BIFFF 2018… Yurigokoro

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2017, de Naoto Kumazawa – Japon

Scénario : Naoto Kumazawa, d’après le roman de Mahokaru Numata

Avec Yuriko Yoshitaka, Tori Matsuzaka, Ken’ichi Matsuyama, Kaya Kiyohara, Nana Seino, Aimi Satsukawa et Tae Kimura

Directeur de la photographie : Keisuke Imamura

Musique : Goro Yasukawa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les  origines du Mal

 

Chaque année au BIFFF, c’est la même rengaine : un chef d’œuvre passe plus ou moins inaperçu à cause de son horaire de diffusion. Ce fut déjà le cas pour l’américain Faults en 2014 et pour le coréen The Beauty Inside en 2016, des perles dissimulées dans les tréfonds de la programmation qui, si justice il y avait, se seraient retrouvées en bonne place au palmarès. Las, à 14h, la salle diffusant Yurigokoro n’était qu’à moitié remplie…

 

Dans la campagne japonaise, Ryosuke est un jeune homme bien sous tous rapports et dont l’avenir s’annonce radieux : il vient d’ouvrir un restaurant qui cartonne, il s’est trouvé une future femme magnifique et se voit déjà papa poule entre deux omelettes aux champignons. Vous vous en doutez, tout cela est bien trop beau pour être vrai : le père de Ryosuke, Hosoya, un écrivain dont il est très proche, lui annonce qu’il est atteint d’un cancer du pancréas qui le condamne à très courte échéance. Plus surprenant, sa future femme, Chie (c’est son prénom…) le quitte brusquement. Sans un mot… pas la moindre explication ni même un au revoir ! La vie reprend son cours, morne et triste. Alors que son père est hospitalisé, Ryosuke découvre un journal intime dans ses affaires. Un manuscrit bien étrange qui commence par une phrase qui en dit long : « J’ôte la vie sans aucun remords… ». Est-ce l’ébauche d’un roman de son paternel ? Une interview de Maïté, du temps où elle fracassait des anguilles sur FR3 ? Intrigué, Ryosuke ne peut s’empêcher de tourner les pages et découvre qu’il s’agit des mémoires d’une personne qu’il a autrefois bien connue : sa propre mère, Misako, qui s’est noyée dans des circonstances mystérieuses alors qu’il n’avait que 3 ans. Au fil des pages, Ryosuke se rend compte qu’il est en train de lire les confessions d’une authentique tueuse en série, avec la description en détails de ses nombreux meurtres, souvent gratuits. Le film narre en flashbacks toute l’histoire de Misako, de son enfance à sa disparition. Alors qu’il met tout en œuvre pour retrouver la trace de Chie, Ryosuke est confronté à ses propres pulsions de violence ainsi qu’à cette nouvelle et insupportable réalité : comment continuer à vivre lorsque l’on est le fils d’un authentique monstre ? Fasciné autant que révulsé par le récit de sa mère, Ryosuke se laisse lentement envahir par les ténèbres. Reste à savoir si le Mal est une « maladie » héréditaire…

 

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En 2011, l’écrivain Mahokaru Numata publiait ce roman qui fit l’effet d’une véritable bombe au Japon. Vendu à plus de 200 000 exemplaires, Yurigokoro a défrayé la chronique et divisé ses nombreux lecteurs, certains conspuant l’œuvre pour sa prétendue immoralité tandis que d’autres criaient au génie. Six ans plus tard, son adaptation sulfureuse au cinéma attise une fois de plus les deux camps et le réalisateur Naoto Kumazawa (Vanished, Tokyo Noir) est bien conscient qu’il marche sur des charbons ardents. Heureusement pour nous, le cinéaste n’a pas oublié l’adage d’Oscar Wilde : « Il n’y a pas de livre moral ou immoral. Un livre est bien écrit ou mal écrit, c’est tout. » Bien plus qu’un simple brûlot provocateur, Yorigokoro est une œuvre magnifique, ambigüe et délicate qui pose une question très simple : un monstre peut-il retrouver son humanité ? La question est passionnante et les réponses proposées par le film susciteront le débat, certes, mais feront passer le spectateur par une large gamme de sentiments contradictoires. Bien plus qu’un énième film de serial killer, Yurigokoro est une merveille de subtilité et d’émotion qui examine les états d’âme d’une meurtrière sans pour autant faire appel aux codes du film de genre. Pas de fantastique ni de thriller chez Kumazawa, juste un drame psychologique suivant une poignée de personnages irrémédiablement liés par le Mal.

 

« Yurigokoro » n’est pas un mot de la langue japonaise, il s’agit du terme inventé par Misako pour décrire son état, ses pulsions. Le terme est dérivé d’une remarque faite par sa mère lorsqu’elle était toute petite et qu’elle avait mal comprise. Il n’y a donc pas de traduction littérale pour ce néologisme désignant un état fiévreux, une sorte de présence, de force spirituelle qui pousse la jeune femme, dès son plus jeune âge, à tuer. Le Mal est-il une maladie ? Peut-être pas, mais dans le cas de Misako, c’est une affliction.

 

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Pour illustrer les meurtres de son « héroïne », le réalisateur n’a pas peur d’accumuler les scènes traumatisantes mais ne le fait jamais gratuitement. Sa mise en scène a l’élégance de ne jamais tomber dans l’excès ou la complaisance. A l’instar du Jean-Baptiste Grenouille interprété par Ben Whishaw dans la laborieuse (voire impossible?) adaptation cinématographique du Parfum, de David Süskind, Misako est une psychopathe violente, animée de pulsions homicides. A peine âgée de 5 ans, elle pousse une de ses petites camarades dans l’étang et la regarde se noyer avec délectation. A l’adolescence, elle fait tomber une grille en fonte sur la tête d’un brave quidam qui aidait une fillette à retrouver son doudou dans le caniveau. Devenue adulte, elle trucide son premier amant après l’amour et semble y prendre du plaisir. Misako se lance ensuite dans une longue relation sado-masochiste avec une jeune femme mentalement instable, adepte de l’automutilation. Elle l’encouragera à se faire du mal, allant jusqu’à lui asséner le coup de couteau final pour la « libérer ». Des actes brutaux et cruels dont elle ne sera jamais accusée puisqu’elle arrive toujours à les déguiser en accidents. Mais, contrairement à Grenouille, sorte de robot impulsif, calculateur et froid, qui semble étranger à toute notion d’humanité, Misako va acquérir la sienne en chemin, au fil de ses rencontres. Un soir, elle rencontre Hosoya, un jeune homme solitaire qui vient de rater une tentative de suicide après le décès de sa bien-aimée. Misako envisage d’abréger ses souffrances mais contre toute attente, entre les deux âmes en peine, quelque chose se produit… Misako tombe amoureuse pour la première fois. Et celle qui aurait pu passer son existence entière à trucider ses semblables dans l’allégresse, va devenir une mère de famille, une jeune mariée aimante, belle, voire terriblement attachante. L’histoire d’amour entre Hosoya et Misako, fragile et mouvementée, leur amènera le petit Ryosuke.

 

Loin du cliché du serial killer, Misako est un personnage de cinéma fascinant, aussi émouvant qu’effrayant par son imprévisibilité. Née mauvaise, cruelle, totalement dénuée d’empathie, sorte d’autiste diabolique, elle évolue au contact de l’amour et comprend petit à petit ses erreurs de jeunesse. Au point, avec le temps, de développer des remords et de faire profil bas. Le Mal est son état naturel, ce qui rend sa tardive transformation et sa tentative de rédemption (après des dizaines de victimes innocentes) encore plus émouvantes. Car si le personnage apprend l’amour, il prend aussi conscience de sa propre monstruosité et de la valeur d’une vie. Après 25 ans de crimes impunis, après une vie solitaire et marginale où elle n’a jamais pu garder un job plus de quelques semaines, après être brièvement tombée dans la prostitution, Misako devient une femme « ordinaire » et découvre les vertus insoupçonnées d’une petite existence tranquille. Son passé, bien évidemment, va la rattraper et nous comprenons tout de suite que, malgré sa détermination, sa rédemption est vouée à l’échec. Comment reprendre une vie normale après tout ça ? Comment avouer ce lourd passé à l’homme qu’elle aime ? Et surtout… comment ne pas replonger ?… C’était le défi que s’était lancé Misako avant sa mort prématurée, sans soupçonner le lourd tribut qu’elle allait transmettre à son fils en rédigeant ce journal intime qui ne lui était pas destiné, Misako l’ayant écrit uniquement à destination de Hosoya.

 

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C’est ce chapitre évoquant la nouvelle vie de Misako qui a provoqué le scandale au Japon : pourquoi un tel monstre aurait-t-il droit à la rédemption ? Est-il moralement acceptable de pardonner ses offenses au Mal absolu ? Des questions passionnantes, magnifiquement véhiculées par l’exceptionnelle performance de Yuriko Yoshitaka, frêle mais dangereuse, mi-ange, mi-démon, se complaisant dans la barbarie avant d’être terrassée par la force de l’amour et de la compassion, concepts qui lui étaient autrefois complètement étrangers.

 

La narration en flashbacks dévoilant peu à peu les parallèles entre la vie de la mère et du fils est une réussite totale. Ludique et brillant, le récit fait s’imbriquer les deux périodes et les tourments intérieurs des deux personnages avec beaucoup d’habileté. Mais la narration n’aurait rien été sans la poésie incroyable qui sous-tend le film du début à la fin. La photographie, signée Keisuke Imamura, chaude et colorée, tend vers les codes du conte de fées et les images, d’une beauté renversante, regorgent d’idées visuelles, comme celle de systématiquement filmer « le monstre » en rouge vif au sein de décors plus ternes, avant de lui donner des couleurs plus neutres lorsque Misako fait son mea culpa. Rares sont les films qui, tout en distillant une émotion grandissante, nous forcent à nous poser la question de ce qui est moralement acceptable. Que l’on adhère ou pas avec son discours, Yurigokoro est une œuvre inoubliable, partant des ténèbres pour aller vers l’espoir, s’arrêtant en chemin sur toutes les ambigüités possibles…

 

Grégory Cavinato

Remerciements à Jonathan Lenaerts et à toute l’équipe du festival.

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