz… ses habitants se révélant l’équivalent des villageois armés de torches pour chasser le « monstre » de Frankenstein (ici les noirs, les arabes et les jeunes) hors de la ville !

 

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Film d’anticipation par son architecture et par ses thématiques ? Oui ! Mais Les Chiens est également un western (à peine) déguisé. Depardieu / Morel n’est-il pas après tout le riche propriétaire terrien qui supplante le shérif (le maire) par la violence et la force, exhortant la population à se faire sa propre justice sous couvert d’aider son prochain et de faire le bien pour la communauté, s’emparant du contrôle la ville par des manipulations douteuses ? Malheureusement pour lui, un cowboy (ou un médecin parisien) vient d’arriver en ville pour mettre le holà sur son petit manège… Le face à face Depardieu / Lanoux va donc se dérouler comme dans un film de John Ford ! La population en colère, obéissante et facilement manipulée, ce sont les vieux qui s’emmerdent à l’usine à faire un boulot abrutissant. Les hors-la-loi ou les indiens, ce sont les travailleurs immigrés ou les jeunes voyous au chômage qui passent leur temps à faire de la moto…

 

La description de cette société totalitaire où toutes sortes de marginaux sont repoussés – avec force morsures – hors des limites de la ville par ces animaux aux dents acérées, se fait néanmoins avec beaucoup d’humour, Alain Jessua maniant l’art de la satire avec énormément de brio. Ainsi, que ce soit à table au restaurant, dans les soirées huppées, sur le siège passager des voitures ou dans les chambres à coucher, les chiens sont omniprésents. Pas des caniches ou des chihuahuas mais des bergers malinois de la taille de poneys !… donnant à l’ensemble du film des visions burlesques assez croquignolesques et volontairement grotesques. Les Chiens décrit une société où règne la frustration sexuelle puisque les épouses en bigoudis dressent leurs chiens à attaquer les époux qui veulent les rejoindre au lit !… Une scène en particulier se partage entre cauchemar et comédie burlesque : lors des interventions d’un conseil municipal très réduit, composé des derniers résistants à la prolifération de la race canine, la population intervient et la petite salle communale se retrouve vite envahie de gros chiens ridicules filmés en très gros plans et dont les aboiements infernaux empêchent les intervenants de terminer leurs discours… Les bonnes ménagères ne sont pas épargnées puisque Alain Jessua égratigne ici ces mémères qui disent préférer leur chien aux humains ! Des Brigitte Bardot en puissance, le glamour en moins et le rouleau à tarte en plus !… Brigitte Bardot à qui l’on ne conseillera d’ailleurs pas ce film sous peine de lui provoquer une thrombose !… Le chien remplace petit à petit l’homme en tant que protecteur… le cabot voyeur qui observe Nicole Calfan se déshabiller trouvera d’ailleurs une place de choix dans le lit de la belle alors que Victor Lanoux n’y est plus le bienvenu !… La société des marginaux est elle aussi présentée de manière un peu caricaturale puisque les jeunes passent tout leur temps sur leurs motos et ne sont acceptés dans leurs « clubs de durs à cuire » qu’à partir de leur troisième morsure… preuve que la stupidité se trouve souvent des deux côtés de la barrière !

 

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Les Chiens est donc également un film politique engagé, de gauche, dénonçant à demi-mot les dérives de l’extrême droite, le racisme et la montée en puissance des milices d’auto-défense. « Maintenant que les noirs nous foutent la paix, voilà que c’est les jeunes qui s’y mettent » entend-on dire un dresseur après un simple vol à l’étalage… Si les chiens de Morel sont donc dressés pour s’attaquer aux immigrés noirs (une affirmation que le riche propriétaire derrière son sourire fielleux dément bien sur avec véhémence!), ils le sont également pour s’attaquer à ces jeunes délinquants pas bien méchants, pratiquant le vol à l’étalage et le cassage de vitrines en signe de rébellion, puis accusés de viols et de violences qu’ils n’ont pas commis… Un seul mot : L’ORDRE !

 

Quatre ans après le mémorable Sept Morts sur Ordonnance (de Jacques Rouffio), Depardieu, alors en pleine ascension, retrouve un emploi similaire : celui du riche surdoué méprisant, froid, faux-cul, désagréable, terriblement arrogant et profondément odieux mais cachant tous ces écueils sous son charme irrésistible de petit garçon blessé et séducteur. Un rôle à l’exact opposé de celui qu’il tenait dans Les Valseuses dans lequel il se situait du côté des voyous!…

 

Morel, par bien des éléments, s’apparente à un vampire. Vivant seul entouré de ses chiens dans son immense domaine, il met la population dans sa poche par ses manipulations politiques allant jusqu’au meurtre, avant de séduire la femme de son ennemi, jouée par Nicole Calfan. Morel dresse donc autant les gens que les chiens et leur apprend « à attaquer », les séduisant par son charme et son prestige. Il vampirise ses ennemis au point que nombre d’entre eux se retrouvent acculés, et par lâcheté, n’ont plus d’autre choix que de passer dans son camp et… d’adopter eux aussi un de ses chiens ! Plus encore qu’un vampire, Depardieu s’érige en gourou, en chef de sa propre secte d’adorateurs, rappelant le Lord Summerisle interprété par Christopher Lee dans The Wicker Man. Lâchant des platitudes démagogiques en diable comme « le dressage est une école de volonté, comme les arts martiaux ! »… il vient par provocation faire le paon à l’enterrement du maire (dont il est responsable de la mort), un enterrement déserté par la populace et qui se déroule sous le bruit des marteaux-piqueurs… Morel lance ainsi une dernière insulte à cet adversaire qu’il a définitivement supplanté.

 

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Son seul défaut ? Paradoxalement ce sera sa sincérité. Car ce vampire aime réellement ses cerbères, d’un amour fusionnel, proche de l’obsession !… Un amour qui n’empêche pourtant pas sa cruauté puisqu’il laisse les plus chétifs de ses molosses s’entretuer pour respecter la loi du plus fort. « C’est seulement dans le combat qu’un chien se révèle »… se donne-t-il en guise d’excuse.Lors d’un final apocalyptique, Morel – sur le point de mourir – préférera d’ailleurs supplier pour la survie de son chenil plutôt que pour la sienne !… Fou amoureux de ses canidés, Morel révèle sa vraie nature vicieuse lors d’une longue scène aussi puissante que burlesque : lors du dressage de Léard, le chien adopté par Nicole Calfan, Morel prend son pied. Alors que le chien apprend à « attaquer » en se jetant sur la jeune femme (vêtue de l’équipement de défense), Alain Jessua filme Depardieu comme s’il avait un orgasme, Morel lâchant des « Encore ! Encore ! Oui, c’est bon, c’est bon, tiens-le ! Tiens-le bien ! » aussi hilarants que malsains, fixant la jeune femme dans les yeux comme si il était en train de la pénétrer. La violence sexuelle de la scène est évidente, Depardieu ne cherchant pas un seul instant à faire de ses gestes une métaphore !… Une scène difficile pour l’acteur mais tout à fait réussie puisqu’elle ne tombe jamais dans le ridicule ! Alors que Depardieu jouit littéralement (sous le regard dégoûté de Victor Lanoux, spectateur involontaire), Nicole Calfan, autrefois rétive à ses charmes, lui a enfin succombé. Le vampire l’a entraînée dans son monde fait de ténèbres et la séduit par son charme, sa puissance et ses côtés les plus maléfiques.

 

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Nicole Calfan (qui a refusé un rôle de Bond Girl dans Moonraker pour pouvoir faire ce film) se révèle excellente dans ce rôle difficile d’institutrice victime d’un viol (mis par la police sur le compte de jeunes délinquants, alors que l’on saura bien plus tard que le violeur n’était autre qu’un respectable notable) et de prime abord, opposée à toute notion d’auto-défense. Malgré la protection du médecin joué par Lanoux et qui devient très vite son amant, le cauchemar urbain plonge la jeune femme dans la peur. Cette jeune fille pacifiste bascule ainsi du côté des « méchants » et des agresseurs, acculée à adopter un chien d’attaque, se métamorphosant elle aussi en monstre ordinaire. Elle va donc pratiquer à son tour, avec une cruauté qu’on ne lui connaissait pas, une auto-défense particulièrement sans pitié lorsqu’elle retrouve son violeur et qu’elle exerce sur lui une vengeance impitoyable et sanglante. C’est donc le climat de terreur instauré par Morel qui fait basculer une jeune idéaliste pacifiste du « côté obscur de la Force »… un thème encore d’actualité ces quelques dernières années et analysé en profondeur dans les documentaires de Michael Moore ! Le sempiternel climat de terreur instauré par les autorités afin de garder ses citoyens en laisse !…

 

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Plus encore que les chiens, ce sont évidemment les hommes dans le film de Jessua qui sont en laisse. Les animaux ne sont ici que des instruments, des armes « plus civilisées » qui remplacent les fusils. Les Chiens ne dit donc rien sur… les chiens, puisque ces « chiens » du titre ne sont autre que les hommes, la société française !…

 

Aussi bon soit-il, le film de Jessua n’est pas dénué de défauts mineurs, pour certains inhérents à l’époque de sa réalisation (1979), époque où la description des immigrés noirs était encore assez caricaturale, accents « Banania » à l’appui !… Alors que Depardieu est décrit comme cruel et sans pitié envers ses victimes, une scène un peu naïve nous montre un groupe de noirs (dont un des leurs a été tué par Morel), épargner ce dernier dans un grand élan magnanime… Si ce procédé sert le propos anti-racisme du film, cela n’en reste pas moins un petit peu naïf… Nicole Calfan, victime d’un viol terrible en début de film, se lance dans une relation avec Victor Lanoux quelques jours plus tard comme si rien ne s’était produit… La fin du film voit le personnage de Lanoux rejoindre les immigrés noirs à la frontière de la ville pour faire la nouba au rythme des danses et des tamtams africains… Autres mœurs, autre époque! Quelques défauts et fautes de goût qui n’entachent en rien la réussite du film !… Alain Jessua lui-même regrette de n’avoir pu filmer davantage de combats de chiens mais se justifie en racontant les difficultés du tournage… un plateau sur lequel circulaient des centaines de toutous, parfois déstabilisés. En effet, ne sachant trop si ils devaient obéir à leurs dresseurs ou aux acteurs jouant leurs dresseurs, certains n’hésitèrent pas à mordre… et les incidents de la sorte de se multiplier !… Depardieu lui-même accepta le scénario après avoir été mordu à la gorge par un molosse lors d’une bagarre de comptoir avec le propriétaire de la bête. Depardieu souhaitait donc faire ce film en guise de thérapie et il a bien du courage puisque plusieurs scènes de dressage plutôt dangereuses (son corps était protégé mais pas son visage) le montrent se faire violemment attaquer par des spécimens de taille !

 

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Malgré ces aléas de tournage, Alain Jessua n’a cependant pas à rougir de la tenue visuelle de son film, qui culmine dans une course-poursuite en forêt trépidante et remarquable d’intensité ! Car en plus de son statut de satire et de film d’anticipation, Les Chiens n’oublie jamais d’être un vrai film de genre, divertissant et efficace. Les différentes scènes de dressage sont d’une intensité terrible. Jessua décrit à l’écran un sport de fous dangereux et de débiles mentaux qui apprennent à leurs chiens à mordre le plus longtemps possible, sans lâcher prise. « Attaque mon bébé, mords, mords ! »… Comme le dit Depardieu pour se donner bonne conscience, il n’y a pas de mauvais chiens, que des mauvais maîtres, ici des mordus d’auto-défense, passant leurs nerfs en pratiquant le « sport » le plus dégueulasse qu’il soit !

 

Les Chiens est surtout en fin de compte un film sur la propagation de la terreur et de l’angoisse au bénéfice d’une autorité toute puissante (Depardieu / Morel) désireuse de garder ses vassaux en laisse : « Tout le monde a changé. On n’est plus en sécurité nulle part » entend-on dire dans la ville… Et sans vouloir éluder les problèmes bien réels liés à l’immigration et à la délinquance juvénile, les jeunes et les noirs dans le film de Jessua sont les boucs-émissaires les plus naturels et les plus évidents ! Les civilisés deviennent les délinquants et la violence engendre la violence ! C’est là qu’est tout le paradoxe exposé dans le film : le peuple désireux de combattre la délinquance, par un réflexe sécuritaire proche de la propagande, devient lui-même l’agresseur… comme dans un western ! Alain Jessua nous décrit avec humour et violence une société où lâcher « le meilleur ami de l’homme » sur un noir ou sur un jeune pour pouvoir dormir plus tranquillement et se défendre face à ces « dangereux » envahisseurs est, pour le bon peuple,  un acte civilisé…

 

Un film visionnaire puisque ce sera dès 1990, une dizaine d’années après la sortie du film, que se produiront dans les banlieues de graves attaques de chiens à répétition ! En 1982, Samuel Fuller abordera le même sujet dans son excellent White Dog (Dressé pour Tuer) qui, s’il n’aborde pas le milieu de l’auto-défense, montrait lui aussi un chien (blanc) dressé pour attaquer les noirs…

 

Politiquement incorrect, remarquable d’intelligence, incisif, cruel, drôle, agrémenté d’une performance fabuleuse d’un Depardieu au sommet de son art… Les Chiens est un film qu’il serait malheureusement impossible de tourner aujourd’hui en France. Le règne du politiquement correct ayant définitivement annihilé toute tentative de parler sans tabous des travers les plus hideux de la société française.

 

Bienvenue chez les Ch’tis ! donc… et muselons vite les Alain Jessua, les Yves Boisset et les Marco Ferreri, ces chiens d’un cinéma qui ouvrait grand la gueule et qui montrait les dents !

 

 

Grégory Cavinato

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 Responses to Chefs d’oeuvre oubliés… Les Chiens (1979)

  1. Kakoum says:

    Très bon commentaire, à la fois drôle, juste et complet.
    Je me suis permise de prendre l’une de vos images pour un message de forum dont voici le lien
    http://forum.doctissimo.fr/animaux/Chiens/chiens-cinema-sujet_35079_2.htm#bas

  2. Roms says:

    Excellent film! Comme vous le dites, il y a des naïvetés due à l’époque, mais le film mord là où ça fait – bien – mal. Gégé y est incroyable et je ne connaissais pas l’anecdote de la morsure avant le tournage. Good review.

    • Toursiveu says:

      Merci pour votre commentaire. Les Chiens reste en effet, malgré son appartenance bien marquée à une époque, un film terriblement original, mordant et cruel. Avec en prime un Depardieu au sommet de son talent.

  3. Matti Jarvinen says:

    Vu hier pour la première fois à la Cinémathèque qui rend hommage à Jessua .

    Votre commentaire me semble juste , mais le film aurait sans doute gagné à être plus sec . Visuellement il est assez laid , mais c’est peut-être par choix .

    Avec des intentions proches , Dupont Lajoie me semblait plus abouti ,mais peut-être les conditions de production étaient-elles meilleures .

    Je n’ai pas trouvé le rôle de Depardieu très bien écrit : du début à la fin du récit on est avec Victor Lanoux qui n’est pas toujours convaincant , Depardieu apparait assez tard et son personnage ne s’impose pas avec assez de force , à la limite certains de ses disciples sont plus effrayants .
    Disons que Jessua aurait pu suivre les procédés adoptés par Hitchcock dans la conception des personnages de « méchants » dans La Mort aux trousses , du chef de bande suave et civilisé que joue J. Mason aux deux porte-flingues en passant par le complice à tendances sadiques que joue M. Landau .

    Le point fort du film , c’est l’ atmosphère pénible de la ville .

    Aujourd’hui passe Paradis pour tous , que je ne connais pas et bientôt La Vie à l’envers dont je garde un très bon souvenir après deux visions , mais jamais en salle .

    Avez-vous écrit sur ces films ?

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