Bilan 2014 : TOP 20 des meilleurs films de l’année

2014 fut une année cinématographique où certaines dérives un peu désespérantes ont malheureusement subsisté : un trop-plein de films qui fait que ce ne sont pas toujours les meilleurs qui se retrouvent dans nos salles, le développement des plates-formes de VOD, ainsi que le fossé qui se creuse de plus en plus entre les « gros » films et les « petits », sans laisser la possibilité aux films intermédiaires d’exister… Hormis les films de superhéros, les franchises pour jeunes adultes, les suites, remakes, reboots, reboots de reboots et consorts, il faut bien constater que le financement du cinéma s’avère de plus en plus problématique et sclérosé par le formatage. Les meilleurs « films » du moment ont tendance à déserter nos salles pour se retrouver à la télévision, sous la forme de séries et mini-séries, comme le prouve le succès d’œuvres exceptionnelles comme Sherlock, Hannibal, The Walking Dead, Games of Thrones, Boardwalk Empire, Fargo ou Breaking Bad, des séries qui contiennent souvent dans leur ADN bien plus de « cinéma » que ce que nous voyons sur nos grands écrans.

 

1L’année 2014 n’a cependant pas démérité en matière d’œuvres de qualité et certains acteurs comme Benedict Cumberbatch (The Hobbit, Sherlock, The Imitation Game) Matthew McConaughey (dont la « McConnaissance » se poursuit de plus belle avec Dallas Buyers Club, The Wolf of Wall Street, True Detective et Interstellar) et Jake Gyllenhaal (Enemy, Nightcrawler) ont démontré qu’une certaine rigueur dans leurs choix leur permettait, malgré le marasme actuel de continuer à se construire des filmographies de qualité, loin des modes et des impératifs commerciaux. Et puis une année au cours de laquelle l’indescriptible Jessica Chastain (dont nous vous publions une jolie photo, comme ça, en cadeau, parce que c’est Noël…) sort 5 films (Salomé, disponible en V.O.D., Miss Julie, Interstellar, The Disappearance of Eleanor Rigby – en 2 parties! et A Most Violent Year, en 2015 chez nous) n’est pas complètement perdue!

 

Comme toujours, en 2014, certains inédits de grande qualité n’ont malheureusement pas trouvé leur chemin sur notre territoire, alors que Les Tortues Ninja et Christian Clavier, eux, squattaient nos pauvres écrans !… All Is Lost (de J.C. Chandor), The Babadook (Mister Babadook, de Jennifer Kent), The Angriest Man In Brooklyn (de Phil Alden Robinson), Soulmate (d’Axelle Carolyn), Cold In July (de Jim Mickle), Faults (de Riley Stearns), Frank (de Lenny Abrahamson), The Guest (de Adam Wingard), I Origins (de Mike Cahill), Life After Beth (de Jeff Baena), Predestination (de Michael et Peter Spierig), The Skeleton Twins (de Craig Johnson), Stonehearst Asylum (de Brad Anderson) et Young Ones (de Jake Paltrow) en font partie… des œuvres plébiscitées et applaudies dans divers festivals mais que nous devrons sans doute découvrir en vidéo…

 

Nous avons cependant eu droit sur nos écrans à trois magnifiques reprises, trois chefs d’œuvres présentés dans de magnifiques copies restaurées :

 

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-LE JOUR SE LEVE (1939, de Marcel Carné), chef d’œuvre poignant de réalisme poétique, rejeté à son époque par le public et la critique pour sa construction en flashbacks (un procédé que le public d’alors ne comprenait pas), interdit d’exploitation par le gouvernement de Vichy (qui trouvait le film trop démoralisant), Le Jour se Lève vient nous rappeler (était-ce vraiment nécessaire ?) que Jean Gabin, Jules Berry et Arletty méritaient bien leurs galons de superstars du cinéma français. Sans oublier la merveilleuse Jacqueline Laurent, sorte d’Audrey Tautou des années 30… La dernière image de ce drame implacable, pessimiste mais romantique en diable, se jouant autour d’un meurtre (accidentel ou pas ?) hantera longtemps les mémoires des cinéphiles…

 

-WAKE IN FRIGHT (OUTBACK : LE REVEIL DANS LA TERREUR) (1971, de Ted Kotcheff), applaudi et primé à Cannes en 1971, le film coup de poing de Ted Kotcheff, qui réalisa bien plus tard le premier Rambo, avait pratiquement disparu de la circulation jusqu’à ce que l’on retrouve par hasard dans une garage une copie sur laquelle était indiqué « à détruire »… Heureusement, il n’en fut rien et il est maintenant possible de revisiter ce cauchemar d’un jeune professeur plongé dans l’enfer violent de l’outback australien. Eprouvant survival et comédie noire, Wake in Fright (avec une apparition de l’irrésistible Donald Pleasence en prime) reste l’un des films les plus dérangeants et bizarres de l’histoire du cinéma.

 

-THE TEXAS CHAINSAW MASSACRE (MASSACRE A LA TRONCONNEUSE) (1974, de Tobe Hooper) Wake in Fright n’est qu’un léger apéritif en prévision DU film le plus dérangeant et bizarre de l’histoire du cinéma! Comédie noire ? Survival ? Critique déguisée des conséquences du conflit vietnamien ? 40 ans plus tard, Massacre à la Tronçonneuse n’a rien perdu de sa subversion, ni de sa puissance cinématographique inégalée. Tobe Hooper signe un film sensoriel qui pue, qui suinte, qui transpire, qui terrifie, qui rend fou… et qui reste le cauchemar le plus éprouvant jamais imprimé sur pellicule. Massacre à la Tronçonneuse est toujours LE film après lequel le spectateur éprouvé doit absolument prendre une douche ! Implacable et inoubliable, ce chef d’œuvre ressort dans une copie 4K de toute beauté qui ne gâche pas son côté « sale » et son grain si particulier.

 

Notez qu’à l’heure où nous rédigeons ces lignes, notre équipe n’a pas encore pu visionner Birdman (de Alejandro Gonzales Inarritu), Whiplash (de Damien Chazelle), Big Eyes (de Tim Burton), Foxcatcher (de Bennett Miller), Inherent Vice (de Paul Thomas Anderson), The Theory Of Everything (de James Marsh), A Most Violent Year (de J.C. Chandor), American Sniper (de Clint Eastwood) ou encore Wild (de Jean-Marc Vallée) dont les sorties respectives à l’étranger ont déjà eu lieu et qui sont imminentes chez nous. Une poignée d’oeuvres prometteuses qui risquent bien de se retrouver dans notre classement de l’année 2015!

 

Une année 2015 (ou « année Star Wars » en langage geek) que nous vous souhaitons joyeuse !

 

 

Retrouvez sur cette page notre FLOP 10 des Pires films de 2014…

 

Et avant de passer à notre Top 10, passons en revue les 10 lauréats suivants…

 

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20) THE WIND RISES (LE VENT SE LEVE, 2014, de Hayao Miyazaki) : Magnifique chant du cygne pour le magicien de l’animation japonais. Moins exubérant mais tout aussi beau et émouvant que le reste de son oeuvre, The Wind Rises contient toutes les obsessions du maître (l’aviation, la guerre, une histoire d’amour impossible) et les étale dans un récit magnifique au cours duquel l’émotion est sans arrêt au rendez-vous. On sort de la salle paisible, la tête dans les nuages et des rêves plein la tête !

 

19) JERSEY BOYS (2014, de Clint Eastwood) Ereinté par la critique, ignoré par le public, Jersey Boys, biopic musical du chanteur à minettes Frankie Valli et de son groupe « The Four Seasons » est pourtant le film le plus joyeux et le plus irrésistible de l’année. En vieux professionnel aguerri, Eastwood mélange ses numéros musicaux à une narration empruntée à Scorsese et ses Affranchis. A l’occasion, il offre à Christopher Walken, dans un second rôle, l’occasion de s’en donner à cœur joie et finit son film avec un numéro musical épatant. Pas mal pour un film considéré comme une déception !

 

18) BLUE RUIN (2013, de Jeremy Saulnier) réinvente quant à lui le polar nerveux à budget réduit. Par sa nervosité, son efficacité et son humour, il rappelle les débuts des Frères Coen avec Blood Simple. Pour en savoir plus, reportez-vous à NOTRE CRITIQUE, publiée en avril dernier.

 

17) GUARDIANS OF THE GALAXY (LES GARDIENS DE LA GALAXIE, 2014, de James Gunn) Non pas le blockbuster le plus révolutionnaire que l’on nous avait promis, mais le plus drôle, divertissant et irrévérencieux produit par la maison Marvel. Avec ses cinq « salopards de l’espace », James Gunn a réussi son pari de marier intelligemment son humour subversif et les impératifs d’un spectacle formaté pour le grand public. WE ARE GROOT !!!

 

16) DAWN OF THE PLANET OF THE APES (LA PLANETE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT, 2014, de Matt Reeves) Bien plus qu’une énième suite de la saga simiesque, Dawn of the Planet of the Apes éblouit par un message de rapprochement entre les peuples qui évite toute naïveté, par son imagerie guerrière furieusement cool et par sa maîtrise technique qui a la politesse de s’effacer devant le récit… Un triomphe pour la technique de « motion-capture » et pour le génial Andy Serkis, qui donne de l’âme à des milliers de pixels numériques. Pour en savoir plus, reportez-vous à NOTRE CRITIQUE, publiée en septembre dernier.

 

15) THE RAID 2 : BERANDAL (2014, de Gareth Evans) Le Parrain n°2 du film d’action. Plus ambitieux, plus long, plus fou que son prédécesseur, le film de Gareth Evans peut sans rougir, prétendre au titre du meilleur film d’action de tous les temps. Inventif, terriblement brutal et épuisant, on en ressort avec des bleus sur tout le corps. Les non-initiés pourront trouver toutes ces bastons répétitives, mais pour les amateurs et les cinéphiles, The Raid 2 est une expérience cinématographique inédite et exceptionnelle de bout en bout, qui fait très très mal !

 

14) THE HOBBIT : THE BATTLE OF THE FIVE ARMIES (LE HOBBIT : LA BATAILLE DES CINQ ARMEES, 2014, de Peter Jackson) Meilleur épisode de la trilogie, ce troisième Hobbit, plus court, oublie les tergiversations inutiles et va directement à l’essentiel. Peter Jackson crée une œuvre remplie d’humour, d’émotions et d’images inoubliables, rappelant successivement les meilleurs films d’heroic fantasy des années 80 et les contes de fée des premiers Walt Disney. Ses décors, réels ou numériques sont époustouflants ! Un digne adieu à la Terre du Milieu !

 

13) BOYHOOD (2014, de Richard Linklater) Extraordinaire dans sa forme et dans son contenu, le film de Richard Linklater, qui raconte l’évolution d’un jeune garçon ordinaire, sur une durée de 12 ans, est aussi ambitieux, intime, tendre et émouvant qu’absolument inoubliable.

 

12) GONE GIRL (2014, de David Fincher) Avec ses faux airs de Basic Instinct et son agréable côté pervers et manipulateur, le thriller malin auquel David Fincher apporte toute sa maîtrise technique, n’a pas fini de choquer. Autant thriller implacable et imprévisible que requiem bourré d’humour noir pour l’institution du mariage, Gone Girl est drôle, sanglant, gonflé et offre au couple Ben Affleck / Rosamund Pike (sans oublier le pauvre Neil Patrick Harris) les meilleurs rôles de leurs carrières respectives ! Si Alfred Hitchcock avait été vivant en 2014, il aurait certainement réalisé Gone Girl

 

11) AMERICAN HUSTLE (AMERICAN BLUFF, 2014, de David O. Russell) Amoral, intense, épique et… disco, American Hustle est le nouveau chef d’œuvre d’un David O. Russell qui s’approprie le film d’arnaque pour le réinventer à sa sauce. Tourbillon de couleurs, de perruques, de comédie et d’émotion, American Hustle étonne autant par sa maîtrise technique que par son casting 4 étoiles (tous parfaits !) et par l’émotion bien réelle qu’il dégage. Retrouvez notre critique parue en février dernier.

 

 

Sans plus attendre, passons maintenant en revue les dix œuvres les plus brillantes sorties sur nos écrans en 2014…

 

 

 

10.

 EDGE OF TOMORROW

 

2014, de Doug Liman. USA

Avec Tom Cruise, Emily Blunt, Bill Paxton, Brendan Gleeson, Noah Taylor, Charlotte Riley et Lara Pulver

Scénario : Christopher McQuarrie, Jez Butterworth et John-Henry Butterworth, d’après le roman de Hiroshi Sakurazaka

Directeur de la photographie: Dion Beebe

Musique : Christophe Beck

 

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Tom Cruise est un lâche. Un pleutre. Un poltron. Un dégonflé. Un couard. Un trouillard. Une femmelette. Un ferlampier. Un pétochard, bref… un petit zizi !… Celui qui a escaladé le building le plus haut du monde (dans Mission Impossible 4) et Nicole Kidman (dans Eyes Wide Shut), celui à qui les adeptes des carabistouilles de L. Ron Hubbard disent « amen », celui qui a dompté Rain Man, combattu La Firme, combattu lors de la Guerre des Mondes et qui eut un Entretien avec un Vampire, joue dans son dernier film… le gugusse le plus lâche de l’armée américaine ! Un militaire bureaucrate planqué et réformé, chargé d’envoyer ses petits camarades à la guerre plutôt que d’y aller lui-même… C’est là le point de départ follement amusant du film de science-fiction le plus divertissant des ces 20 dernières années, qui dissimule en fait, derrière ses atours de gros film d’action estival (la bande annonce ne donnait guère envie…) une triple surprise : une épatante comédie, une belle histoire d’amour, ainsi qu’une rare réussite dans le genre « jeu vidéo adapté à l’écran »… même s’il n’est en fait adapté d’aucun jeu vidéo !

 

Edge of Tomorrow est adapté du roman « All You Need is Kill », du japonais (vous l’auriez deviné…) Hiroshi Sakurazaka, également concepteur de jeux vidéos à ses temps perdus. Le principe est simple. Tout le monde se rappelle de Groundhog Day (Un Jour Sans Fin), la comédie culte d’Harold Ramis dans laquelle Bill Murray trouvait son meilleur rôle, celui d’un présentateur de la météo dont la journée cauchemardesque se répétait à l’infini, coincé perpétuellement dans une anomalie temporelle jusqu’à ce qu’il apprenne à améliorer sa vie et à devenir un homme meilleur… Pas vite gêné, Edge of Tomorrow reprend le principe et l’adapte à un environnement science-fictionnel futuriste.

 

Cette fois, ce sont des extraterrestres belliqueux (ne le sont-ils pas tous ?) qui créent cette boucle temporelle dans laquelle se retrouve coincé le lâche lieutenant Bill Cage (Cruise) qui, par sanction militaire (il a essayé de faire chanter son supérieur, joué par Brendan Gleeson), se retrouve propulsé en première ligne sur le champ de bataille, une plage normande rappelant forcément le débarquement de Saving Private Ryan. Harnaché dans un exosquelette hautement sophistiqué, Cage a une peur bleue des armes à feu et pratiquement aucune formation de combat. Il ne lui faut donc assez logiquement qu’une petite minute pour trépasser manu-militari comme nombre de ses camarades, non sans avoir réussi à tuer (par chance) un des terrifiants « mimics », des extraterrestres bio-mécaniques tentaculaires, dont la gueule cache une véritable fournaise et dont le sang est corrosif comme de l’acide… Sauf que, Cage se réveille le matin-même, ou pour être plus exact, 24 heures avant sa mort, pour revivre encore et encore et encore la même journée, avec le pouvoir d’anticiper les évènements qu’il a déjà vécus, un don qu’il a hérité en tuant un mimic « alpha »… et qui est la clé du pouvoir destructeur des envahisseurs. Cage meurt et ressuscite donc des centaines de fois à l’écran, mais avec une inventivité et une drôlerie de plus en plus prononcées à chaque « épisode ». Sa mission : arriver progressivement au niveau supérieur afin de trouver et éliminer l’extraterrestre en chef. Le niveau final : sauver le monde ! Une trame qui suit la structure narrative de la plupart des jeux vidéos, un genre qui, au cinéma, n’a pour l’instant accouché en grande partie que de pitoyables ersatz… A chaque fois que Tom Cruise meurt, sa « ligne de vie » chute à zéro, son personnage est donc « sauvegardé » et une nouvelle partie peut commencer ! Chaque nouvelle vie (ou plutôt chaque nouvelle mort) est évidemment pour lui l’occasion d’en apprendre un peu plus sur la situation et d’évoluer (physiquement, humainement) au point de devenir LE héros intrépide, brave et omniscient qui va permettre à l’humanité de remporter cette guerre. En d’autres mots, Bill Cage doit devenir… TOM CRUISE ! Il va donc au cours de ses nombreuses « nouvelles vies » développer son muscle le plus important : sa mémoire. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne fera pas quelques gaffes ou ne se laissera pas décourager en route… La bataille devient donc pour lui un long enchaînement de petits gestes à étudier par cœur : un pas à gauche pour éviter l’explosion, un tir à droite pour éliminer cet ennemi, trois pas en avant, deux en arrière, un roulé-boulé et hop… on continue !… SAME PLAYER PLAYS AGAIN.

 

A cette amusante structure, le scénario ajoute une dimension de suspense non négligeable : ni Tom Cruise ni le spectateur ne sait QUAND aura lieu son ultime résurrection, combien de fois il reviendra d’entre les morts, ni si il a déjà vécu la scène qui se déroule à l’écran. Chaque renaissance constitue donc une véritable surprise pour le public et une course contre la montre pour le héros.

 

Cette astucieuse idée de départ, Doug Liman et ses scénaristes s’en amusent et en développent toutes les possibilités dans la bonne humeur, délivrant un script aussi malin que régulièrement hilarant. Les gags morbides à base d’humour noir se succèdent à un rythme soutenu et le concept s’avère très vite digne de son excellent modèle, le film d’Harold Ramis.

 

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Edge of Tomorrow est également une histoire d’amour rendue originale et fraîche grâce à ce concept. Dans sa quête, le lieutenant Cage est aidé par le soldat Rita Vrataski, la star de l’armée, une valkyrie peu commode, surnommée par les troupes « L’Ange de Verdun » ou encore « Full Metal Bitch » pour ses exploits guerriers légendaires. Dans le rôle, l’irrésistible Emily Blunt s’en donne à cœur joie : muscles saillants et « badass attitude », campant sur le modèle de Sigourney Weaver / Linda Hamilton une intrépide guerrière qui ridiculise régulièrement le « héros ». Une fois qu’elle a compris le principe des résurrections sans fin (?) de ce dernier, elle semble même prendre un malin plaisir à lui tirer une balle en plein crâne pour revenir au point de départ… Bien entendu, pour Cage, Rita devient une alliée autant qu’une amie de longue date à laquelle il s’attache progressivement. Pour elle cependant, Cage reste juste un individu qu’elle a croisé le matin même… une alchimie astucieuse mais sans équilibre entre ces deux personnages s’installe dès lors grâce au paradoxe temporel. Il tombe petit à petit follement amoureux d’elle. Elle ne le connaît pas… Chaque jour, avant de mourir, il doit la rencontrer, la convaincre de le suivre et lui raconter à nouveau toute son histoire.

 

Après le catastrophique Jumper en 2008 (dont l’échec avait annihilé toute possibilité d’en réaliser des suites) et le pas bien terrible Fair Game en 2010, le réalisateur Doug Liman (le premier volet de la saga The Bourne Identity) revient en grande forme avec son meilleur film à ce jour. Cinéaste atypique et capricieux, au parcours chaotique et inconsistant, oeuvrant dans tous les genres sans distinction, craint par les studios pour ses dépassements de budget, son style fait d’improvisations à même le plateau (il change les dialogues, voir l’accent d’un personnage majeur le jour-même !), ses inévitables reshoots en catastrophe et les montages alternatifs de ses films, Liman semble cette fois-ci avoir trouvé le concept parfait pour adapter l’exercice du blockbuster à son style indépendant un peu brouillon, qui fit son succès à ses débuts avec les excellents Swingers (1996) et Go (1999). Le résultat est un film qui semble en perpétuelle réinvention, passant d’un style à l’autre avec brio (comédie, film de guerre, film d’horreur, romance) sans que l’on ait cette fâcheuse impression d’incohérence que génèrent par exemple les films-patchwork d’un Christophe Gans, comme Le Pacte des Loups.

 

Dommage que le dernier acte, situé à Paris, gâche un peu la fête en revenant à une narration plus traditionnelle et sans génie… une déception minime qui ne ruine pas l’équilibre et la réussite globale du film.

 

Edge of Tomorrow ne cherche jamais à cacher ses influences majeures, revendiquées haut et fort par son réalisateur : Groundhog Day, bien sur mais également Aliens et Starship Troopers pour leurs environnements futuristes, Saving Private Ryan pour la brutalité de son imagerie guerrière, The Matrix pour l’aspect bio-mécanique insectoïde de ses aliens… C’est également le deuxième film consécutif, après Oblivion, où Tom Cruise est projeté malgré lui dans un univers post-apocalyptique. La présence amusante de Bill Paxton en militaire fort en gueule n’est évidemment pas un hasard, mais un clin d’œil bien amené à l’univers guerrier des films de James Cameron.

 

Liman et ses scénaristes créent un film à l’univers familier, mais d’une originalité qui fait plaisir en ces temps où chaque blockbuster de science-fiction à gros budget est une suite, un remake, un reboot ou une franchise pour jeunes adultes… Avec son humour à la Looney Tunes, son sens de la romance, son rythme effréné, son suspense efficace, ainsi que la meilleure performance de Tom Cruise depuis des lustres, Edge of Tomorrow est un objet rare : un blockbuster avec un supplément d’âme, à voir et à revoir.

 

Et à revoir. Et à revoir. Et à revoir. Et à revoir encore…

 

 

 

 

9.

 CHEAP THRILLS

 

2013, de E.L. Katz. USA

Avec Pat Healy, Ethan Embry, Sara Paxton, David Koechner et Amanda Fuller

Scénario: David Chirchirillo et Trent Haaga

Directeurs de la photographie: Andrew Wheeler et Sebastian Wintero

Musique : Mads Heldtberg

 

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cheap_thrills-poster__largeLes Sousous dans la popoche

 

La crise actuelle du cinéma indépendant américain n’est pas que financière. Il semble que les jeunes réalisateurs sont également en pleine crise créative, rongés par le formatage et par le nouveau mal du siècle : le politiquement correct. Leurs films ne nous parviennent d’ailleurs pratiquement plus jamais et rares sont les œuvres primées dans les festivals comme Sundance qui valent réellement la peine d’être vues. Peu d’audace… et peu de résultats !…

 

Alors quand une exception aussi brillante que Cheap Thrills arrive pour changer la donne, il s’agit de la mettre à l’honneur ! Bête de festivals, le film de E.L. Katz est une heureuse surprise, féroce, subversive, follement amusante, mais toujours lucide. Voilà enfin un jeune cinéaste qui ose l’exercice difficile du huis-clos (trop souvent juste un prétexte pour cacher le manque de budget) tout en étant capable d’accoucher d’une histoire originale, dans l’air du temps et de soigner la forme (viscérale, choquante), comme le fond (d’une intelligence et d’une drôlerie remarquables).

 

Premier film de E.L. Katz, dont nous ne savons pas grand chose, Cheap Thrills est co-écrit par Trent Haaga, un homme à tout faire formé à l’école Troma sous la tutelle du farfelu Lloyd Kaufman, où il a appris la débrouille et l’art du système D en occupant pratiquement tous les postes (acteur, scénariste, producteur, réalisateur) sur nombre de films maison comme Terror Firmer, The Toxic Avenger 4, Tales From the Crapper et Easter Bunny, Kill ! Kill !… Grand fan du cinéma d’horreur transalpin des années 70-80, Haaga écrivait en 2008 le scénario de l’excellent (et inédit en Europe) Deadgirl, réalisé par Marcel Sarmiento, un film de zombies atypique dans le sens où il ne s’agissait pas d’un film d’action et d’horreur lambda, mais d’une féroce étude de mœurs dans laquelle deux jeunes hommes profitaient d’une jolie zombie attachée sur la table d’un hôpital, qu’ils violaient et torturaient sans remords, afin de palier à leur vie sexuelle et sentimentale inexistante. Un excellent scénario qui, comme celui de Cheap Thrills aujourd’hui, mettait davantage l’accent sur la dramaturgie et qui examinait de manière humoristique et néanmoins très pessimiste le machisme adolescent et le cynisme terrible d’une jeunesse malsaine et dénuée d’âme.

 

Cheap Thrills, sous ses allures de grosse farce un peu potache, est du même acabit, utilisant les codes du film de genre et du divertissement pour mieux se pencher sur les aléas de la condition humaine. Le scénario, référence directe au film La Maison au Fond du Parc (1980, de Ruggero Deodato), épingle les dommages collatéraux de la crise financière et examine les limites dans lesquelles deux hommes dans le besoin vont sombrer afin de gagner quelques malheureux billets.

 

Craig (Pat Healy) est un simple garagiste, jeune père de famille, menacé d’expulsion et qui se fait licencier subitement. Vince (Ethan Embry) est un loser alcoolique, pilier de bar au chômage et momentanément sans abri. Anciens camarades d’école, ces deux hommes à l’aube de la quarantaine se retrouvent par hasard dans un bar le jour où Craig est licencié. Afin d’oublier leurs problèmes, Craig et Vince se saoulent et font la connaissance d’un couple de riches bourgeois, Violet et Colin (Sara Paxton et David Koechner) qui leur proposent de continuer la soirée dans leur luxueuse maison. Là, ils vont se soumettre à une féroce compétition, appâtés et motivés par le couple qui leur promet toujours plus d’argent pour accomplir des défis de plus en plus extrêmes, au cours desquels ils risquent de perdre leurs doigts, leurs âmes, voire… leurs vies ! Tout ça sous prétexte que c’est l’anniversaire de Violet… qui s’ennuie !

 

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Les défis relevés vont de simples jeux enfantins (retenir son souffle le plus longtemps possible, déféquer dans la maison des voisins) à des jeux beaucoup plus pervers et dangereux : amputations volontaires de membres, dégustation d’un chien fraîchement décédé, puis évidemment… le meurtre !

 

L’appât du gain qui transforme ces deux jeunes hommes à priori normaux et décents en pantins monstrueux, voilà un sujet que le réalisateur traite avec beaucoup d’humour noir, jusqu’à transformer son film en véritable film d’horreur psychologique. Craig et Vince ont l’assurance que personne, ni leurs familles ni les autorités, ne seront mises au courant de leurs actes et qu’ils peuvent donc agir en toute impunité. Les seules conséquences dont ils doivent avoir peur viennent de considérations morales. Or, une fois les enchères ayant atteint des sommets (une grosse somme d’argent bien sur, mais aussi la possibilité de coucher avec Violet), la morale semble devenir un vieux souvenir…

 

Modèle de tension et de terreur psychologique, Cheap Thrills reste pourtant de bout en bout une vraie comédie, qui ne manque pas de style et qui a le mérite de ne jamais tomber dans les excès gore du torture porn. Le réalisateur fait monter le suspense avec un dispositif simple : « fera ou fera pas ? »… qui ne manquera pas de faire hurler de rire et d’écœurer les spectateurs simultanément, tant les « exploits » accomplis sont démesurés. Démesurés, oui… et pourtant toujours vraisemblables ! Voilà exactement le genre de film que Sam Raimi ou les Frères Coen auraient pu réaliser à leurs débuts… les thématiques abordées rappellent d’ailleurs souvent celle du chef d’œuvre de Raimi, A Simple Plan

 

L’exploit que réussissent le réalisateur et ses scénaristes, c’est de nous mettre en empathie totale avec Craig et Vince, quels que soient les actes abjects auxquels ils s’adonnent. Leur déchéance morale est non seulement symptomatique du cynisme de notre époque de crise, mais également d’une société qui se complait dans la médiocrité en regardant toutes sortes d’émissions de télé-réalité. Cheap Thrills n’est en fin de compte que la version trash de The Voice, une métaphore brillante du combat des classes moyennes écrasées par les sociétés capitalistes modernes. Le temps d’une nuit, tous les coups sont permis pour rafler le gros lot : mensonges, trahisons, humiliations, meurtre…

 

Malins et hautains, Colin et Violet font en sorte de ne jamais se salir les mains ou d’enfreindre la loi, juste de pousser leurs deux « concurrents » à l’enfreindre eux-mêmes. Ils n’humilient pas Craig et Vince uniquement par sadisme, mais par amour du pouvoir que leur procure leur fortune, une jouissance malsaine qui les motive à oser tout. On suppose d’ailleurs que pour eux, cette nuit n’est qu’une parmi tant d’autres… un jeu résultant d’un pari très simple : deviner lequel des deux concurrents finira par tuer l’autre…

 

La dernière image du film, inoubliable mais dont nous ne pouvons dévoiler la nature, reste l’une des images les plus drôles, ambiguës et volontairement ridicules de l’année, concluant en beauté un film malin dont personne ne sort indemne, particulièrement les spectateurs (nombreux) qui ont bien du mal à boucler leurs fins de mois et qui se poseront tout au long du film l’inévitable question : « et si c’était moi ? »…

 

 

 

8.

ENEMY

 

2013, de Denis Villeneuve. CANADA

Avec Jake Gyllenhaal, Sarah Gadon, Mélanie Laurent et Isabella Rossellini

Scénario: Javier Gullon, d’après le roman de José Saramago

Directeur de la photographie: Nicolas Bolduc

Musique : Danny Bensi et Saunder Jurriaans

 

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« Le chaos n’est rien d’autre que l’ordre en attente d’être déchiffré »…

 

Voilà l’avertissement placé au début d’Enemy, adapté du roman The Double, de José Saramago. Le nouveau film du tandem Denis Villeneuve / Jake Gyllenhaal, déjà en bonne place dans notre TOP 10 de l’année dernière avec le tétanisant Prisoners (sorti avant mais réalisé après Enemy), est une œuvre certes indéchiffrable en apparence et volontairement déstabilisante, mais qui ne manque pas de procurer un grand plaisir de spectateur et de provoquer le débat à la sortie de la salle.

 

Adam est un jeune professeur d’histoire à la vie monotone, englué dans une vie professionnelle et une relation amoureuse peu gratifiantes, d’autant plus que sa petite amie est incarnée par Mélanie Laurent ! Son quotidien sans passion s’est mué depuis longtemps en une triste routine aussi grisâtre que les gratte-ciels de béton de Toronto, qui gâchent le paysage. Son appartement sombre et vide est le parfait reflet de sa personnalité. Un beau jour, un collègue lui conseille un film « divertissant ». En le visionnant, Adam découvre par hasard son sosie : un certain Anthony, acteur d’arrière-plan. Obsédé par cet alter-ego sorti de nulle part, il va chercher à le contacter et à le rencontrer, le harcelant dans un premier temps au téléphone. Après s’être évités, les deux hommes se croisent dans un motel et constatent qu’ils sont parfaitement identiques, au point d’avoir la même cicatrice sur l’abdomen. Mais Adam, timide, terne et réservé, prend peur car Anthony, d’une nature plus sauvage, dangereuse et volatile, très porté sur le sexe, en profite pour prendre l’ascendant sur lui et exiger l’inconcevable : échanger leurs compagnes respectives pour des escapades sexuelles sans qu’elle ne découvrent le pot aux roses. Bientôt, les deux hommes échangent leurs vies et tout le monde, y compris Helen (Sarah Gadon), la jeune femme enceinte d’Anthony commence à les confondre malgré leurs caractères opposés. Sont-ils des frères jumeaux ? Des siamois séparés à la naissance ? Des clones ? Seraient-ils la même personne et si c’était le cas, lequel représente un fragment de la psyché tourmentée de l’autre ? Adam est-il pour Antony une réminiscence d’un rôle passé ? Antony est-il pour Adam un fantasme de virilité ? Ni l’un ni l’autre ne semble le savoir…

 

Entretemps, dans un night club underground de la ville, une scène sortie tout droit d’un cauchemar de David Lynch nous montre une femme nue sur le point d’écraser avec ses talons un étrange « homme-araignée ». Plus tard, une autre araignée, gigantesque, se promène nonchalamment, surplombant les gratte-ciels comme si elle surveillait la ville…

 

Les précédents films de Denis Villeneuve, notamment Incendies et Prisoners questionnaient déjà la problématique de l’identité, un thème que le cinéaste aborde cette fois de manière plus frontale, au sein d’un environnement anxiogène, peuplé de visions symboliques dont la figure récurrente est celle de l’arachnide.

 

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Enemy n’a donc rien d’un thriller ordinaire et se présente plus volontiers comme une étude psychologique sur le thème du double, à l’instar de Lost Highway, de David Lynch, Fight Club, de David Fincher ou encore le récent The Double, de Richard Ayoade. Villeneuve crée un pur film d’ambiance minimaliste à la photographie jaunâtre et au rythme très lent, à l’ambiance vénéneuse et onirique, conçu comme un cauchemar éveillé à la Kafka, qui convoque autant les souvenirs des casse-tête chinois labyrinthiques de David Lynch que les premières œuvres canadiennes à budgets réduits de David Cronenberg (Shivers, Rabid) ou encore  les huis-clos claustrophobes de Roman Polanski (Répulsion, Le Locataire), sans rien avoir à leur envier…

 

Selon les interprétations, le motif animal récurrent, utilisé pour signifier l’état psychologique des deux doubles, symbolisera tout autant le mariage que la peur larvée de la femme / mère, un complexe d’Œdipe non résolu, l’échec de l’ego masculin, une sexualité prédatrice, les troubles de l’intimité, ou les labyrinthes de l’urbanité moderne. Ce Toronto claustrophobe et sinueux est superbement photographié et la mise en scène fait resurgir son caractère écrasant, aliénant. Enemy (même le titre s’avère ambigu) est donc parsemé de nombreux symboles thématiques et visuels, mais aussi psychanalytiques : l’araignée est envisagée comme une représentation de l’ambiguïté féminine, un double de la mère (Isabella Rossellini), de l’épouse (Sarah Gadon), de la compagne (Mélanie Laurent), à la fois protectrices et castratrices, tissant des liens de dépendance et de possession envers leur fils / époux / compagnon.

 

Il est difficile de parler d’Enemy sans en dévoiler la nature. Si Enemy est le chaos, si la surprenante et subite dernière image du film, à première vue difficile à interpréter, va forcément en laisser plus d’un sur le carreau (du genre « Ah bon ? C’est fini ? Rien compris !… »), c’est au spectateur de remettre de l’ordre dans la structure du récit une fois sorti de la salle. Disons juste qu’à l’opposé de Lost Highway, auquel le film a beaucoup été comparé, les thèmes et la signification d’Enemy, œuvre faussement complexe mais très difficile d’accès, deviennent plus facilement accessibles, limpides même, une fois le film digéré, tant sa structure et ses mouvements de caméra en dévoilent le sens. Un spectateur attentif pourra donc facilement remettre de l’ordre dans le puzzle. Tous les indices sont là ! C’est d’ailleurs également en grande partie grâce à cette dimension ludique qu’Enemy se savoure.

 

Pour ceux que les références pré-citées pourraient rebuter, à bien y réfléchir, on pourrait également comparer Enemy à un épisode particulièrement alambiqué de Twilight Zone (La Quatrième Dimension), une série dont il reprend la structure et les thèmes d’un monde ordinaire inversé, tombé dans le chaos et qui réserve un renversement de situation final ingénieux.

 

Grande année pour l’excellent Jake Gyllenhaal ! Entre Prisoners et Nightcrawler, Enemy est son troisième chef d’œuvre consécutif. Sa double performance, entre paranoïa et obsession, dans la peau de ces deux personnages qui s’interpénètrent et finissent par s’annihiler (Adam est dans un semi-coma perpétuel, Antony est un être sauvage, épris de liberté), démontre une nouvelle fois l’étendue du talent de l’ancien « Prince of Persia », ainsi que la qualité de ses choix dans la nouvelle orientation moins commerciale et plus exigeante de sa carrière.

 

Si Enemy se ressent et se cogite plus qu’il ne se raconte, il n’en reste pas moins une expérience cinématographique tour à tour passionnante, fascinante, terriblement dérangeante, effrayante, frustrante… mais tout simplement inoubliable.

 

 

 

7.

THE GRAND BUDAPEST HOTEL

 

2014, de Wes Anderson. USA

Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, Adrien Brody, Willem Dafoe, Tilda Swinton, Jeff Goldblum, Jude Law, Tom Wilkinson, Harvey Keitel, F. Murray Abraham, Saoirse Ronan, Edward Norton, Mathieu Amalric, Léa Seydoux, Bill Murray, Owen Wilson, Jason Schwartzman et Bob Balaban

Scénario: Wes Anderson

Directeur de la photographie: Robert D. Yeoman

Musique : Alexandre Desplat

 

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La farce est un genre révolu dont l’équilibre est très difficile à trouver. Les comédies hollywoodiennes récentes ont tendance à se réfugier dans l’humour potache facile et vendeur pour un public d’adolescents peu regardants ou dans les mésaventures des trentenaires de la génération Judd Apatow restés au stade de l’adolescence et de l’immaturité. Avec son style bien à lui, Wes Anderson tente, depuis ses débuts avec Bottle Rocket (1996) et Rushmore (1998) de rendre ses lettres de noblesse à la comédie américaine en combinant des thèmes (la famille, le deuil, l’enfance) emprunts d’une douce mélancolie, combinés à une esthétique minutieuse, originale et stylisée à l’extrême.

 

Ayant déjà démontré certaines dispositions pour l’art du slapstick, (on se souvient notamment de la mémorable chute de Danny Glover dans The Royal Tenenbaums), Wes Anderson se lance aujourd’hui dans son premier film intégralement burlesque. Le titre lui-même annonce déjà la couleur puisque l’hôtel en question n’est pas « good » ou « great » mais « grand », un terme qui signifie « imposant », mais surtout « grandiose », « théâtral », des adjectifs qui reflètent non seulement la clientèle de cet établissement populaire dans les années 30, mais également l’esthétique de plus en plus stylisée, de plus en plus folle et originale du réalisateur le plus créatif de sa génération…

 

Les détracteurs de Wes Anderson ne changeront certainement pas d’avis avec The Grand Budapest Hotel, très librement inspiré des mémoires de Stefan Zweig. Tous les tics et autres obsessions esthétiques du réalisateur sont bien présents, ici décuplés dans un exercice qui menace sans arrêt de tomber dans la caricature et qui pourtant, constitue en fin de compte son meilleur film depuis The Royal Tenenbaums ! Une sorte de « Wes Anderson au carré », un summum de son style méticuleux, immédiatement identifiable, finalement assez proche de Fantastic Mr. Fox, son merveilleux film d’animation sorti en 2009. L’accent est mis sur la scénographie et des décors de carton-pâte tellement travaillés et précis qu’ils deviennent des personnages à part entière… Cette fois, Anderson va encore plus loin puisqu’il stylise autant les magnifiques intérieurs de l’hôtel (un endroit irrésistible) que les paysages extérieurs, nous enchantant avec une imagerie digne des films muets, particulièrement ceux de George Méliès, avec des accessoires en cartons, son téléphérique en papier gravissant la montagne et un formidable et hilarante séquence de poursuite à ski en stop-motion. Wes Anderson pousse la minutie jusqu’à l’emploi de formats de projection différents pour les différentes périodes abordées : le 1.37 :1 (format carré conforme aux films de l’époque) pour les années 30, le format large anamorphosé pour les années 60 et le 1.85 :1 pour les quelques scènes se déroulant en 1985.

Comme d’habitude, la caméra d’Anderson ne voyage qu’en ligne droite : longs travellings avant et arrière, entrecoupés de plans fixes merveilleusement conçus, dignes de tableaux, mouvements théâtraux et grandiloquents, une myriade de détails… The Grand Budapest Hotel est un film qui se déguste visuellement autant qu’il s’apprécie sur un plan comique et narratif.

 

Seul grand changement dans le style Anderson : l’abandon des tubes issus de la musique pop / rock au profit d’un score orchestral signé Alexandre Desplat, ainsi que des chansons issues de la musique russe traditionnelle qui ajoutent de la gravité et un accent historique au récit, un côté solennel et sérieux qui tranche avec la folie furieuse de ce qui se passe à l’écran.

 

A l’écran, ce ne sont pas moins de trois narrateurs qui nous racontent l’aventure épique de l’établissement : Tom Wilkinson (en 1985), un vieil auteur qui nous raconte (face caméra, à la manière d’un présentateur de spots destinés au service public) son séjour à l’hôtel en 1968 quand il avait encore les traits de Jude Law. Celui-ci partagea l’intimité du propriétaire, Mr. Moustafa (F. Murray Abraham), qui lui raconta comment il en est arrivé à officier en tant que groom en 1932, alors qu’il n’était qu’un jeune garçon surnommé Zero (Tony Revolori), travaillant sous les ordres du fantasque et grandiose Mr. Gustave (Ralph Fiennes), lors de l’époque la plus fastueuse de l’établissement. Le Grand Budapest Hotel était alors un prestigieux palace rose bonbon de style baroque, fièrement perché au sommet des montagnes de Zubrowska, comme un gros gâteau de mariage. Zubrowska ? Un pays est-européen fictif sur le point d’entrer en guerre, dont la monnaie est le « klübeck », un hommage évident à « Freedonia », le pays imaginaire inventé par les Marx Brothers pour Duck Soup en 1933, l’époque où se déroule la majeure partie du récit. A l’écran, ce sont donc deux « Grand Budapest Hotel » qui se succèdent : le palace fastueux aux couleurs pastel, le Xanadu d’Europe de l’est de la Belle Epoque, puis l’immense bunker froid et délabré qu’il est devenu dans les années 60 sous le régime communiste, une monstruosité ravagée par l’humidité, comme le décor d’un film d’espionnage situé lors de la Guerre Froide.

 

La multiplication des narrateurs ne sert qu’à installer un dispositif malin permettant à Anderson de jouer sur les exagérations et les contradictions, un peu à la manière des Frères Coen dans Burn After Reading. Il s’agit surtout d’une coquetterie destinée à créer une structure en poupées russes et à nous perdre en chemin afin de retarder le moment où nous faisons la connaissance de l’attraction principale : Mr. Gustave, sans nul doute un des meilleur rôles de Ralph Fiennes à ce jour, lui permettant de révéler une nature comique qu’on ne lui connaissait pratiquement pas. Directeur de l’hôtel, Mr. Gustave se retrouve plongé dans un imbroglio tortueux lorsqu’une riche et gâteuse cliente nonagénaire décédée subitement (Tilda Swinton, sous des tonnes de maquillage) lui lègue le précieux tableau Boy With Apple, au grand dam de ses descendants, particulièrement de son odieux fils Dmitri (Adrien Brody) qui va chercher à se venger. Il envoie à la poursuite de Mr. Gustave son homme de main le plus dangereux (Willem Dafoe) et fait assassiner le notable (Jeff Goldblum) chargé de la succession de sa mère. Commence dès lors pour Mr. Gustave une course-poursuite effrénée digne d’un film d’Alfred Hitchcock : vol de tableau, poursuites en ski, emprisonnement, évasion, intervention d’une mystérieuse confrérie des maîtres d’hôtels, « cliffhangers » littéraux… sans oublier une jolie romance entre Zero et la charmante Agatha (Saoirse Ronan), le tout dans une ambiance d’avant-guerre où la montée du fascisme et l’annonce d’un conflit imminent assombrissent le paysage.

 

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Mr. Gustave est d’une part un homme débonnaire, exagérément coquet et sophistiqué, un gigolo magnifique collectionnant les aventures avec de riches clientes âgées, s’aspergeant régulièrement de son parfum préféré « L’Air de Panache », et dirigeant l’établissement d’une main de fer. Chaque pâtisserie nécessite son approbation et rien n’est laissé au hasard dans son hôtel, dont les mérites sont vantés dans le monde entier. D’autre part, Mr. Gustave est un bouffon ridicule, autoritaire et pompeux. Son langage corporel est aussi rigide que sa manière de diriger l’hôtel, mais son élégance naturelle et son aisance avec les mots et la poésie le rendent aussi vieux jeu que séduisant.

 

La performance de l’acteur rappelle fortement les meilleurs rôles de Peter Sellers, non seulement pour son éloquence et son innocence, mais aussi pour le côté clownesque de ses mésaventures. Ralph Fiennes (dans un rôle écrit au départ pour Johnny Depp, qui préféra s’en aller tourner Transcendence ! Mauvaise pioche…) semble n’avoir jamais pris autant de plaisir à l’écran. Il réussit ce que Steve Martin avait raté dans son piteux remake de La Panthère Rose, à savoir, ressusciter l’esprit de Peter Sellers à l’écran, non pas en le caricaturant à outrance, mais en jouant avec une grande finesse sur ce mélange d’innocence, d’arrogance et d’humanité. Ses dialogues sont particulièrement savoureux, entre raffinement aristocratique et profanités, notamment lors d’un gag récurrent où il commence à réciter des poèmes avant d’être interrompu (par des sirènes de prison, par le début de la guerre)… Chaque moment passé en la compagnie de Mr. Gustave est un véritable délice.

 

Johnny Depp doit s’en mordre les doigts puisque, suite à l’échec de Transcendence (voir notre FLOP annuel), il a tourné Mortdecai (sortie en janvier 2015), une comédie policière signée David Koepp dont la bande-annonce donne l’impression de singer toutes les caractéristiques du film de Wes Anderson et dans laquelle Depp joue exactement comme Ralph Fiennes…

 

Fiennes n’est pas le seul à s’en donner à cœur joie. Si certaines stars ne font que passer (Bill Murray, Owen Wilson dans des caméos un peu inutiles, histoire de justifier leur statut d’inconditionnels du réalisateur), d’autres comme Adrien Brody (le fils diabolique, sorte de « Cruella » au masculin), Willem Dafoe (Jopling, son homme de main patibulaire, ultraviolent et pratiquement muet), Tilda Swinton (une vieille relique gâteuse), Edward Norton (un gentil policier fasciste, ange gardien malgré lui de Mr. Gustave) et Harvey Keitel (un détenu plein de sagesse couvert de tatouages) trouvent également des rôles mémorables qui leur permettent de développer leurs tempéraments comiques.

 

Toujours coincé quelque part entre pure comédie et le ton gentiment mélancolique qui a fait son succès, Wes Anderson retrouve l’esprit joyeux des premiers films de la série la Panthère Rose, tout en signant une oeuvre fidèle à ses thèmes de prédilection et à son univers pictural. Avec son humour pince-sans-rire et une épatante troupe de comédiens parfaitement rodés à l’exercice, il signe un film aussi subtilement subversif que profond, aussi original qu’hilarant, un chef d’œuvre personnel à la folie démesurée.

 

Quand arrive la fin du film, une pensée un peu triste étreint le spectateur qui n’a aucune envie de quitter le Grand Budapest Hotel !

 

 

 

6.

 INTERSTELLAR

 

2014, de Christopher Nolan. USA

Avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, John Lithgow, Michael Caine, Matt Damon, Mackenzie Foy, Casey Affleck, Wes Bentley, Ellen Burstyn, David Oyelowo, William Devane et Topher Grace

Scénario: Jonathan Nolan et Christopher Nolan

Directeur de la photographie: Hoyte van Hoytema

Musique : Hans Zimmer

 

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MV5BMjIxNTU4MzY4MF5BMl5BanBnXkFtZTgwMzM4ODI3MjE@._V1_SX640_SY720_Vers l’infini et au-delà !…

 

« Avant, nous regardions les étoiles et nous nous interrogions sur notre place dans l’univers. Aujourd’hui, nous regardons par terre et nous nous demandons ce que nous faisons dans cette poussière… Nous sommes une race d’explorateurs, pas de fossoyeurs… »

 

Pour tout ceux, critiques et spectateurs, qui accusent régulièrement Christopher Nolan d’être un cinéaste froid, rechignant à faire parler les émotions, ces quelques mots prononcés par Matthew McConaughey sonnent comme un avertissement. De l’émotion, Interstellar en contient une grande dose, mais plutôt que de la faire ressortir dans des effusions de bons sentiments, Nolan préfère se poser les questions qui comptent réellement, à commencer par la survie de l’humanité, vue par les yeux d’un rêveur, d’un explorateur capable du plus grand sacrifice pour sauver sa famille. Christopher et Jonathan Nolan (son frère cadet et co-scénariste) regrettent une époque où la jeunesse regardait vers le ciel et vibrait aux aventures spatiales et aux promesses initiées par la NASA, alors qu’aujourd’hui, elle a le nez plongé dans des smartphones…

 

La Terre est condamnée à courte durée, désormais contaminée par une poussière lourde et aride qui provoque la mort des cultures, la faim et des maladies respiratoires. La survie humaine semble presque impossible et, à défaut d’un Dustbuster géant, la fin semble proche. Seuls les fermiers semblent encore susceptibles de bénéficier à la société, au détriment des scientifiques et des chercheurs, devenus obsolètes. La population, obligée de réévaluer ses priorités, est devenue une génération de « gardiens », et toute notion de rêve semble annihilée, voire bannie des écoles qui apprennent aux enfants que les légendaires explorations spatiales du XXème siècle n’étaient qu’une invention, un mensonge destiné à déstabiliser la menace soviétique durant la Guerre Froide…

 

Ancien pilote de chasse de la NASA, veuf et père de deux enfants, Joseph Cooper, dit « Coop » (Mathew McConaughey) est, par nécessité, devenu un fermier récalcitrant qui instille à sa fille Murph l’amour des étoiles et de l’exploration spatiale. Suite à une étrange anomalie physique, se manifestant sous la forme d’un « fantôme » dans la bibliothèque de la fillette, Coop se retrouve en contact avec ses anciens collègues de la NASA, qui organisent dans le plus grand secret l’exploration de nouvelles galaxies inconnues situées au-delà d’un « worm-hole » (trou de ver), placé dans l’espace… par on ne sait qui… Sans savoir quand il pourra revenir, Coop quitte sa famille pour se lancer dans ce voyage interstellaire dont l’objectif est de visiter plusieurs planètes susceptibles d’accueillir les survivants de la race humaine. C’était sans compter sur les effets dévastateurs de la relativité temporelle qui viennent se mettre en travers de la mission de nos explorateurs : en effet, le temps dans l’espace, sur certaines planètes, s’écoule bien plus vite que sur la Terre. Une heure passée sur une de ces nouvelles planètes équivaut à 7 ans écoulés sur Terre. Dès lors, l’expédition est régulièrement confrontée à des choix cornéliens : évacuer la population terrestre (le « Plan A ») ou abandonner la race humaine, impossible à sauver à temps, et suivre le « Plan B », à savoir : une colonisation s’appuyant sur le développement in vitro d’embryons humains congelés… Sur Terre, Murph (Mackenzie Foy à 10 ans, Jessica Chastain à 30, Ellen Burstyn à 90), aussi têtue que rêveuse, mais éternelle optimiste (comme son père) s’évertue à trouver une solution à l’équation qui permettra la survie de ses semblables, tout en se questionnant sur le départ de ce père qui, elle en est intimement convaincue, l’a abandonnée…

 

Ce ne sont là que les grandes lignes d’un scénario labyrinthique et dont les considérations scientifiques et mathématiques, passionnantes au demeurant, ont une grande importance dans l’intrigue, mais qui n’en constituent pas le cœur. Dans Interstellar, l’astrophysique est le véhicule, pas la destination. Peu importe cependant, après trois visions du film, que vous ayez toujours du mal à saisir la différence entre un « trou noir » et un « trou de ver », ou que vous restiez perplexes face à des paradoxes temporels que Doc Brown en personne aurait du mal à comprendre ! Interstellar se révèle assez précis et ludique quant à ses explications scientifiques sur les lois de la relativité pour que son intrigue et ses retournements de situation restent toujours limpides, et ce même si le film pose certaines questions philosophiques laissées à l’interprétation du spectateur.

 

INTERSTELLAR

 

L’aspect le plus réjouissant d’Interstellar est son aversion pour les images de synthèse et la sophistication graphique de bazar qui empêchent nombre de gros films de science-fiction actuels d’avoir l’air « réels ». Ici, pas d’images de synthèse, mais des bonnes vieilles maquettes, effets physiques et autres matte-paintings comme dans les années 70 /80… Ce côté vieux-jeu prouve une bonne fois pour toutes que la simplicité, quand elle est utilisée avec talent, s’avère bien plus efficace que des pixels par milliers. A des paysages synthétiques ou des écrans verts, Nolan privilégie les magnifiques paysages déserts d’Islande et durant tout le film, nous en met plein la vue ! Du vaisseau spatial Endurance (à peine plus sophistiqué qu’une boite de conserve) aux robots (des espèces de gros légos intelligents), aux chambres cryogéniques « sous-vide », tout Interstellar est empreint d’un côté tangible et familier, qui renforce l’attachement émotionnel et l’immersion dans ces mondes nouveaux. Même dans un futur proche, les scientifiques sont toujours armés de carnets et de crayons pour expliquer leurs théories, plutôt que de nous asséner des dizaines de schémas numériques sur des écrans plasma. Le tout sans 3D, mais avec plus de 70 minutes de métrages tournées pour le format IMAX. Le film est donc à voir absolument sur le plus grand écran possible ! Impossible de ne pas applaudir l’ambition formelle du réalisateur de la trilogie du Dark Knight : toutes les séquences situées dans l’espace ou sur les planètes mystérieuses sont visuellement splendides. Gargantua, le trou noir traversé par l’équipage est une des visions cinématographiques les plus captivantes de mémoire récente,  d’une beauté à couper le souffle : un maelström d’obscurité et de lumière, ouvert sur une immensité qui donne le tournis !

 

Christopher Nolan se montre particulièrement adroit avec la notion de suspense, que ce soit lors de cette escapade d’un astronaute renégat, essayant d’arrimer sa navette sans succès au vaisseau-mère resté en orbite (un simple plan des doigts mécaniques défectueux de la navette parvient à provoquer la terreur), en passant par une échauffourée au sommet d’un glacier où les deux combattants ressemblent à des fourmis. Sans oublier ce paysage « montagneux » qui, à y regarder de plus près, n’est en fait qu’un immense mur de vagues mortelles… Interstellar maximise l’impact de ses décors pour créer une tension exceptionnelle dans ses scènes d’action, réussissant là où Prometheus avait échoué.

 

On notera également le score élégiaque et grandiloquent de Hans Zimmer, qui fait appel à un piano à la Philip Glass et à une fanfare de grandes orgues qui, par leur puissance, aident grandement à l’immersion dans ce voyage intersidéral, renforçant son côté mystérieux et épique. Beaucoup de critiques ont souvent reproché à Nolan de noyer ses dialogues sous les scores tonitruants de Zimmer. A notre grande surprise, ce qui s’avérait problématique dans The Dark Knight Rises marche pourtant très bien ici : la musique est un personnage intégral, vecteur supplémentaire et indispensable d’émotion et de suspense.

 

Entre les grands thèmes « macrocosmiques », Nolan trouve le temps d’aborder des thèmes plus intimes tout aussi indispensables dans le déroulement de l’intrigue, comme ce discours de Coop à sa fille sur le rôle des parents dans la vie de leurs enfants : un parent devient-il, dès la naissance de son enfant, un « souvenir », un « fantôme » ? Un père absent en mission pour la sauvegarde de l’humanité (et par extension, de sa famille) est-il moins méritant qu’un père présent, mais résolu à regarder ses enfants mourir ? Le cœur du film réside dans la relation père-fille entre Cooper et Murph, dans le thème de la transmission (symbolisé par une simple montre) et dans le sacrifice ultime (et incompris) d’un père pour sa famille. C’est d’ailleurs cet aspect du récit qui intéressa Steven Spielberg à l’époque où il devait réaliser le film, un de ses plus anciens projets. Voilà peut-être la raison pour laquelle Interstellar, réécrit par les frères Nolan après l’abandon du papa d’Indiana Jones, ressemble par moments, dans ses thèmes et ses ambitions visuelles aux productions Amblin des années 80. Si un dernier acte psychédélique et transcendantal fait davantage penser au 2001 de Stanley Kubrick, une influence indéniable, les œuvres (revendiquées par Nolan) dont Interstellar se rapproche le plus sont sans le moindre doute Close Encounters of the Third Kind (Rencontres du Troisième Type), de Spielberg, pour le thème du père qui « abandonne » sa famille pour partir dans les étoiles et The Right Stuff (L’Etoffe des Héros), de Philip Kaufman, pour son exaltation de l’exploration des limites de la race humaine.

 

Matthew McConaughey et Jessica Chastain n’ont pas besoin de se croiser une seule fois sur toute la durée du film pour que l’on ressente tout l’amour que se portent ces deux personnages de têtes de mules qui se sont quittés fâchés… A cet égard, le retour en force de Matthew McConaughey depuis 2011 dans une série d’œuvres de grande qualité (Killer Joe, Mud, Dallas Buyers Club et The Wolf of Wall Street au cinéma, True Detective à la télévision) se confirme ici avec son rôle le plus émouvant et le plus héroïque. Le talent et le naturel de l’acteur nous valent l’un des très grands moments d’émotion du film et de l’année. Coop regarde sur un écran vidéo les messages enregistrés par ses enfants sur une durée de 23 ans, forcé de – littéralement – les regarder grandir en direct, alors que lui n’a pas vieilli. Le long plan fixe sur le visage torturé s’emplissant de larmes de l’acteur vaut bien plus que tous les grands discours (dont le film ne manque pourtant pas…) L’abandon forcé de sa famille est son agonie. Coop, personnage inspiré en grande partie de la performance de Sam Shepard dans The Right Stuff, est le héros américain traditionnel par excellence, au sens le plus noble du terme : un homme du futur en provenance du passé : vieux jeu, la tête dans les étoiles avant même d’y partir, éternel optimiste et capable du plus grand sacrifice. Avec son accent texan traînant, son sens vif de la répartie et une certaine arrogance, Cooper est ce qui ressemble le plus à un héros traditionnel dans l’œuvre de Christopher Nolan, incarnant à merveille les rêves de jeunesse du réalisateur.

 

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Le seul véritable point faible du film (même si le débat fait rage…) vient du personnage d’Amelia Brand (Anne Hathaway), co-équipière de Coop, chargée d’être la « porte-parole » du message le plus lourdement amené du film via un long monologue philosophique sur le rôle de l’humanité dans l’univers et « le pouvoir de l’amour », une force non-négligeable et dont les possibilités scientifiques n’ont pas encore été explorées. Jusque là impeccable dans son rapport à l’émotion et aux sentiments humains, Interstellar franchit peut-être le temps d’une scène la ligne qu’il ne fallait pas dépasser… une séquence qui ne manquera pas de diviser les amateurs du film en deux camps et qui incarne l’éternel débat de la foi contre la raison, des croyants contre les athées, plus rationnels. Le monologue du personnage ne manquera pas d’en énerver certains, et devant cet ode à « l’amour dépassant les frontières », on imagine déjà Eric Zemmour bondir de son siège en s’écriant « Ben voyons… » Cependant, pour la défense de Nolan, le point de vue d’Amelia n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres, nécessaire au récit et Interstellar laisse le choix à ses protagonistes de choisir leur propre voie.

 

Si le nom de Christopher Nolan est devenu synonyme de « réalisme » et d’une approche sombre et déchirée de ses sujets et de ses personnages, Interstellar arrive à point nommé pour nous démonter que minutie dans les détails, rigueur scientifique et sérieux profond dans l’élaboration d’un univers cinématographique ne sont pas forcément incompatibles avec les notions de rêve, d’espoir et de merveilleux. Interstellar est l’exemple parfait d’un film où la réflexion, bouillonnante, est aussi importante que les sensations, trépidantes.

 

On reproche également à Nolan certains raccourcis narratifs pris afin de minimiser les effusions sentimentales. Ainsi, les retrouvailles finales du père et de sa fille s’avèrent particulièrement elliptiques, trop vite expédiées, avec une grande économie de moyens. Steven Spielberg aurait, à l’opposé, fait de cette scène une séquence-phare. Nous y verrons davantage une certaine pudeur et un refus de la facilité de la part de Nolan.

 

Cité à plusieurs reprises, le poème de Dylan Thomas « Do Not Go Gently Into that Good Night » résume le cœur du film : une ode à l’esprit humain, à son sens du défi qui autrefois, l’emmena sur la lune. Mais bien plus qu’un simple réquisitoire pour le rêve ou qu’un exposé d’astrophysique et de mécanique quantique, Interstellar explore les hauts et les bas de l’humanité, confrontant son égoïsme (incarné par le personnage de Michael Caine) à son abnégation (Matthew McConaughey) et ose provoquer des débats passionnants.

 

On sort de la salle bouleversé et des images plein la tête, comme en 2011 quand un autre prestigieux cinéaste filmait la délicieuse Jessica Chastain. En effet, tout comme The Tree of Life, de Terrence Malick, dans un genre très différent, mais avec le thème de la paternité et de la transmission en commun, Interstellar est une œuvre d’une somptuosité visuelle terrassante, mais également un film visionnaire et porteur d’espoir.

 

 

 

5.

 ALLELUIA

 

2014, de Fabrice Du Welz – BELGIQUE / FRANCE

Avec Lola Dueñas, Laurent Lucas, Edith Le Merdy, Héléna Noguerra et Stéphane Bissot

Scénario : Fabrice Du Welz, Vincent Tavier et Romain Protat

Directeur de la photographie : Manuel Dacosse

Musique : Vincent Cahay

 

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Tombant à point comme un pavé dans la mare du marasme qui tue le cinéma belge à petit feu (l’occasion de faire le point sur la situation), Alléluia est le meilleur film de Fabrice Du Welz à ce jour. Plus mature que Calvaire, plus grand public que Vinyan, ce troisième long brasse les genres et les tons, étonne, terrifie, choque… et nous rappelle les folles émotions de notre premier amour fou… Amen!

 

Retrouvez notre critique complète d’Alléluia, parue en juillet dernier.

 

 

4.

NIGHTCRAWLER

(NIGHT FALL)

 

2014, de Dan Gilroy – USA

Avec Jake Gyllenhaal, Rene Russo, Bill Paxton et Riz Ahmed

Scénario : Dan Gilroy

Directeur de la photographie : Robert Elswit

Musique : James Newton Howard

 

Toronto Film Festival

 

Et si Michael Mann avait réalisé C’est arrivé près de chez vous ?… Le résultat ne serait sans doute pas très éloigné de ce fascinant Nightcrawler (oubliez le stupide titre français), satire cinglante des dérives de l’information trash et de la télé-poubelle. Jake Gyllenhaal y incarne Lou Bloom, une ordure capitaliste dangereuse et sans scrupules, qui devrait le placer en tête de liste pour les prochains Oscars. Ne le zappez pas!

 

Retrouvez notre critique complète de Nightcrawler, parue en novembre dernier.

 

 

 

 3.

 CALVARY

 

2014, de John Michael McDonagh. IRLANDE

Avec Brendan Gleeson, Kelly Reilly, Chris O’Dowd, Aiden Gillen, Marie-Josée Croze, Isaach De Bankolé, Domnhall Gleeson, Dylan Moran et M. Emmett Walsh

Scénario: John Michael McDonagh

Directeur de la photographie: Larry Smith

Musique : Patrick Cassidy

 

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calvary_poster (2)Tempête dans un bénitier

 

« Calvary », dans les évangiles est l’autre nom du mont Golgotha, l’endroit où le Christ fut crucifié. De crucifixion, il en est question également dans le deuxième film de John Michael McDonagh : celle qui attend le Père James.

 

Sligo, petite ville côtière d’Irlande. Dans son confessionnal, le Père James (Brendan Gleeson), le prêtre local, reçoit la confession d’un de ses paroissiens : un homme qui, enfant, fut violé par un autre prêtre et qui annonce à l’homme de Dieu qu’il va le tuer dans une semaine, lui laissant le temps de mettre ses affaires en ordre. Son raisonnement : il sait que le Père James est un homme bon et que son meurtre serait un message bien plus percutant à l’encontre de l’Eglise Catholique que de tuer un « mauvais » prêtre, d’autant plus que celui qui a autrefois abusé de lui est décédé. « Je vais vous tuer parce que vous êtes innocent » lui déclare-il, avant de lui donner rendez-vous sur la plage 8 jours plus tard. Dans la semaine qui suit, le Père James, stoïque, reçoit la visite de sa fille (Kelly Reilly) et va tenter de prêcher la bonne parole à ses ouailles, toutes en proie à divers démons. Il sera confronté dans son périple à une galerie de personnages qui ont tous une bonne raison de détester l’Eglise catholique.

 

Avec deux films chacun à leur palmarès, les Frères McDonagh se sont construit un début de carrière particulièrement brillant, mélangeant l’humour noir et la violence à l’exploration de la psyché de personnages drôles, fascinants, en proie aux doutes et aux regrets, mais toujours animés par un désir souverain de justice. Martin McDonagh lança la première salve avec son chef d’œuvre de comédie noire, In Bruges, avant de lâcher ses Seven Psychopaths… John Michael, quant à lui, fit ses débuts avec The Guard (L’Irlandais), une amusante comédie policière aux dialogues du tonnerre, qui explorait avec cocasserie les mentalités d’un petit village irlandais par le biais d’un flic soupe-au-lait mais qui, sous ses dehors bourrus, s’avérait remarquablement intelligent. Ce flic, c’était Brendan Gleeson. Aujourd’hui, l’acteur fétiche des deux frères enfile la soutane du Père James pour une « suite » thématique, sorte de mélange détonnant de la série comique culte Father Ted et de l’œuvre d’Abel Ferrara qui, si il avait été irlandais, aurait pu réaliser ce film…

 

Bien plus qu’un simple pamphlet à charge contre la pédophilie au sein de l’Eglise, Calvary est un film réjouissant qui examine avec une bonne dose d’humour noir les thèmes de la foi, de la compassion et du pardon dans un petit village composé de brebis égarées, bataillant contre leurs démons respectifs. Chaque habitant est un suspect potentiel : Jack (Chris O’Dowd), un berger violent envers son épouse infidèle et nymphomane : Veronica (Orla O’Rourke), Simon (Isaach De Bankolé), un mécanicien, amant de cette dernière, Frank (Aiden Gillen), un médecin légiste athée et sardonique, Michael (Dylan Moran), un millionnaire dépressif dont la fortune s’est construite sur de l’agent sale, Freddie (Domnhall Gleeson), un serial killer condamné à mort qui n’exprime du remord que pour son propre salut, Milo (Killian Scott), un jeune homme tenté de s’engager dans l’armée, le Père Leary (David Wilmot), un jeune prêtre sans convictions qui semble être entré dans les ordres pour de mauvaises raisons, ainsi qu’un vieil écrivain suicidaire et mystérieux (M. Emmet Walsh)…

 

Le Père James croise également deux personnages plus positifs : Teresa (Marie-Josée Croze), une jeune femme ayant récemment perdu son mari dans un terrible accident, mais qui est pourtant en paix avec sa foi et avec l’Eglise… et surtout, sa fille, la douce Fiona (Kelly Reilly, épatante), qui se remet d’une récente tentative de suicide et qui aime son père par dessus tout, bien qu’elle soit déçue qu’il l’ait abandonnée après la mort de sa mère pour rentrer dans les ordres. Ancien alcoolique et bagarreur, le Père James a en effet trouvé la foi assez tard dans sa vie, en partie pour combattre ses propres démons et vivre son deuil. Confronté à son ultimatum, il compte bien se conduire en prêtre exemplaire, au détriment de se relation avec Fiona, voire de sa propre vie.

 

Dans les jours qui suivent son arrêt de mort, le Père James va accepter sa condamnation. Nous ignorons l’identité de son futur assassin, mais il croit avoir reconnu sa voix… et refuse pourtant d’alerter les autorités, car il compte bien se rendre au rendez-vous fixé par le tueur. Car contrairement à l’image que l’Eglise Catholique nous renvoie d’elle depuis des années, le Père James est un homme remarquable qui fera tout le nécessaire pour que sa petite communauté trouve la paix, même si elle demande son sacrifice. A première vue, James est las et résigné, mais sous ses dehors bourrus, il est bien décidé à vivre et mourir selon ses principes, des principes que sa propre institution, l’Eglise, a abandonnés depuis belle lurettes…

 

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« Les hommes donnent trop d’importance aux pêchés et pas assez aux vertus », déclare-t-il à sa fille. Et la vertu la plus importante, selon lui et selon les enseignements de l’Eglise Catholique, est le pardon. Un idéal auquel plus personne ne croit et à la hauteur duquel James va tenter de s’élever, même si pour cela, il devra être insulté de toutes parts, puis assassiné.

 

Calvary mélange les tons avec bonheur : on passe de l’humour noir aux larmes d’un instant à l’autre. L’aspect comique, bien que présent, est toujours contre-balancé par un ton doux-amer très particulier, souligné par des dialogues une fois de plus absolument brillants. Le ton est donné avec la première phrase prononcée dans le film, par le (futur) tueur, à confession… « J’avais sept ans quand j’ai goûté du sperme pour la première fois. »… « Pas mal comme entrée en matière ! », lui répond le prêtre, toujours stoïque, revenu de tout.

 

« Je pense qu’elle est bipolaire. Ou allergique au lactose, un des deux… » déclare Jack à propos de sa femme, pour justifier l’infidélité pathologique de cette dernière…

 

Dans Calvary, l’hostilité, prégnante, est dans l’air et toute la paroisse semble se liguer contre l’Eglise et contre son représentant, au point où l’on se demande si toute l’histoire n’est pas un complot bien organisé, notamment lorsque l’église est incendiée. Les paroissiens ont du mal à survivre dans ce pays qui a été violé (littéralement et au sens figuré) par une génération de prêtres monstrueux, aujourd’hui ruiné par des banquiers sans scrupules et des politiciens véreux. Les moments tendres ne manquent pas (notamment entre James et Fiona) mais c’est un sentiment de colère latente qui règne sur la communauté de Sligo, perpétuellement plongée sous un temps pourri et où de pauvres toutous sont éventrés cruellement, sans la moindre raison. Une simple discussion dans un bar peut rapidement dégénérer en un débat animé et vicieux sur les méfaits de l’Eglise, notamment lors de cette discussion entre James et Frank Harte, le médecin légiste athée qui raconte avoir vu un enfant de trois ans devenu sourd, muet, aveugle et paralysé de la tête aux pieds à la suite d’une anesthésie ratée. « Ne pas être capable de s’entendre crier est similaire au silence que les victimes d’abus sexuels s’imposent à eux-mêmes », dit-il avec venin à ce prêtre qu’il déteste sans pour autant le connaître.

 

Drôle, touchant, parfois cynique, sublimé par la qualité d’écriture de McDonagh, Calvary est dominé par la performance sublime, entre dignité et résignation de Brendan Gleeson, le Père tranquille aussi bourru qu’animé d’un réel amour de ses semblables.  Calvary réussit l’exploit d’être à la fois plein d’espoir et terriblement fataliste. Il nous montre qu’il est possible pour un film de capturer l’horreur du drame des prêtres pédophiles et des conséquences des abus sexuels au sein de l’Eglise, tout en faisant l’apologie des valeurs de la prêtrise et du pardon par le biais d’un héros positif, guide spirituel ultime et au cœur pur.

 

 

 

 

2.

 JOE

 

2013, de David Gordon Green. USA

Avec Nicolas Cage, Tye Sheridan, Gary Poulter, Ronnie Gene Blevins et Adrienne Mischler

Scénario: Gary Hawkins, d’après le roman de Larry Brown

Directeur de la photographie: Tim Orr

Musique : Jeff McIlwain et David Wingo

 

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joe-posterPrendre un serpent par la main…

 

Un nouveau film de Nicolas Cage dans notre TOP ? Cela peut surprendre effectivement, tant les récentes divagations cinématographiques de l’acteur au crâne dégarni, grand adepte de la méthode « dans le doute, je crie certaines répliques choisies au hasard » ont pu laisser ses anciens fans circonspects. Autrefois capable de faire un sans faute et heureux possesseur d’une filmographie sans tâches, le neveu de Francis Ford Coppola a accumulé depuis quelques années les films DTV et autres projets foireux indignes de son talent, au point d’être désormais caricaturé par les meilleurs imitateurs du monde entier. Depuis 5 ou 6 ans, Cage, comme Bruce Willis et dans une moindre mesure Liam Neeson, enchaîne donc les films d’action sans grand intérêt, tournés à la chaîne, indignes d’un Steven Seagal en petite forme et dans lesquels il apparaît en pilotage automatique, peu motivé, laissant ses perruques faire le plus gros du boulot. Bref, on sent que le cœur n’y est plus et que son talent, comme les cheveux sur son front, fait un grand pas en arrière… Acculé par le FISC, l’acteur doit tourner, tourner et tourner encore afin de rembourser des dettes qui se sont accumulées suite à un imbroglio juridique avec son comptable, un malin qui aurait omis de payer ses impôts pendant plusieurs années… Le prix à payer lorsque l’on est possesseur d’un château médiéval en Allemagne, d’un autre en Angleterre, d’un manoir de 2200 m2 à Rhode Island, d’une île privée dans l’archipel d’Exuma, près de Nassau, d’un squadron de Rolls Royce, d’une flotte de yachts, d’un jet privé, d’une impressionnante collection d’œuvres d’art et, fidèle à sa réputation d’incorrigible excentrique, d’un véritable crâne de dinosaure, acheté dans une vente privée.

 

Triste « milieu de carrière » pour un acteur qui fut autrefois l’un des artistes les plus brillants, et originaux de sa génération. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’entre un Stolen et un Tokarev, entre un Trespass et un Ghost Rider : Spirit of Vengeance, l’ex-mari de Lisa Marie Presley et de Patricia Arquette arrive encore de temps en temps à se faufiler dans un projet digne d’intérêt et à faire éclater toute sa singularité dans des oeuvres de qualité initiées par des réalisateurs dignes de son (immense) talent, comme dernièrement Bad Lieutenant : Port of Call New Orleans (2009, de Werner Herzog) et Kick-Ass (2010, de Matthew Vaughn).

 

Quand, au beau milieu de Joe, le drame rural de David Gordon Green, l’acteur se saisit d’un serpent terriblement venimeux (pour de vrai, sans la moindre protection) avant de délivrer un speech mémorable, la métaphore est évidente : l’acteur se saisit littéralement d’un rôle dangereux, difficile à appréhender et peu aimable. Mais on retrouve surtout l’audace de celui qui, autrefois, mangea un cafard lors du tournage de Vampire’s Kiss (1988). Cette fois, pas de pilote automatique, l’implication de l’acteur sera complète.

 

Pour le réalisateur David Gordon Green, Joe est également l’œuvre de la résurrection, ainsi qu’un retour vers le Sud rural des Etats-Unis qu’il avait déjà visité dans son excellent Undertow (2004), un drame poignant situé dans une ferme bovine de Georgia. Après Undertow, Green s’était en effet dirigé vers un tout autre genre, trouvant le succès commercial en signant quelques films beaucoup moins personnels, des comédies produites par Judd Apatow, allant de la franche réussite (Pineapple Express) aux navets purement alimentaires (Your Highness et The Sitter). Après le succès discret de son épatant Prince Avalanche, en 2013, David Gordon Green décide d’adapter le roman Joe (1991), de Larry Brown.

 

Le romancier (décédé en 2004) fut souvent comparé à William Faulkner puisque ses romans (Dirty Work, Father & Son, Fay, The Rabbit Factory, etc.), assimilés au mouvement littéraire dit du « réalisme sale », mettaient en scène des personnages marginaux et désabusés, aux parcours accidentés et aux vies brisées par divers drames, vivant pour la plupart dans la pauvreté la plus complète de cette Amérique « white trash » où la misère (sociale, affective, sexuelle) se lit sur les visages et où les caravanes empestent l’alcool et l’urine. Une Amérique en forme de grand cimetière, désertée depuis des lustres par les notions de loi et de justice. Joe (Nicolas Cage) fait partie de ceux-là. Ancien taulard, alcoolique, Joe, qui n’attend plus rien de la vie, est « victime » de son tempérament coléreux, capable de se laisser aller à des crises de rage particulièrement violentes dès qu’il est provoqué, énervé ou simplement de mauvais poil. Cette violence, véritable poison qui circule dans ses veines et qu’il a le plus grand mal à réfréner, Joe apprend petit à petit à la mettre de côté après sa sortie de prison, en s’efforçant de gagner sa vie de manière honnête et de faire profil bas. Dans son bled paumé du Texas, il dirige une équipe de bras cassés chargée d’empoisonner les arbres destinés à être abattus et de déblayer les terrains boisés afin de faire place à de jeunes arbres. (Une fois de plus, la métaphore est limpide…) Bien plus qu’un simple contre-maître, Joe est un ami, un protecteur pour ces employés sans aucune qualification, pour la plupart de véritables détritus humains, oubliés par la société : chômeurs, sans-abris, démunis et anciens repris de justice… Malheureusement, Joe est une véritable bombe à retardement. Quoi qu’il arrive, même animé des meilleures intentions, les ennuis n’auront de cesse de le retrouver. « Toute cette violence finira pour nous engloutir et nous emporter », dit-il à son protégé, conscient que ses démons finiront par le rattraper.

 

Ce protégé c’est Gary (Tye Sheridan), un adolescent que Joe prend sous son aile. Joe trouve en Gary une version encore innocente de lui-même et le recueille comme un jeune chien égaré. Malheureusement, Gary n’arrive pas seul… Son père, Wade (Gary Poulter) est un sans-abri alcoolique et cauchemardesque, une véritable teigne qui n’hésite jamais à prostituer sa femme et à battre violemment son fils (qu’il déteste), voire, dans la scène la plus brutale du film, à assassiner sans remord un autre sans-abri, simplement pour lui voler sa bouteille de whisky. Wade est sans le moindre doute un des personnages les plus violents, terrifiants et détestables de l’histoire du cinéma, totalement irrécupérable, rongé par la haine et dont le regard glaçant comme celui d’un reptile, semble débarrassé de toute trace d’humanité… Difficile d’ailleurs de savoir réellement à quel point le personnage est fictif. Son interprète ? Gary Poulter, lui-même sans-abri depuis plus de 20 ans et alcoolique au dernier degré, découvert durant les repérages au Texas par le réalisateur. Ce dernier eut d’ailleurs toutes les peines du monde à imposer son choix au studio, à cause des assurances récalcitrantes. Si le tournage s’est déroulé sans gros problèmes, Gary Poulter, 53 ans (il en faisait facilement 20 de plus) fut malheureusement retrouvé mort dans une rivière d’Austin quelques mois plus tard, en septembre 2013, ayant finalement succombé à son alcoolisme et à son style de vie impossible, incapable, comme lui avait conseillé Nicolas Cage, de « résister » et de survivre encore quelques mois, jusqu’à la sortie du film, dont la reconnaissance lui aurait sans doute valu une belle chance de rédemption. Si Gary Poulter avait vécu quelques mois de plus, il se serait en effet retrouvé nominé aux Oscars et aurait sans doute pu poursuivre une carrière au cinéma, à jouer les marginaux. Le film lui est dédié.

 

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Rarement la vie des marginaux aura été mise en scène avec une telle brutalité, une violence implacable et un manque (presque) total d’espoir. Se situant dans la même veine visuelle et thématique que les récents Winter’s Bone et Beasts of the Southern Wild, le film débute avec Gary et Wade, en fuite d’on ne sait où, assis sur des rails de chemin de fer, comme sur ces clichés datant de la Grande Dépression. Les deux hommes, père et fils, voyagent ensemble à la recherche de travail et de nourriture pour l’un, d’alcool, de mauvais coups et de violence pour l’autre. La seule lueur d’espoir est l’amitié naissante entre Joe et Gary, un adolescent débrouillard, volontaire et au bon fond, dont le fardeau depuis sa naissance est ce père ingérable.

 

Pourquoi applaudir un film aussi cynique, désabusé, souvent douloureux à regarder ? Parce que sous la boue, le sang et la violence, David Gordon Green, avec une précision et une crudité documentaire, cherche ces moments fugaces d’espoir et de bonheur possible. Dans la transformation de Nicolas Cage en père de substitution. Dans le regard de Tye Sheridan (The Tree of Life, Mud), un ado pas encore totalement détruit par cette vie impossible, seul véritable note d’espoir du film, par l’attachement qu’un personnage porte à son chien (un dangereux rottweiler), par la poésie paradoxale de ces paysages ruraux rongés par la pauvreté, qui rappellent l’univers musical de Woody Guthrie et de tout un pan de l’Americana. Dans la photographie de Tim Orr qui, avec ses images écrasées par le soleil brûlant, rappelle fortement le mythique Badlands, de Terrence Malick, influence visuelle évidente.

 

La performance, toute en sobriété, de Nicolas Cage montre un acteur à nouveau au sommet de son art. Nicolas Cage ? Sobriété ?… Deux mots qu’on n’aurait jamais cru lire dans une même phrase et pourtant, l’acteur trouve ici un de ses rôles les plus marquants mais également les moins outranciers. Massif, dangereux, en rage, halluciné mais aussi très fragile, fumant cigarette sur cigarette, toujours sur la défensive et au bord de l’explosion, Joe a un grand cœur mais semble incapable de le montrer, du moins jusqu’à l’arrivée de Gary. Il promène son imposante carcasse, la cigarette toujours au bec, tel un Robert Mitchum sorti des marécages. Sa transformation, fiévreuse, fait en fin de compte toute la beauté du film : voir son cœur s’ouvrir et ses défenses tomber petit à petit en la présence d’un ami providentiel, est d’autant plus touchant qu’il ne fait jamais aucun doute que les démons de Joe le rattraperont tôt ou tard. Un rôle pas très éloigné de celui que tenait Kevin Costner dans A Perfect World, le chef d’œuvre de Clint Eastwood. Joe est le rôle le plus “humain”, le plus touchant, le moins encombré de tics de Nicolas Cage depuis son Oscar du Meilleur Acteur reçu en 1996 pour Leaving Las Vegas. Un anti-héros malheureusement condamné, que l’on ne peut s’empêcher d’aimer… A ses côtés, le jeune Tye Sheridan trouve le difficile équilibre entre l’innocence de Gary et son passé déjà beaucoup trop lourd pour un garçon de 15 ans.

 

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Si Joe avait été réalisé par un grand studio hollywoodien, la fin aurait été plus positive, Joe aurait achevé sa rédemption, le casting n’aurait pas été constitué d’acteurs amateurs (seuls Cage et Tye Sheridan sont des acteurs professionnels) et les Oscars n’auraient pas manqué de pleuvoir. Mais en refusant de se soumettre aux dictats hollywoodiens en vigueur, en tournant avec un budget réduit et en misant sur un succès en festivals plutôt qu’une sortie en salles traditionnelle (la sortie s’est déroulée sur un an, selon les territoires), David Gordon Green s’est assuré que l’intégrité, l’esprit du roman de Larry Brown ont été respectés à la lettre.

 

L’univers poisseux de Larry Brown réinterprété par David Gordon Green a beau être lugubre, violent et impitoyable, il n’est jamais misérabiliste. En ces temps de récession, Joe offre un constat lucide, une fable brutale, douloureuse, réaliste mais néanmoins poétique sur les déclassés d’une Amérique profondément malade… mais pas encore totalement incurable.

 

 

1.

 UNDER THE SKIN

 

2013, de Jonathan Glazer. UK

Avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Adam Pearson et Dougie McConnel

Scénario: Walter Campbell et Jonathan Glazer, d’après le roman de Michael Faber

Directeur de la photographie: Daniel Landin

Musique : Mica Levi

 

 

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En Ecosse, dans les banlieues de Glasgow, une mystérieuse et séduisante extraterrestre ayant pris forme humaine attire dans sa camionnette des proies masculines dont elle se débarrasse sans laisser la moindre trace, dans un rituel de séduction et d’extermination implacable, telle une mante religieuse. Nous faisons sa connaissance après qu’elle ait (littéralement) volé sa peau à une première victime. Elle est aidée (et surveillée) dans sa tâche par un mystérieux motard de l’au-delà, chargé de « nettoyer » les scènes de crimes derrière elle. Jusqu’au jour où une rencontre inattendue, différente, vient perturber le rituel immuable de cette étrangère, qui va alors prendre la fuite et tenter de se cacher parmi nous afin de, peut-être, devenir humaine…

 

Imaginez un remake sombre et pluvieux de La Mutante réalisé par Andrei Tarkovski, filmé avec des caméras cachées comme dans « Surprise, Surprise », des acteurs amateurs (à l’exception de sa star) et un sens du cadrage tout kubrickien et vous n’aurez encore qu’une très vague idée de ce véritable ovni cinématographique, du choc inouï que représente Under the Skin, le troisième film de Jonathan Glazer, un ancien clippeur qui nous avait déjà épatés (et choqués) avec Sexy Beast (2000) qui réinventait le film de gangsters à l’anglaise et Birth (2004), qui confrontait Nicole Kidman à la réincarnation dans le corps d’un petit garçon de son mari décédé… deux films tellement personnels, bizarres, adultes et inclassables qu’ils ne sont encore aujourd’hui réellement appréciés que par des cinéphiles pointus.

 

A cinéphile pointu, cinéaste exigeant. Radical, ésotérique, envoûtant, froid, pessimiste, terriblement dérangeant… et paradoxalement d’une beauté à couper le souffle, Under the Skin n’en est pas à un paradoxe près. Prendre la star hollywoodienne la plus glamour de notre époque (Scarlett Johansson) et l’affubler d’une perruque volontairement vulgaire est une incongruité qui confine à la provocation. La dénuder pour la première fois complètement à l’écran… pour une des scènes les moins érotiques du cinéma de science-fiction ? De quoi hurler au scandale ! Décidément, Jonathan Glazer ne fait rien comme les autres… et c’est évidemment tout à son honneur.

 

Par ses choix de réalisation radicaux, Jonathan Glazer impose un film tel que l’on n’en avait encore jamais vu. Difficile effectivement de comprendre quel instinct a poussé le cinéaste à recourir à des caméras cachées et à faire évoluer sa star méconnaissable au milieu des passants, mais le fait est que ça marche : la démarche consiste à suivre le point de vue d’une étrangère qui débarque dans un monde qui lui est totalement inconnu, qui l’intrigue, la surprend, l’effraie, mais dont elle ne comprend pas les règles. Rien de tel donc que les images du quotidien « réel » des habitants de Glasgow pour faire pénétrer une créature « de rêve » dans « notre réalité ».

 

Film Review Under the Skin

 

Malgré le nombre extraordinaire de films ayant mis en scène divers extraterrestres, parfois gentils (Superman, E.T., Starman), souvent très méchants (La Chose, Mars Attacks !), peu d’entre eux ont exploré sérieusement comment une intelligence venue d’ailleurs allait ressentir la Terre et ses habitants… à quel point NOUS serions étranges à ses yeux, à quel point notre monde lui apparaîtrait déroutant, insensé, absurde, ridicule… ou peut-être même beau et irrésistible. « Qu’est-ce qu’un être humain ? », vu de l’extérieur ? The Man Who Fell To Earth (1976), de Nicolas Roeg, avec David Bowie, une des rares exceptions, se posait déjà la question et les critiques n’ont évidemment pas manqué de rapprocher ce film culte à Under the Skin.

 

Dans la forme cependant, Under the Skin ne peut être comparé au film de Nicolas Roeg… ni à aucun autre film à vrai dire ! Enigmatique, pratiquement muet, sans exposition, cauchemardesque puis soudainement poétique… Under the Skin s’ouvre sur une série d’images bizarres et abstraites (soulignées par le score angoissant de Mica Levi, fait de percussions et de cordes grondantes), qui, nous le supposons, représentent une sorte de voyage intergalactique hyper-sophistiqué. Est-ce un œil ? Est-ce un vaisseau spatial ? Est-ce une cellule extraterrestre en formation ? A chacun d’interpréter ces images. Glazer nous transporte ensuite dans la grisaille de Glasgow, sur ses plages pluvieuses et dans les forêts touffues environnantes, terrain de chasse puis de fuite de l’extraterrestre. Le réalisateur prodige nous concocte quelques séquences de terreur et d’angoisse absolument inédites au cinéma. A l’intérieur d’une vieille maison à l’abandon et aux fenêtres closes, les victimes de l’alien pénètrent dans un inquiétant « no man’s land », une vaste étendue entièrement noire où ils suivent aveuglément la tentatrice alors qu’elle se déshabille et, hypnotisés, se retrouvent noyés, flottant en suspension dans une sorte de liquide amniotique noirâtre dont ils ne peuvent s’échapper et dans lequel leurs corps se dissolvent…

 

La terrible scène du bébé abandonné sur une plage déserte, loin de tout, prêt à être avalé par de terribles vagues, ignoré et laissé à son sort par l’extraterrestre qui passe à côté de lui sans le secourir, est sans nul doute la scène la plus cruelle vue au cinéma de récente mémoire.

 

A première vue, la vision de Glazer peut sembler terriblement cynique, désespérée et froide. Comme cette étrangère, nous observons des humains déambuler comme des zombies, des fourmis se rendant machinalement au supermarché ou en quête de sexe bon marché… L’humanité semble se résumer à une réserve de viande pour notre extraterrestre, à des organes. Mais sa transformation, de simple chasseuse en une créature dotée d’empathie pour cette race qu’elle découvre acquiert au cours du film un caractère universel. Under the Skin, dont le titre est évidemment à double sens (sous notre peau réside notre âme, sous la peau empruntée par l’extraterrestre, on trouve… autre chose…) reflète notre propre vue de l’humanité, de notre voyage de « poussière en poussière »… Qu’est-ce qui confère à ces sacs de viande, à cette humanité aussi violente et désespérément dénuée de sens… un sens ?

 

Scarlett Johansson trouve ici – de loin – le meilleur rôle de sa carrière, le plus ambigu aussi. Dans le roman de Michael Faber, dont le film est adapté, le personnage avait un prénom (Isserley) et les explications concernant sa mission étaient plus nombreuses : elle tuait pour fournir de la matière première et de la nourriture à ses semblables. Pas ici. Contrairement aux règles du cinéma hollywoodien, souvent trop explicatif, Glazer préfère rester ambigu et elliptique, se débarrassant d’explications inutiles pour mettre l’accent sur l’émotion avec un sens de l’épure très maîtrisé. Avec beaucoup de talent, Scarlett passe de l’assurance et de la froideur de son personnage de dangereuse tentatrice, créature mortelle et dangereuse, à la déroute existentielle d’une pauvre créature perdue et impuissante, une petite fille dont la découverte de la compassion (qui va la pousser à questionner les raisons de sa propre existence), va provoquer la chute. Dès qu’elle commence à douter du bien-fondé de sa mission, à poser des questions et à « changer », son sort semble scellé.

 

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A la fois confuse, révulsée et fascinée par ce monde qu’elle découvre, ses yeux sont sans arrêt à la recherche d’indices, son visage à la recherche de la bonne expression à adopter, afin de se sentir à l’aise dans cette nouvelle peau. Scarlett n’a sans doute jamais été plus brillante que dans cette scène où elle commande un gâteau au chocolat, qui la rend malade… Mélange de détachement, d’innocence, de curiosité, de sexualité à la fois irrésistible et monstrueuse, le personnage fascine autant qu’il effraie mais sa raison d’être est bien plus psychologique que physique : Scarlett a en effet la lourde tâche d’incarner une créature qui, littéralement, se « laisse pousser » une âme… tout le contraire en somme de son rôle dans Lucy, de Luc Besson, où elle se transformait progressivement en machine déshumanisée…

 

Le personnage se disloque petit à petit après sa rencontre avec un homme défiguré (joué par Adam Pearson, un jeune homme atteint de neurofibromatose) qui, pour la première fois, provoque en elle des sentiments humains : de la pitié, de la compassion. Elle découvre chez l’humain une « beauté intérieure » dont elle ignorait tout. À partir de là, elle est en fuite, pourchassée par ses semblables, exclue de son espèce. Elle voudrait devenir humaine, découvrir sa propre beauté intérieure, arrêter de les chasser pour devenir l’une d’entre eux, mais c’est une impossibilité physique puisqu’elle est incapable d’avoir des rapports sexuels et de se reproduire… Dans sa fuite, elle va faire l’expérience du spectre complet de l’expérience humaine en commençant par la gentillesse, incarnée par un bon samaritain qui la prend sous son aile. Capable de nouer un lien de confiance et de compréhension avec un humain, elle franchit la ligne entre les espèces, mais son incapacité à réellement se transformer en humaine va sceller son sort : sa place n’est pas parmi nous et c’est là la triste vérité de l’humanité. C’est ensuite le Mal absolu qui va croiser son chemin, incarné par un violeur qui va la poursuivre dans les bois. Les rôles sont inversés : cette fois, c’est elle qui est devenue un simple morceau de viande destiné à une consommation rapide.

 

Under the Skin, en fin de compte, est l’histoire d’un éveil, d’une naissance. Une fourmi ouvrière acquiert une âme et commence à se demander si la vie sur Terre n’aurait pas un but. Le final, cynique mais logique, n’en est que plus terrifiant, véritablement troublant et n’offre pas une image particulièrement optimiste de l’humanité… Même si le film n’est pas dénué d’espoir, il semble avant tout nous mettre en garde sur cette perte d’humanité, sur le cynisme de notre époque dans laquelle les humains se définissent davantage par leur libido, leur conformisme, leurs habitudes de consommateurs et leur solitude que par leur compassion.

 

Z

 

Jonathan Glazer déconstruit le cinéma pour mieux le reconstruire et ainsi, réinvente la science-fiction intelligente, comme le faisait Kubrick en 1968 et signe l’un des films les plus importants du genre. Le monde d’Under the Skin, ses décors, ses personnages semblent se former devant nos yeux. Sa terrible conclusion, pessimiste et pourtant très émouvante, nous rappelle que nous sommes tous perdus dans ce monde et que rien n’est acquis. Que la compassion ne paie pas tout le temps et que l’humanité ne fera pas toujours de cadeau aux personnages en quête de rédemption. De la première à la dernière image, Under the Skin reste longtemps imprimé dans la rétine et dans la mémoire. Comme l’extraterrestre, nous ne sommes pas certains d’avoir tout compris, de savoir exactement à quoi nous venons d’assister, mais on sait que le voyage était unique, douloureux, dérangeant… et d’une beauté rare.

 

Bien entendu, d’ici quelques temps, Les Simpsons parodieront Under the Skin, peut-être dans un épisode spécial d’Halloween. On imagine déjà Homer poursuivant Marge, la bave aux lèvres, et se retrouver coincé dans un liquide noirâtre… au goût de bière et de donuts… La rançon de la gloire ? Non, car après tout, une parodie par Les Simpsons n’est-elle pas un gage de qualité en soi ?

 

Avec un style inimitable, d’une puissance inégalable, entre réalisme documentaire, poésie désespérée et psychédélisme, Jonathan Glazer nous plonge dans un monde de pures sensations et nous rappelle que la science-fiction est supposée nous faire réfléchir sur la condition humaine et peut-être… en ces temps où les blockbusters de Marvel encouragent de plus en plus le formatage au détriment de l’individualité, nous surprendre à nouveau !…

 

 

 

Runner-ups, autres bons points à attribuer en vrac à :

 

Black Coal (de Yi’nan Diao), Fury (de David Ayer), La Prochaine Fois je viserai le Cœur (de Cédric Anger), Dallas Buyers Club (de Jean-Marc Vallée), The Homesman (de Tommy Lee Jones), White God (de Kornel Mundrunczo), Begin Again (de John Carney), Bird People (de Pascale Ferran), Gemma Bovery (de Anne Fontaine), The Salvation (de Kristian Levring), The Imitation Game (de Morten Tyldum), White Bird in a Blizzard (de Gregg Araki), Her (de Spike Jonze), etc.

 

 

Dossier rédigé par Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

One Response to Bilan 2014 : TOP 20 des meilleurs films de l’année

  1. fanesco says:

    surpris les bons sites existent encore.
    bons choix bonne analyse merci

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