Bilan 2013 : TOP 10 des meilleurs films de l’année

2013 fut l’année où le cinéma français, atteint du démon de midi, a révélé avec éclat une poignée de magnifiques jeunes femmes (Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Marine Vacth, Nora Arnezeder), une situation rappelant 69 et les années érotiques où les Birkin, les Bardot, les Michèle Mercier et leurs copines pouvaient dévoiler leurs charmes autant que leur talent. Ces jeunes actrices, toutes magnifiques ont fait souffler un vent d’érotisme sur 2013, tout en faisant honneur à une cinématographie qui s’est bien exportée grâce à de nombreux films de qualité… Une année où la comédie française, si malmenée ces vingt dernières années par les comiques pas drôles de Canal +, semble avoir repris du poil de la bête avec une poignée de films irrésistibles (Alceste à Bicyclette, Quai d’Orsay, 9 Mois Ferme…) pour une fois mises dans les mains de vrais réalisateurs, plutôt que de techniciens serviles dévoués à la gloire de leurs vedettes.

 

tumblr_mvjq0j7n2O1qznfkso1_1280Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, Marine Vacth, Nora Arnezeder

 

La peur à l’écran continue à se porter relativement bien, notamment grâce à Mama, The Conjuring et Evil Dead. Une poignée de blockbusters de qualité n’ont pas démérité : Pacific Rim (preuve jouissive de l’amour giganteque que Guillermo Del Toro porte à ses créatures et du respect qu’il voue au cinéma du passé), The Wolverine (un blockbuster « old school », dont la violence non aseptisée n’empêche pas l’émotion), Star Trek Into Darkness (qui malgré des errances de scénario restait un spectacle passionnant…) mais la lassitude vis-à-vis de ces films préformatés et destinés avant tout à un public adolescent fait regretter une fois de plus l’infantilisation du cinéma à grand spectacle. Comme ils nous manquent les Joe Dante, les John Carpenter et les Paul Verhoeven d’antan…

 

2013 fut une année riche en films de qualité « oscarisables » mais également en petits films plus discrets n’ayant pas pu bénéficier d’une large exposition, mais dont les qualités sautent néanmoins aux yeux. Ce fut le cas d’Arbitrage, Upside Down, Quartet, Stoker, The Iceman, Mud, A Late Quartet, Trance, The East, The Way, Way Back… Les réalisateurs les plus prestigieux (Danny Boyle, Park Chan-Wook) continuent à faire du travail de qualité mais ont parfois du mal à être distribués dans une large combinaison de salles dans cette économie qui favorise désormais presque uniquement les superhéros et les films d’animation. Une tendance qui se constate malheureusement de manière exponentielle puisque les distributeurs zappent de plus en plus souvent une sortie en salles pour privilégier la VOD ou les supports vidéo. Certains de ces films ne restent parfois qu’une seule semaine sur nos écrans.

 

Comme toujours, en 2013, certains inédits vidéo de grande qualité (Maniac, de Franck Khalfoun, Magic Magic, de Sebastian Silva, Breathe In, de Drake Doremus, Les Sorcières de Zugarramurdi, d’Alex de la Iglesia, Filth, de Jon S. Baird, How I Live Now, de Kevin MacDonald, In a World…, de Lake Bell, Odd Thomas, de Stephen Sommers, Welcome To the Punch, de Eran Creevy, Young Detective Dee, de Tsui Hark…) se sont vus refuser les honneurs d’une sortie sur le territoire belge alors que des Scary Movie 5 ou Les Schtroumpfs 2 dénués de toutes qualités trouvent miraculeusement leurs chemins vers nos salles…

 

Mais 2013 fut aussi et surtout la confirmation que le meilleur cinéma… se fait désormais à la télévision!

 

Retrouvez ici notre TOP 10 des Meilleures Séries de l’année 2013!

 

Et notre FLOP 10 des Pires Films de 2013

 

 

Avant de passer à notre Top 10, passons en revue les 10 lauréats suivants…

 

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20) FLIGHT (2012, de Robert Zemeckis), drame remarquable de maîtrise, loin des clichés hollywoodiens et dans lequel un cocaïnomane alcoolique devient un héros. Un grand Denzel Washington se rappelle à notre bon souvenir… tout comme Robert Zemeckis, qui fait de son film une véritable leçon de mise en scène.

 

19) MANIAC (2012, de Franck Khalfoun), remake rusé, terriblement malsain et insoutenable du chef d’œuvre de William Lustig. Plutôt que d’essayer bêtement d’imiter l’inimitable Joe Spinell, Elijah Wood impose une autre sorte de maniaque, plus discret, mais plus dangereux. Excellente utilisation du POV shot

 

18) LA VIE D’ADELE, CHAPITRES 1 & 2 (2013, d’Abdellatif Kechiche) : trop long, trop de références inutiles à la littérature qui alourdissent un film qui n’en avait pas besoin… Si Kechiche retirait une heure de palabres pour se concentrer uniquement sur Adèle, son film serait le chef d’œuvre dont tout le monde parle. En l’état, il reste un excellent film, exploration quasi-malickienne du corps et des sentiments de la magnifique Adèle Exarchopoulos donc le réalisateur tyran filme la bouche et le corps comme Malick filme un brin d’herbe.

 

17) JEUNE & JOLIE (2013, de François Ozon) : émouvante et sans clichés, cette histoire d’une jeune fille qui découvre sa sexualité en se prostituant révèle la fragile Marine Vacth. Ozon ne juge jamais son personnage et réussit, quelques mois après Dans la Maison, un joli doublé.

 

16) YOU’RE NEXT (2011, de Adam Wingard) Malgré un retard de deux ans, avec un budget ridicule mais beaucoup de bonnes idées et d’amis cinéastes dans le casting, Wingard, tête de file du mouvement mumblecore, nous livre un « home invasion » aussi surprenant que véritablement drôle. En héroïne qui s’ignorait, Sharni Vinson a l’étoffe d’une Sigourney Weaver.

 

15) SILVER LININGS PLAYBOOK (HAPPINESS THERAPY) (2012, de David O. Russell) Si malmenée, la comédie romantique retrouve ses attributs essentiels avec ce film aussi drôle que profond. Scénario proche de la perfection, dialogues à mourir de rire, vrai romantisme et une troupe d’excellents acteurs, des rôles principaux aux rôles secondaires. La classe !

 

14) CLOUD ATLAS (2012, de Andy Wachowski, Lana Wachowski et Tom Tykwer) Le film WTF de l’année, aussi ambitieux qu’impénétrable, qui recèle des merveilles encore insoupçonnées après trois visions.

 

Retrouvez notre critique de Cloud Atlas ICI.

 

13) SHOKUZAI (2012, de Kiyoshi Kurosawa) Mini-série japonaise de 5 heures sortie exceptionnellement sur nos écrans, Shokuzai est tour à tour bizarre, gonflé, terrifiant, provoquant et poignant.

 

Retrouvez notre critique de Shokuzai ICI.

 

12) STOKER (2012, de Park Chan-Wook) Hommage autant visuel, sensoriel que narratif au cinéma d’Hitchcock, Stoker est l’un des films les plus sous-estimés de l’année. Passionnant et d’une beauté à couper le souffle, il reste gravé à jamais dans les mémoires… Une belle réussite pour le premier film américain de Park Chan-Wook.

 

11) GRAVITY (2013, d’Alfonso Cuaron) Le nouveau chef d’œuvre de Cuaron, merveille technique, de suspense et d’émotion dans lequel George Clooney préfère flotter dans l’espace et mourir plutôt que de passer une minute de plus avec une femme de son âge…

 

 

Comme il ne peut en rester… que 10, nous vous proposons de revisiter en long et en large nos 10 favoris de l’année.

 

 

10.

THE HOBBIT – THE DESOLATION OF SMAUG

(LE HOBBIT – LA DESOLATION DE SMAUG)

 

2013, de Peter Jackson – Nouvelle Zélande

Avec Martin Freeman, Ian McKellen, Richard Armitage, Evangeline Lilly, Orlando Bloom, Benedict Cumberbatch, Lee Pace et Luke Evans

Scénario : Peter Jackson, Fran Walsh, Philippa Boyens et Guillermo Del Toro

Directeur de la photographie : Andrew Lesnie

Musique : Howard Shore

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Hobbit_the_desolation_of_smaug_ver15_xlgFinies les longues palabres, les hésitations, présentations, expositions et chansons ! Après la (très) relative déception d’un premier opus dont le principal défaut était de ne jamais arriver à la cheville de la sainte trilogie de l’Anneau et de se complaire dans un humour parfois un peu trop infantile (la scène des trolls), Peter Jackson nous plonge enfin au cœur de l’action et ne perd pas son temps en chemin, remplissant en trois heures un récit d’une densité vertigineuse et d’une grande générosité. Le réalisateur de Bad Taste, Meet the Feebles et Brain Dead ne perd jamais de vue l’émotion tout en conservant le style (gore, merveilleux et humour potache) qui a fait son succès.

 

The Desolation of Smaug ne manque pourtant pas de défauts : le trop-plein de scènes d’action mettant en scène des personnages apparemment indestructibles (les elfes Legolas et Tauriel) qui trucident de l’Orc enragé comme ils respirent, annihile ainsi trop souvent toute sensation de danger. On reprochera également à cet opus sa condition de « film intermédiaire », une scorie que Jackson avait pourtant su éviter avec The Two Towers. Ici, le récit ne fait que nous amener, de manière vertigineuse, certes, du premier vers le troisième film les enjeux dramatiques semblent de ce fait nettement moins forts. Les arcs narratifs des personnages principaux (Bilbo, Thorin) ne seront complétés que fin 2014 une fois la trilogie achevée, ce qui empêche nos personnages d’avoir réellement l’occasion d’évoluer. Frustrant de voir à quel point le grand cinéma commercial actuel s’est « feuilletonnisé » au point où l’on a souvent affaire à des « épisodes » plus qu’à des films… Paradoxalement pour un film de trois heures, certaines scènes, en particulier l’introduction du personnage de Beorn (mi-homme, mi-ours) semblent expédiées en attendant la sempiternelle version longue en BluRay. Ce n’est donc que lorsque la trilogie complète sera disponible en coffret que nous pourrons nous rendre compte de l’ambition démesurée du travail d’adaptation effectué sur le roman de Tolkien, qui passait du conte enfantin à l’épopée tragique en seulement 400 pages d’une grande densité, alors que son chef d’œuvre, Le Seigneur des Anneaux en comptait 1200. Les critiques affirmant que Jackson et ses coscénaristes Fran Walsh, Philippa Boyens et Guillermo Del Toro ont inutilement et opportunément étiré le roman pour en tirer 3 films oublient un peu vite la nature très elliptique de ce roman que Tolkien a souvent envisagé de réécrire et d’allonger.

 

Malgré ces réserves, The Desolation of Smaug est bel et bien un pur chef d’œuvre de cinéma, une merveille visuelle de tous les instants dont une poignée d’images inoubliables nous replongent dans les pages des livres illustrés de contes de fées de notre enfance. Dragons, nains, sorciers, elfes, monstres, rois et princes, royaumes merveilleux ou dévastés, héroïsme exalté, méchants diaboliques : toute l’imagerie du conte de fée et de l’heroic fantasy est convoquée par Jackson qui nous livre une fois de plus un véritable poème visuel qui nous en met plein la vue et plein le coeur.

 

Après un précédent épisode qui revisitait principalement des décors déjà vus dans la saga, le réalisateur aux pieds nus nous emmène enfin dans des royaumes inédits, de la touffue forêt de Mirkwood infestée de terrifiantes araignées géantes en passant par la ville très « dickensienne » de Laketown (une pure merveille de production design, construite « en dur ») pour culminer dans l’antre du dragon Smaug, une immense salle recelant le trésor le plus fabuleux jamais vu au cinéma. Peter Jackson, plus qu’aucun autre réalisateur actuel, n’a pas son pareil pour adapter fidèlement à l’écran et transcender ce que l’écrit ne pouvait que suggérer à notre imagination d’enfant. Ces images ayant bercé l’imagination des lecteurs de Tolkien et d’heroic fantasy, Jackson en préserve la magie, ce qui le place une fois de plus à des kilomètres de la compétition… Les nombreux effets spéciaux en image de synthèse ne viennent jamais gâcher cette impression incroyable d’immersion, d’être projeté pendant trois heures dans un monde bien réel. En cela, Weta Digital, la boite d’effets spéciaux néo-zélandaise créée par Jackson se montre une fois de plus insurpassable dans sa capacité à créer des mondes inédits mais palpables… Jamais dans un film de Jackson on ne sent les fonds verts ou les artifices ayant été nécessaires à sa création. Du travail d’orfèvre pour ces décors et environnements qui coupent le souffle à intervalles réguliers, que ce soient les toiles d’araignées , le sommet d’une forêt couronné de feuilles multicolores ou encore le royaume des elfes dans des gigantesques branches…

 

Jackson en impose également en matière d’action et de mise en scène pure, même si de temps à autres, l’indigestion guette. L’apogée de ses capacités pour imaginer des scènes inventives se produit en milieu de film avec la déjà célèbre séquence de la fugue en tonneaux… une époustouflante et originale course-poursuite entre les nains s’échappant par la rivière, poursuivis par une horde d’orcs enragés et d’elfes en colère, qui eux-mêmes se livrent un éprouvant combat sur la rive. Aussi drôle que joyeuse (les gags se succèdent à un rythme effréné), la séquence s’impose directement comme l’un des sommets du genre, hommage évident à la poursuite en chariots dans les mines d’Indiana Jones et le Temple Maudit et arrive sans peine à rivaliser avec le combat entre King Kong et les trois tyrannosaures (précédent sommet de la filmographie de Jackson) et une visite estivale à Aqualibi… Et dire qu’au même moment dans le film précédent, les nains étaient encore en train de faire la vaisselle !…

 

SmaugmoviestillCritiquée bien à l’avance par les geeks pour le crime d’incarner un personnage (Tauriel) absent de l’œuvre de Tolkien, accusée à tort de n’être présente qu’afin de remplir un quota féminin dans une saga avare en jolies femmes, Evangeline Lilly fait un joli pied de nez à ses détracteurs puisque au sein de la petite troupe d’acteurs dirigés par Jackson, elle est celle (avec Martin Freeman et Lee Pace) qui tire le plus brillamment son épingle du jeu. Alors qu’Orlando Bloom semble bouffi et peu concerné, sa délicieuse partenaire illumine chacune de ses apparitions par sa douceur innée, son port royal, ses capacités physiques dans l’action ainsi qu’une belle insolence.

 

Mais celui que nous attendions tous, celui dont nous ne voyions que le bout de la queue dans An Unexpected Journey (non, pas Gandalf…), « la Calamité venue du Nord » n’a pas déçu :  Smaug ! Incarné avec beaucoup de talent par Benedict Cumberbatch (vocalement et en motion capture), le dragon ancestral et grippe-sou s’impose comme la version définitive de l’animal de légende à l’écran. Pour créer le personnage, Cumberbatch et Jackson se sont inspirés de… Shere-Khan, le tigre malfaisant du Livre de la Jungle, dans la version animée de Disney. Oubliés Le Dragon du Lac de Feu, le Draco incarné par Sean Connery dans Dragonheart ou encore ceux, plus anonymes de Reign Of Fire !… Smaug est une créature inoubliable en plus d’être un vrai personnage, bien plus que le sempiternel « monstre géant à combattre en fin de film ». Avec ses énormes ailes de chauve-souris, son museau allongé et son rictus sardonique, Smaug est un fier bestiau terriblement impressionnant, bien aidé par la voix de ténor mielleuse de Cumberbatch, aussi séduisant qu’effrayant, entre arrogance, indolence et rage pure. Smaug nous vaut une dernière demi-heure d’anthologie qui conclut un film épuisant de virtuosité… Vivement la suite !

 

 

 

9.

ALCESTE A BICYCLETTE

 

2013, de Philippe Le Guay – FRANCE

Avec Fabrice Luchini, Lambert Wilson, Maya Sansa et Camille Japy

Scénario : Philippe Le Guay et Emmanuel Carrère, d’après une idée de Fabrice Luchini

Directeur de la photographie : Jean-Claude Larrieu

Musique : Jorge Arriagada

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20357209Dans un paysage cinématographique comique français qui a du mal à se défaire d’une infantilisation désormais presque généralisée, 2013 fut l’année providentielle des exceptions. De grands cinéastes comme Bertrand Tavernier (Quai d’Orsay) et Albert Dupontel (9 Mois Ferme) sont enfin venus relever le niveau avec des œuvres ambitieuses, aussi drôles qu’intelligentes, des œuvres qui ne prennent pas le public pour des adolescents analphabètes et bénéficiant de vrais projets de mise en scène. Si Philippe Le Guay est un nom moins prestigieux, il s’est néanmoins imposé depuis quelques années avec talent comme un réalisateur de comédies plus adultes, narrativement ambitieuses et surtout… très drôles. Ce fut le cas de L’Année Juliette (1995), du Coût de la Vie (2003) et des Femmes du Sixième Etage (2010), tous interprétés par son acteur fétiche, Fabrice Luchini.

 

Qui d’autre que l’inimitable Luchini pour interpréter un grand acteur de théâtre aigri, tyrannique, tête de mule… un ours mal léché animé d’une passion dévorante pour la langue française, d’une résistance quasi-obsessionnelle à la modernité, doté d’un sens aigu de la formule lapidaire et d’une hyperconscience de la médiocrité humaine, susceptible de le rendre antipathique ? Impossible d’envisager un autre acteur dans le rôle de Serge Tanneur, acteur à la retraite revenu de tout… mais qui décide pourtant d’y retourner (sur scène) lorsque son vieil ami Gauthier Valence (Lambert Wilson) lui rend visite dans sa maison mal chauffée de l’île de Ré et lui propose de sortir de sa retraite pour interpréter sous sa direction Le Misanthrope, de Molière. Plus que réticent, Serge n’accepte qu’à condition de répéter le texte à deux pendant une semaine, sur place. Acteur à succès d’une série télévisée médicale de bas étage (« Le Docteur Morange »), Gauthier, sous des dehors sympathiques et charmants est le prototype même du bellâtre vieillissant, essayant de se convaincre par tous les moyens d’un talent qu’il ne possède pas vraiment. Serge, adepte d’un respect religieux du texte, le sait et va faire subir un enfer à cet « ami ».

 

Comme La Vénus à la Fourrure, de Roman Polanski mais dans un registre on ne peut plus différent, Alceste à Bicyclette raconte la transformation de deux comédiens en répétition en leurs personnages respectifs. Se disputant d’abord l’interprétation d’Alceste et de Philinte, Serge et Gauthier décident de les interpréter en alternance. Au cours de leurs répétitions (qui pour le spectateur, connaissant la pièce ou pas, sont de véritables moments de pur bonheur), Serge se laisse tenter peu à peu par la perspective d’incarner Alceste pour ce qu’il considère comme la plus belle pièce du répertoire français, mais se montre de moins en moins enclin à l’idée de renouer avec un milieu professionnel qu’il a appris à exécrer, composé « de traîtres ne pensant qu’à leur profit personnel »… Le talent contre l’opportunisme ? L’opportunisme allant de pair avec le talent ? Serge est un personnage mémorable et un véritable cadeau pour un comédien de la trempe de Luchini. L’île de Ré joue un rôle essentiel dans le récit, ce paysage désert un peu désuet, tristounet mais néanmoins charmant est une extension géographique de son personnage principal… Si Luchini est l’attraction principale, Lambert Wilson n’en est pas moins génial dans le « mauvais » rôle de cet acteur cabotin, maladroit et orgueilleux, envieux d’un talent qu’il s’obsède à vouloir surpasser tout en sachant pertinemment qu’il n’y arrivera pas. Devant l’opportunisme de Gauthier, la misanthropie, le désespoir et la méchanceté de Serge deviennent si beaux, si émouvants… Serge se retrouve à nouveau seul contre tous ces salauds et même si son attitude va lui gâcher la vie et pourrir celle de son pote, il a bien raison… Alceste à Bicyclette, selon les humeurs, est le film d’un abandon, de la lâcheté et du cynisme d’un grand misanthrope ou celui d’une salvatrice résistance contre l’envahisseur, contre la médiocrité ambiante. Le Guay ne prend pas parti. Selon nos humeurs, il nous laissera seuls juges.

 

Le film de Le Guay n’est pas parfait : l’utilisation maladroite de la chanson « A Bicyclette » d’Yves Montand lors d’un montage en fin de film semble un peu déplacée et une séquence de slapstick dans laquelle Lambert Wilson manque de se noyer dans son jacuzzi semble sortie d’un autre film. Ce ne sont là que des broutilles car par son rythme, son humour et la qualité supérieure de son interprétation, Alceste à Bicyclette est une des meilleures comédies françaises de ces 20 dernières années, un film jubilatoire, profond, désenchanté, pessimiste et irrésistible, qui donne une envie folle de revisiter Molière. Notre coup de cœur inattendu de l’année !

 

 

 

8.

SIDE EFFECTS

(EFFETS SECONDAIRES)

2013, de Steven Soderbergh – USA

Avec Jude Law, Rooney Mara, Channing Tatum, Catherine Zeta-Jones et Vinessa Shaw

Scénario : Scott Z. Burns

Directeur de la photographie : Steven Soderbergh

Musique : Thomas Newman

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MV5BMTc2MzY0NDAwOF5BMl5BanBnXkFtZTcwMTE1Mzc4OA@@._V1_SX640_SY720_Le terme « hitchcockien » est un adjectif souvent galvaudé, destiné à qualifier un thriller comportant des machinations diaboliques truffées de fausses pistes, des héros ordinaires plongés dans des situations cauchemardesques, des femmes fatales tantôt perverses, tantôt fragiles, une pincée d’érotisme, des retournements de situation à foison et, élément essentiel, un suspense insoutenable… Or voilà, peu de cinéastes arrivent aux chaussettes du gros Alfred et à cet exercice, beaucoup s’y sont cassé les dents. Steven Soderbergh, lui, a la mâchoire en acier trempé.

 

Pour son dernier projet de cinéma (l’excellent Behind the Candelabra (Ma Vie avec Liberace), sorti également sur nos écrans cette année, était techniquement un téléfilm, bien que cette frontière est aujourd’hui de moins en moins visible), Steven Soderbergh signe avec Side Effects un modèle de thriller comportant tous les éléments suscités, transcendé par un impeccable scénario d’une précision d’orfèvre qui garde toujours une longueur d’avance sur le pauvre spectateur abasourdi, qu’il balade de chocs narratifs soudains en fausses pistes. Dès le premier plan, rappelant l’ouverture de Psycho, Soderbergh donne le ton et nous mène en bateau. Tout le plaisir de Side Effects consiste à essayer de comprendre dans quelle direction il nous embarque. Bien malin celui qui verra venir les différents (et réellement surprenants) « twists » que réserve le récit.

 

La talentueuse et superbe Rooney Mara, avec son doux visage impassible de poupée de porcelaine, nous livre une fois de plus une stupéfiante performance à multiples facettes qui – s’il y avait une justice et des récompenses pour les films de genre – lui aurait valu de nombreux prix d’interprétation. Passant d’un instant à l’autre de la jeune femme émotionnellement fragile à la peste froide et sans pitié, elle incarne Emily Taylor, jeune femme vulnérable et dépressive dont l’époux, Martin (Channing Tatum) vient de sortir de prison pour délit d’initié. Le couple se remet difficilement de cette épreuve et Emily replonge dans ses démons. Après une tentative de suicide ratée, la jeune femme est soignée par un nouveau psychiatre, le Dr. Jonathan Banks (Jude Law) qui lui prescrit un nouveau traitement expérimental contre la dépression, Ablixa, sur lequel le médecin, acoquiné avec une industrie pharmaceutique en plein essor, empoche les profits. Au fur et à mesure qu’Emily prend sa prescription, la jeune femme est sujette aux effets secondaires du médicament, notamment le somnambulisme… jusqu’au drame… A qui la faute ?…

 

Side Effects semble dans son premier acte se diriger sur la piste du pamphlet à la Traffic (du même Soderbergh), cette fois dirigé contre les méfaits de l’industrie pharmaceutique et son emprise sur les maladies mentales aux Etats-Unis, ou encore vers un exposé sur l’échec de la psychiatrie moderne. Puis le scénario très malin de Scott Z. Burns (Contagion) effectue un virage à 180 degrés pour nous emmener dans une machinerie paranoïaque digne de Kafka. Soderbergh et son scénariste font preuve d’un art consommé de la diversion. Pour ne rien gâcher, disons juste que l’anti-héros de cette deuxième partie nauséeuse, le Docteur Banks, vaut à Jude Law un de ses meilleurs rôles, un homme complexe, aussi doux et attentionné avec ses patients que rancunier et impitoyable lorsque son monde s’écroule… Soderbergh dirige son récit de main de maître, avec une précision clinique dans la construction de son suspense, mais également une bonne dose de satire, notamment lors de cette scène située dans une convention psychiatrique où divers psys et exécutifs de l’industrie pharmaceutique comparent leurs nouveaux traitement expérimentaux et les prix indécents de leurs consultations. Side Effects fonctionne finalement aussi bien en tant que thriller que comme le tableau des effets ravageurs d’une économie chancelante sur la santé mentale de nos contemporains.

 

Rappelant par ses décors, ses costumes, sa classe et son casting prestigieux les productions hitchcockiennes les plus célèbres, Side Effects (couplé à un Behind the Candelabra on ne peut plus différent) est le parfait chant du cygne pour un réalisateur qui fut certes inégal au cours de sa carrière, mais dont le talent monstrueux et les prises de risques ne se sont jamais démontrés. A la vue de ces deux dernières œuvres, deux de ses meilleures, on espère donc que Steven Soderbergh, comme Frank Sinatra et Line Renaud avant lui, reviendra très vite sur sa décision de quitter les affaires.

 

 

 

7.

ARBITRAGE

 

2012, de Nicholas Jarecki – USA

Avec Richard Gere, Tim Roth, Susan Sarandon, Laetitia Casta, Brit Marling et Nate Parker

Scénario : Nicholas Jarecki

Directeur de la photographie : Yorick Le Saux

Musique : Cliff Martinez

Photography By Myles Aronowitz 

 

 

Arbitrage-Poster_03Il est toujours agréable de découvrir un « petit » film sorti de manière relativement confidentielle et dont l’on n’attendait pas grand-chose mais qui, en fin de compte, révèle un jeune réalisateur à suivre absolument. En 2011, nous avions découvert J.C. Chandor avec Margin Call. Sur un sujet similaire mais un traitement complètement différent, nous avons découvert en 2013 le premier long métrage de fiction (après le documentaire The Outsider) d’un réalisateur de 34 ans, Nicholas Jarecki : Arbitrage.

 

Avec pour toile de fond la crise financière, Arbitrage emprunte la voie du thriller via l’un des personnages les plus fascinants et complexes de l’année : Robert Miller, qui permet au revenant Richard Gere de trouver LE meilleur rôle de sa longue carrière !… Tout le monde vénère Robert Miller, richissime, charismatique et séduisant magnat de la finance, dirigeant d’une grosse société de gestion alternative. Bon père de famille, Robert est marié à Ellen (Susan Sarandon), qui dédie son temps à des organismes de charité. A l’approche de ses 60 ans, Robert décide de prendre sa retraite et sa fille Brooke (Brit Marling), qui est également sa confidente, s’apprête à lui succéder au sein de son entreprise qui est sur le point d’être rachetée par un puissant conglomérat pour un prix juteux. Voilà pour les apparences de la vie parfaite de Robert Miller…

 

Ce que sa famille et ses amis ignorent c’est sa liaison avec Julie (Laetitia Casta), une jolie artiste française et surtout, ce mystérieux trou de 400 millions de dollars qui apparaît dans les comptes de la boite, une dette que Robert ne peut rembourser et qu’il tente à tout prix de cacher à ses racheteurs en attandant la fusion. Outre cette lourde dette, la ruine financière qui le guette, une maîtresse exigeante et les menaces qui s’ensuivent, le monde de Robert s’écroule un soir sur la route où, en compagnie de Julie, il s’endort au volant de sa voiture. Comme disait l’autre : « bardaf, c’est l’embardée »… Julie meurt sur le coup alors que Robert s’en sort miraculeusement avec quelques côtes froissées. Essayant tant bien que mal d’effacer ses traces sur le lieu (désert) de l’accident en faisant croire que la jeune femme conduisait seule, Robert commet l’erreur de faire appel à Jimmy, un jeune black qui lui est redevable et à qui il demande de mentir à la police pour lui procurer un alibi… Alors que sa fille s’interroge sur les irrégularités financières de la société et se met à questionner l’intégrité d’un père qu’elle a toujours connu comme le parangon de l’honnêteté, un flic tenace (Tim Roth) bien décidé à « casser du riche » enquête sur la mort de Julie et, convaincu de sa culpabilité, harcèle Robert via ses proches…

 

Excellente idée que de transformer un thème sociétal dans l’air du temps comme la crise financière en ingénieux thriller policier. Au petit jeu du « cours après moi que je t’attrape » qui se déroule entre Tim Roth et Richard Gere, ce dernier semble toujours avoir une longueur d’avance. Très habile à dissimuler ses erreurs et à conserver en public ce vernis d’honnêteté et de dignité, Miller s’en sort toujours in extremis : l’art d’assurer ses arrières est devenu pour lui une véritable deuxième nature. C’est sans compter sur la rage d’un flic pourtant intègre, sorte de Columbo énervé, qui, acculé par une enquête qui ne le mène nulle part, va aller jusqu’à fabriquer de fausses preuves… Si le suspense marche à merveille, c’est grâce à ce portrait de deux personnages ni tout noirs ni tout blancs : animé par sa soif de justice et par sa haine des puissants, considérant que la fin justifie les moyens, le petit flic médiocre incarné par Roth se livre à des manipulations illégales pour coincer sa proie… De son côté, alors qu’il est coupable de malversations financières, de délit d’initié et d’adultère, Miller reste pourtant un personnage auquel on s’attache, les justifications de ses actes démontrant avant tout ses bonnes intentions (sauver de la faillite ses centaines de salariés) et l’on comprend peu à peu la nature exacte d’un mariage en apparence parfait mais sous le vernis duquel se cache quelque chose de plus tordu, une union au sein de laquelle Miller n’est pas forcément le plus calculateur.

 

Il n’y a donc ni gentils ni méchants dans ce fabuleux thriller rappelant par ses thèmes la série House of Cards (avec Kevin Spacey dans un rôle similaire), et qui soulève de nombreuses interrogations morales. Arbitrage est aussi l’écrin parfait pour nous rappeler l’immense charisme et le talent brut de Richard Gere qui incarne un personnage passé maître dans l’art de dissimuler ses nombreuses fêlures, même lorsque son empire s’écroule autour de lui. Une performance d’une belle complexité et qui, malgré cette supériorité divine qui lui permet de blesser ses proches sans le moindre remord, impressionne, notamment par sa capacité à conserver notre sympathie jusqu’au bout. Un salaud, oui… mais un salaud de cinéma comme on les aime !

 

 

 

6.

THE CONJURING

(CONJURING : LES DOSSIERS WARREN)

 

2013, de James Wan – USA

Avec Patrick Wilson, Vera Farmiga, Lili Taylor et Ron Livingston

Scénario : Chad Hayes et Carey W. Hayes

Directeur de la photographie : John R. Leonetti

Musique : Joseph Bishara

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Malgré l’échec artistique de l’attendu Insidious 2 (sorti deux mois plus tard), le prodige James Wan a néanmoins réussi à réinventer la terreur à l’écran en 2013. Classique, classieux et véritablement effrayant, The Conjuring effraie autant qu’il impressionne par sa mise en scène.

 

Retrouvez notre critique de The Conjuring ici.

 

 

 

5.

PRISONERS

 

2013, de Denis Villeneuve – USA / Canada

Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Paul Dano, Terrence Howard, Melissa Leo et Maria Bello

Scénario : Aaron Guzikowski

Directeur de la photographie : Roger Deakins

Musique : Johan Johannsson

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Le québécois Denis Villeneuve signe un thriller d’une noirceur impénétrable et dont le récit complexe et passionnant évoque les souvenirs de réussites majeures comme Seven ou Mystic River, auxquels il n’a rien à envier. Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal y trouvent leurs meilleurs rôles à ce jour.

 

Retrouvez notre critique de Prisoners ici.

 

 

 

4.

QUAI D’ORSAY

 

2013, de Bertrand Tavernier – FRANCE

Avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup, Julie Gayet, Anaïs Demoustier et Jane Birkin

Scénario : Bertrand Tavernier, Christophe Blain et Antonin Baudry

Directeur de la photographie : Jérôme Alméras

Musique : Bertrand Burgalat

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21040497_20130917180148438Le grand Bertrand Tavernier a peu abordé la comédie dans sa longue carrière, même si l’humour, généralement très mordant (Coup de Torchon en est le meilleur exemple) est très présent dans son œuvre. C’était donc une excellente surprise de découvrir en juillet dernier, lors d’un émouvant Q&A au cinéma de la place Flagey au cours duquel le réalisateur s’est montré intarissable, les premières images de Quai d’Orsay, sa première « vraie » et franche comédie.

 

Adaptation brillante de la bande dessinée d’Abel Lanzac et Christophe Blain, Quai d’Orsay suit Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz), un jeune universitaire chargé de rédiger les discours du Ministre des Affaires Etrangères, Alexandre Taillard de Vorms (décalque burlesque de Dominique De Villepin), interprété par un Thierry Lhermitte au sommet de son talent. Le candide entre de plein fouet dans les coulisses d’un ministère dirigé par ce vieux beau à la fois magnifique, charismatique, séduisant, plein de panache, mais également colérique, autosatisfait, influençable, ridicule, de mauvaise foi, incapable d’organiser clairement ses pensées et surtout, obsédé par son Stabilo Boss jaune fluorescent, outil indispensable à la bonne marche du ministère du Quai d’Orsay… Aucun texte ne lui convient jamais et, au grand désarroi d’Arthur, il change d’opinion comme de chemise selon son interlocuteur. Qu’il soit à New York ou dans la poudrière de l’Oubanga,  le Ministre fait cependant preuve d’un esprit bouillonnant et de bonnes intentions, avec pour maître mots : légitimité, lucidité, efficacité. Le Ministre est perpétuellement en dehors du concret, préférant anonner sans cesse de grands discours exaltés prêchant la grandeur d’âme de la France, pourfendant les néoconservateurs américains, les russes corrompus et les chinois cupides. Un homme de sa stature se sent à l’étroit dans l’hexagone!… Lhermitte est plus hilarant que jamais dans le rôle de ce grand prince qui brasse du vent, qui cite à tort et à travers Héraclite (souvent hors contexte) ou le Capitaine Haddock. Un homme « en vrille » qui se laisse trop facilement influencer par ses pompeux amis philosophes ou écrivains qui ne cherchent qu’à obtenir leur Légion d’Honneur en faisant des courbettes et en se rendant coupable d’un « étalage de culture flasque »…  Lhermitte ne joue jamais « comique » et cette approche fait ressortir – malgré l’absurdité ambiante – la grande sincérité de ce personnage grandiloquent mais qui arrive toujours à éviter la caricature. Le jeune Arthur, confronté à une administration où les coups-bas, les susceptibilités mal placées et les réunions interminables qui ne débouchent sur rien sont légion, comprend petit à petit la frustration de son nouveau mentor. Le jeune homme idéaliste est le témoin impuissant de l’inertie des technocrates, ainsi que de leur méconnaissance du peuple. A cet égard, la scène où le Ministre reçoit Molly Hutchinson (Jane Birkin), Prix Nobel de la Littérature à qui il ne laisse pas le soin d’en placer une est un bijou de précision comique de la part des deux acteurs.

 

Lhermitte est particulièrement bien entouré : l’immense Niels Arestrup trouve ici un des meilleurs rôles de sa carrière. Son directeur de cabinet somnolant est la voix de la raison et de la sagesse pour le Ministre bouillonnant : avec sa voix douce et posée, Arestrup apporte le calme nécessaire à l’énergie tournant à vide du Ministre, ainsi qu’une certaine ironie qui lui permettent de manipuler en douce les opinions de ce dernier.  Julie Gayet s’avère excellente en vamp opportuniste et Raphaël Personnaz, dont nous suivons le point de vue, est excellent lorsqu’il s’agit de réagir en silence face à la folie ambiante.

 

Comme dans L. 627 (la police), Ca Commence Aujourd’hui (l’enseignement), voire même L’Horloger de Saint-Paul (l’artisanat), Bertrand Tavernier explore les grandeurs et les servitudes d’un métier. Il le fait cette fois avec la bonne dose d’humour noir que mérite la politique française et signe, à la manière du Costa-Gavras de la grande époque, l’un des films les plus remarquables, drôles mais également pertinents sur le sujet.  A 72 ans, Tavernier signe une comédie plus jeune, plus moderne et universelle que la grande majorité des comédies françaises actuelles, revenues au temps du cinéma de papa. Il soigne tout particulièrement sa mise en scène, réinventant au passage l’art du gag visuel, puisqu’il filme Lhermitte tel un Diable de Tasmanie, entrant et sortant de l’écran « comme un ouragan » avec des faux raccords, un montage hystérique « illogique » et une urgence qui résument bien le personnage. Un brillant montage alterné nous montre Arestrup en train de batailler au téléphone pour règler une crise internationale imminente tandis que Lhermitte de son côté, perd son temps à émettre de longues théories sur la nécessité d’un bon Stabilo jaune « qui ne pluche pas »…

 

La moindre scène de ce scénario brillant s’avère essentielle à la narration, comme si Tavernier avait fait sienne la maxime du Ministre : « Enlevez le gras. Je veux du muscle, du tendon, du nerf. Le contraire du haricot de mouton!… » L’énergie, l’humour et l’intelligence de Quai d’Orsay sont communicatifs et méritent de placer ce 24ème long métrage de fiction au sommet de la filmographie d’un cinéaste qui depuis 40 ans, accumule les chefs d’œuvre.

 

 

 

3.

DJANGO UNCHAINED

 

2012, de Quentin Tarantino – USA

Avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Samuel L. Jackson, Leonardo Di Caprio, Kerry Washington, Don Johnson, Jonah Hill, Bruce Dern, Walton Goggins, James Russo et Franco Nero

Scénario : Quentin Tarantino

Directeur de la photographie : Robert Richardson

Musique : Divers

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django_unchained_ver8_xlgAvec Quentin Tarantino derrière (et brièvement devant) la caméra, Django Unchained s’annonçait évidemment comme bien plus qu’un simple remake du film culte et brutal de Sergio Corbucci (1966). Malgré l’apparition sympathique d’un toujours fringant Franco Nero, le Django « historique » de l’acteur italien et celui interprété par Jamie Foxx n’ont en commun que leur patronyme. (Le « D » est silencieux !)

 

Western révisionniste dans la droite lignée de son beaucoup trop bavard Inglourious Basterds, Django Unchained est un film nettement supérieur à son prédécesseur, qui avait trop tendance à s’éparpiller dans tous les sens. Avec un scénario plus maîtrisé (pour lequel Tarantino récolta d’ailleurs un Oscar), Django Unchained efface enfin certaines affèteries récentes du cinéma de son auteur qui auraient pu, avec le temps, transformer le style inimitable de ce dernier en autoparodie : finis les intertitres en milieu de film et la chronologie désordonnée ! Malgré sa longueur, Django Unchained est un film relativement « classique »… Bien qu’il s’attache à réinventer (voire à pasticher un chouïa) un genre bien spécifique comme les films précédents de son réalisateur (Jackie Brown et la blackxploitation, Kill Bill et le film de sabre japonais, Death Proof et les films grindhouse des seventies, Inglourious Basterds et le film de guerre à la Dirty Dozen…), Django Unchained est le film le plus libre et le moins encombré de références de son auteur depuis Reservoir Dogs et Pulp Fiction, même si ce neuvième long métrage conserve encore des accents de blackxploitation et emprunte certains thèmes et images à Sergio Corbucci (le magnifique thème original de Django composé par Luis Bacalov, les majestueux grands espaces enneigés du Grand Silence) et au Mandingo (1974) au thème similaire de Richard Fleischer…

 

Chez Tarantino, le solide et énergique réalisateur a souvent trop tendance à céder aux exubérances et au narcissisme du scénariste bouillonnant et surexcité qui a parfois trop de mal à réprimer son enthousiasme. C’était le cas d’Inglourious Bastards, trop brouillon et qui, malgré ses nombreuses qualités indéniables, aurait mérité d’être excisé de 20 minutes. Django Unchained, au contraire, passe d’un genre et d’un ton à l’autre avec aisance et brio. Pour preuve, un scène de comédie autour du Ku Klux Klan avec Jonah Hill est suivie par de rudes combats de Mandingo, puis par un dîner de cons dont le thème principal est le racisme. Dense, le scénario brasse les genres mais ne provoque jamais l’indigestion.

 

Au risque de choquer Spike Lee (qui se vexe de toute façon pour un rien), Tarantino a exprimé le souhait, dans sa note d’intention, de « traîter d’un sujet dont le  cinéma américain n’a jamais traité, par honte, et que les autres pays n’abordent pas parce qu’ils ne pensent pas en avoir le droit », mais, à l’inverse par exemple de Steve McQueen et son (néanmoins admirable) 12 Years a Slave, Quentin le fera à sa manière, c’est-à-dire en abordant frontalement le film de genre plutôt qu’avec un « grand film important calibré pour les Oscars… » Le racisme ? L’esclavage ?… Tout ça sera vu sous l’angle du film de vengeance, avec des scènes d’action à foison, beaucoup de comédie et des acteurs qui s’amusent comme des petits fous, heureux de réciter les dialogues croustillants d’un maître du dialogue.

 

Les deux premiers tiers du film sont peut-être ce que Tarantino a fait de mieux dans sa carrière, en grande partie grace à cette histoire d’amitié naissante entre l’esclave libéré Django (Jamie Foxx) et celui qui lui a ôté ses chaînes, l’épatant Docteur Schultz (un Christoph Waltz tour à tour hilarant, viril et intense, qui a bien mérité son second Oscar !) Tarantino s’amuse beaucoup avec ces personnages, notamment lorsque Schultz se présente (« Je suis le Docteur King Schultz et voici mon cheval, Fritz ! ») ou quand il a l’idée géniale de les faire galoper dans les plaines sous l’air de I Got a Name, de Jim Croce… Dans ces moments, la magie opère, la joie presque enfantine et l’esprit du western traditionnel sont présents. Le score (composé de chansons, de reprises de musiques cultes d’Ennio Morricone et même d’une nouvelle composition de ce dernier) ajoute encore à la grandeur opératique de la mise en scène, des chevauchées sauvages et des gunfights violents.

 

Comme à l’accoutumée chez Tarantino, le moindre petit rôle est soigné, notamment lors des scènes anthologiques entre Leonardo DiCaprio et Samuel L. Jackson, un duo maléfique que l’on aimerait retrouver prochainement dans leur propre sitcom… Di Caprio joue Calvin Candie, le personnage le plus raciste jamais vu sur un écran de cinéma, un dandy aux dents noires, vaniteux et cruel, sorte de Conte Zaroff aussi kitsch qu’effrayant et dont chaque pore respire la haine. Malgré cette performance géniale d’un DiCaprio étonnant, Samuel L. Jackson est toujours à deux doigts de lui voler la vedette. Son personnage, Stephen, vieux majordome noir aux cheveux blancs, presque sénile, dégoûté à l’idée qu’un « nègre » comme Django soit autorisé à dormir dans la grande maison de son maître, se révèle encore plus effrayant et insidieux. Ses réactions et son indignation s’avèrent absolument hilarantes, mais son personnage à première vue comique s’avère en fin de compte le plus dangereux et le plus détestable. Lorsque ce duo est à l’écran, notamment dans une longue scène de dîner rappelant la scène du bar de Inglourious Basterds, la violence et le drame sont toujours à deux doigts d’exploser. Tarantino a l’art de créer un suspense insoutenable sans artifices, par la simple force de sa direction d’acteurs et de son art consommé du dialogue.

 

Quelques menus défauts ne viennent pas gâcher la fête. Il est vrai que Django lui-même semble parfois faire de la figuration dans son propre film, écrasé par les performances exceptionnelles de Waltz, DiCaprio et Jackson, véritables « serial scene-stealers ». La pauvre Kerry Washington n’a que quelques lignes et souffre du syndrome « sois belle et tais-toi »… mais l’histoire d’amour mythique entre Django et Broomhilda résonne malgré tout. Et  puis décidément, Quentin Tarantino doit absolument arrêter de faire l’acteur car même sa courte apparition en bandit australien (avec accent ridicule inclus) fait un peu peine à voir…

 

Django Unchained est également le film du réalisateur dont les images sont les plus mémorables, grâce à la photographie exceptionnelle de Robert Richardson. Tarantino déconstruit un genre pour le reconstruire à sa sauce post-moderne… mais le fait que Django Unchained reste un véritable western avant tout (ou plutôt un « southern », comme le répète son réalisateur, puisqu’une grande partie du film se déroule dans une plantation du Mississipi) tient du miracle ! Le réalisateur nous entraîne ainsi dans une aventure épique d’innocence perdue, de justice sanglante, de duels brutaux animés par des bons, des brutes et des truands…  La puissance mythique du western américain associée à l’ironie et la violence inhérentes au western spaghetti, le tout mis en scène par le réalisateur le plus singulier, le plus enthousiaste et le plus brillant de son époque ? Django Unchained est une proposition irrésistible ! Tarantino ne déçoit pas, ajoutant encore de la richesse à son récit en incluant des éléments de la mythologie germanique (la légende de Siegfried et Broomhilda) et un humour hérité des Monty Python (la désormais célèbre scène du Ku Klux Klan, palme de la scène la plus drôle de 2013…) Malgré ses 165 minutes, on ne voit jamais le temps passer dans Django Unchained… et l’on attendra avec impatience le western suivant de son auteur, prévu pour 2016.

 

 

2.

SIGHTSEERS

(TOURISTES)

 

2012, de Ben Wheatley – UK

Avec Alice Lowe, Steve Oram, Kenneth Hadley et Eileen Davies

Scénario : Alice Lowe, Steve Oram et Amy Jump

Directeur de la photographie : Laurie Rose

Musique : Jim Williams

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sightseers-posterQue se passe-t-il lorsque l’on croise l’humour noir et impitoyable de C’est arrivé près de chez vous au road movie et au film social anglais inspiré de Mike Leigh ? La réponse : Sightseers, troisième long-métrage de celui qui, à une allure effrénée, est en train de devenir le nouveau petit génie du cinéma britannique : Ben Wheatley, l’homme qui tourne plus vite que son ombre (son film suivant, A Field In England est également sorti en 2013) et qui nous avait déjà épatés en 2011 avec l’éprouvant Kill List.

 

Sightseers est un film sur la fuite en avant, le besoin irrépressible de s’échapper d’une vie tristounette et des contraintes sociales. Ce n’est pas un hasard si la chanson Tainted Love avec les paroles « I’ve got to get away » s’avère si importante dans le film… Les « héros » de Sightseers, de prime abord péniblement « quelconques » sont Tina (Alice Lowe), jeune femme naïve, empotée et mal dans sa peau fuyant une vieille mère acariâtre et possessive qui ne lui pardonne pas la mort accidentelle (et hilarante) de leur chien… et Chris (Steve Oram), son nouveau compagnon, un rouquin barbu et adepte du bonnet de pêcheur qui lui propose une excursion en camping-car dans les endroits touristiques les plus minables et involontairement kitsch de la campagne anglaise contemporaine : le Musée du Tram, le Musée du Crayon… Leur relation va s’approfondir lorsqu’en chemin, Chris dévoile sa vraie nature et se met à occire les quidams qui le dérangent : ceux qui jettent leurs détritus à terre, des adolescents bruyants, des adultes bien pensants et autres imbéciles de tous bords imbus de leurs personnes… Pour Tina, fascinée, c’est une vraie révélation ! Avec zèle, elle va bientôt imiter son compagnon, transformant le périple en une macabre compétition… Au départ, les meurtres commis par Steve semblent motivés par un complexe de classe sociale mais on se rend bien vite compte que personne ne sera épargné, un thème qui rappelle la maxime des films précédents de Wheatley : « L’enfer, c’est les autres… » Bientôt, les victimes de Steve et Tina sont tuées pour le simple crime de leur ressembler un peu trop et le fossé entre nos deux natural born killers se creuse … Chris tue machinalement et sans émotion, parce qu’il veut garder le contrôle. Tuer pour lui est un acte presque ordinaire. Tina tue parce qu’elle recherche le chaos et va s’épanouir dans le meurtre…

 

Adaptation pour le cinéma de sketchs joués sur scène, écrits et interprétés par ses deux acteurs principaux, Sightseers, plus encore que Kill List, fuit les normes du cinéma anglais traditionnel pour créer un mélange de comédie de mœurs, d’humour noir, de violence graphique décomplexée et d’une forte dose de surréalisme psychédélique. Pour montrer les états d’âme, le paysage mental de ses deux anti-héros, Wheatley compose une formidable séquence onirique et psychédélique d’anthologie, s’apparentant à un véritable trip cinématographique à la Yellow Submarine, rappelant les meilleurs thrillers paranoïaques des années 70. Montage, sons, couleurs vives, choix des focales… plutôt que d’utiliser les nouveaux artifices du cinéma, Wheatley, avec un budget microscopique, en ressuscite des vieux pour créer du neuf. Sa réalisation s’apparente ainsi à un mix brillant et homogène entre la grandiloquence des meilleurs films de Ken Russell et la brutalité réaliste du cinéma coup de poing d’Alan Clarke. Un mélange de tons (le carnage gore, la comédie sociale, l’étude de mœurs, l’histoire d’amour, l’absurde) dont le réalisateur réussit brillamment à maintenir le difficile équilibre. Wheatley signe une tragicomédie absolument brillante à l’humour noir subtil. Ainsi, lorsque Tina écrit une gentille lettre à sa mère, l’émotion est désamorcée par la taille du crayon gigantesque qu’elle a acheté au Musée du Crayon… Wheatley fait de l’incongruité comique une de ses spécialités, que ce soit lors des scènes d’amour tristement banales et peu sexy du couple ou des scènes de meurtre, aussi drôles que réellement choquantes.

 

De pauvres ploucs tristes, Steve et Tina se transforment vite en deux magnifiques sociopathes. Leur cynisme par rapport à cette humanité détestable n’empêche pas la réelle profondeur de leur histoire d’amour. Il est facile de s’identifier au couple et de les trouver sympathiques puisqu’ils commettent le tabou ultime et nous vengent dans la bonne humeur de toutes nos petites frustrations : tuer en toute impunité les cons et les emmerdeurs de tous bords…  Cerise sur le gâteau, Sightseers se permet un final en forme de pirouette aussi gonflé que réellement brillant, bien que logique vis à vis de son thème principal… une scène finale abrupte qui risque de diviser mais qui s’avère absolument inoubliable… Sightseers est en fin de compte le miroir d’une triste nation pour laquelle l’ennui est le quotidien. Un film contestataire qui n’a pas peur de se montrer transgressif en faisant de deux personnes à priori banales les monstres malgré eux que mérite l’Angleterre…

 

 

 

1.

SEARCHING FOR SUGAR MAN

(SUGAR MAN)

 

2012, de Malik Bendjelloul – UK / Suède

Avec Rodriguez, Stephen « Sugar » Segerman, Dennis Coffey, Mike Theodore et Dan DiMaggio

Scénario : Malik Bendjelloul, Stephen « Sugar » Segerman et Craig Bartholomew Strydom

Directeur de la photographie : Camilla Skagerström

Musique : Rodriguez

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XP SUGAR MAN 120Rares sont les films qui réhabilitent un artiste précieux et indispensable qui, pour une raison ou une autre, est tombé dans l’oubli le plus complet. Plus rares encore sont ceux qui nous rappellent que l’art est un moteur puissant qui a la capacité d’influencer des destins, qu’ils soient à titre personnel ou celui d’une nation entière.

 

Le documentaire Searching For Sugar Man est de cette trempe.

 

Parmi les amateurs de la scène rock, la rumeur court qu’au début des années 70, à Detroit, le populaire chanteur / compositeur folk / rock Sixto Rodriguez se serait suicidé sur scène d’une balle dans la tête, après le manque de succès de ses deux albums, Cold Fact (1970) et Coming From Reality (1971). D’autres jurent qu’il se serait immolé devant son public… Dans sa superbe chanson « Cause », Rodriguez parlait d’un homme qui « perdait son job deux semaines avant Noël »… Ironie du sort, c’est ce qui arriva au chanteur l’année suivante, abandonné par sa maison de disques… Pas assez commercial, récalcitrant à l’idée de devenir une star, Rodriguez, souffrant d’une grande timidité, chantait parfois le dos tourné à son public… Son talent, lui, était indéniable. A l’époque où Bob Dylan sortait (déjà) de sa retraite pour enregistrer le chaotique Self-Portrait (1970), alors considéré comme le pire album de sa carrière (un album aujourd’hui revu à la hausse), Rodriguez aurait pu lui succéder. Son immense talent, étalé sur les 25 chansons contenues dans ses deux albums, auraient du faire de lui une star, une icône, une référence… Deux ans plus tard, Rodriguez n’était plus là.

 

Aux Etats-Unis, personne ne se souvient de Sixto Rodriguez (connu simplement sur les pochettes de ses albums comme « Rodriguez »), obscur artiste dans la mouvance dylanienne anti-establishment, disparu aussi vite qu’il était apparu sans fanfare.  A l’écoute du soundtrack du film, composé uniquement des chansons de l’artiste, il est pourtant difficile de comprendre pourquoi ce dernier n’a pas rencontré le succès. Chacune de ses chansons est un chef d’œuvre, un classique oublié d’une époque où la musique anglo-saxonne était d’une richesse incroyable. Rodriguez semble-t-il, n’a juste pas eu de chance et est retombé dans l’anonymat comme des milliers d’autres artistes avant et après lui. Ironie toujours, la bande sonore de Searching For Sugar Man s’est vendue à des millions d’exemplaires !…

 

En Afrique du Sud par contre, l’histoire de Rodriguez est différente. Une star, une icône, une référence… c’est exactement ce que le chanteur est devenu là-bas. En fait d’histoire, il s’agit d’une véritable légende… En plein régime de l’apartheid, les copies pirates de ses deux albums commencent à circuler sous le manteau. Le ton gentiment contestataire des chansons poétiques et puissantes de l’artiste à la voix chaude donne du baume au cœur du peuple opprimé que le chanteur incite à « libérer son esprit »… La popularité de Rodriguez va croissante. Les rumeurs les plus fantasques sur sa mort aussi. Des rumeurs dues au fait qu’absolument AUCUNE information ne circulait sur le chanteur, autres que les quelques photos, énigmatiques, sur les pochettes de ses albums. Seule sa musique était connue. Lorsque ses chansons sont enfin commercialisées dans le pays (toujours sur des disques pirates), le chanteur en vend autant qu’Elvis ou les Beatles… Ses chansons « I Wonder » et « Sugar Man » deviennent des hymnes officieux chez les libéraux de la classe moyenne, les jeunes, les opposants au régime… sans oublier les amoureux de la bonne musique. Lorsque les radios les diffusent, la censure intervient… et griffe les moments jugés les plus choquants sur ses 33 tours…

 

Le documentaire de Malik Bendjelloul (dont c’est le premier film) suit Steve « Sugar » Segerman, propriétaire d’un magasin de disques de Cape Town et le journaliste Craig Bartholomew, deux fans du chanteur, qui au cours des années 90 se sont lancés dans une incroyable quête pour découvrir la vérité sur le triste sort de leur idole, frustrés du manque d’informations sur sa vie et sa mort. Une quête qui commence par un simple e-mail répondant à une demande d’informations, grâce à l’avènement d’internet. La vérité qu’ils découvrirent est encore plus incroyable et miraculeuse que les rumeurs qui circulent… Les images de Rodriguez sont très rares mais le réalisateur parvient cependant à nous conter une histoire beaucoup plus originale qu’un biopic ordinaire : l’histoire incroyable d’une superstar qui n’en était pas une… Les informations qu’ils récoltent font part d’un homme singulier, d’un saint sans autre religion que la poésie de la rue et de la classe ouvrière, d’un homme profondément bon, dont la musique est l’expression d’un être intérieur  béni par le talent.

 

A partir de ce point, notre texte contient des SPOILERS qui gâchent la surprise du film…

 

Avec une économie et une pudeur incroyables, le réalisateur dévoile le résultat de l’enquête des deux compères, qui en 1997 a enfin abouti à la vérité sur la mort de Rodriguez… Celle-ci n’a jamais eu lieu ! Rodriguez est bien vivant, résident toujours à Détroit et travaillant comme ouvrier du bâtiment, sans le sou. Il vit seul, parfois visité par ses trois filles, dans une très modeste maison et ses collègues de travail ignorent tout de son passé d’artiste. Mais le plus hallucinant, c’est que Rodriguez lui-même ignorait tout de son succès et de sa renommée sud-africaine. Sans parler des millions en royalties dont il n’a jamais vu la couleur…

 

La première apparition à l’écran de Rodriguez, interviewé en 2012, relève de la pure magie cinématographique. Un visage vieilli qui apparaît à sa fenêtre, larges lunettes de soleil sur le visage, des gestes hésitants, un sourire franc mais timide… L’apparition de Rodriguez procure des frissons de bonheur !… Lorsque le réalisateur l’interviewe enfin, le chanteur oublié se montre digne de sa légende. Aussi énigmatique que véritablement charismatique, d’une modestie et d’une gentillesse à toutes épreuves, Rodriguez, caché derrière ses grandes lunettes et ses longs cheveux raconte son histoire dans son style inimitable, en relativisant, avec humour et une grande intelligence dans les mots choisis, un peu comme si le poète composait en parlant.

 

Avec un budget très serré (le film est tourné en Super 8 mais le réalisateur, à cours d’argent, dut se résoudre à filmer certains plans sur son smartphone !), Malik Bendjelloul alterne entre photos d’archives, interviews actuelles, animations (maladroites) montrant la silhouette de Rodriguez déambulant, solitaire, tel un fantôme, dans les rues de Détroit et surtout, des images filmées au caméscope amateur en 1997, dévoilant des images du triomphal concert de Rodriguez en Afrique du Sud devant un public presque aussi ému qu’à la libération de Mandela. Si le cinéma existe, c’est parfois pour nous montrer ces moments-là, inoubliables, bouleversants, uniques, que l’on regarde avec la larme à l’œil et un grand sourire de joie…

 

Certains critiques ont souligné certaines omissions soi-disant « trop pratiques ». Rodriguez, c’est vrai, repartit en tournée en Australie en 1979 et 1981 après des années de silence. Pratiquement rien n’est révélé de sa vie privée, de l’identité de la mère de ses enfants, de prétendus problèmes de drogue (des rumeurs que le chanteur n’a depuis, pas pris la peine de dignifier par des réponses…) ni de ce « trou » de 25 ans. On répondra à ces critiques que tout le film est vu à travers les yeux de deux hommes (Segerman et Bartholomew) et d’une nation qui ignoraient absolument TOUT de la vie de cet homme mystérieux qu’ils avaient porté aux nues et qu’ils croyaient mort. A l’accusation à l’encontre du réalisateur de « fabriquer un mythe », nous répondrons que c’est tout un peuple et non Malik Bendjelloul qui l’a créé. Les sanctions internationales dictées par le régime de l’apartheid rendait la communication avec le monde extérieur pratiquement impossible, particulièrement avec un chanteur considéré comme un ennemi du régime en place.

 

Searching For Sugar Man n’est certes pas une oeuvre techniquement irréprochable (on sent le manque de budget !) et l’on pourra argumenter que la légende est plus forte que le film, mais sa force d’évocation et sa puissance émotionnelle sont indéniables. Searching For Sugar Man est une histoire universelle, un « feel-good movie » qui rend heureux et qui démontre de la plus belle des manières que l’art est plus fort que l’oppression. Un film qui plus est porteur d’espoir : si un artiste aussi phénoménal que Rodriguez fut viré par sa maison de disques, combien d’artistes frustrés mais incroyablement talentueux parcourent les rues du monde entier ?

 

Rodriguez est sans conteste le grand héros de l’année cinématographique 2013… et sans aucun doute des années à venir, puisqu’il est remonté sur scène avec une tournée mondiale triomphale depuis le succès du film, Oscar du Meilleur Documentaire 2013. Justice ! L’odyssée de Rodriguez, aujourd’hui âgé de 71 ans, ne fait que commencer. Si le musicien (toujours aussi modeste et timide, avare en confidences) préfère rester dans l’ombre (il vit toujours dans sa modeste maison de Detroit), sa musique exceptionnelle, qui n’a rien à envier aux plus grands, mérite bien sa place au soleil !

 

Il ne vous reste plus, si ce n’est déjà fait, qu’à acheter ses albums.

 

 

 

Grégory Cavinato

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