BIFFF 2018… Downrange

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2017, de Ryûhei Kitamura – USA

Scénario : Ryûhei Kitamura et Joey O’Brian

Avec Kelly Connaire, Stephanie Pearson, Rod Hernandez, Anthony Kirlew, Alexa Yeames, Jason Tobias et Aion Boyd

Directeur de la photographie : Matthias Schubert

Musique : Aldo Shllaku

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfer Mécanique

 

En virée pour les vacances d’été, six étudiants (trois filles et trois garçons) qui ne se connaissent pas font du covoiturage jusqu’à ce que leur véhicule, un van flambant neuf, se retrouve avec un pneu crevé sur une jolie route désertique de Californie. Galants, les hommes s’empressent de sortir le cric et la roue de secours tandis que les dames tapent la causette. Autour d’eux, des champs de blé, quelques arbres touffus et le soleil brûlant pour seuls témoins. Ils se rendent compte que leur arrêt forcé n’est pas un accident lorsqu’une douille tombe du pneu éclaté : un tireur embusqué les a pris pour cibles et, alors qu’ils sont immobilisés sans la moindre possibilité d’aller chercher de l’aide (la prochaine ville est à des heures de marche) ou de téléphoner (pas de réseau !), ce dernier va tenter, par jeu, de les assassiner un à un. Les hostilités commencent lorsque le jeune homme qui changeait le pneu s’écroule d’une balle en pleine tête. Coincés et vulnérables, ses camarades n’ont d’autre solution que de se cacher derrière leur véhicule. Quelque part dans les champs, au sommet d’un arbre, le sniper armé d’un fusil à longue portée, attend le moindre de leurs mouvements, un pied ou une tête qui dépasse de leur abri de fortune, pour les tirer comme des lapins. C’est la règle du genre, l’incrédulité initiale des victimes face à la situation va conduire certains d’entre elle à commettre des erreurs fatales. Les survivants cherchent un plan d’évasion mais leurs options sont horriblement limitées. Une fois l’hystérie passée, la peur et l’incompréhension s’installent. Et ce ne sont pas forcément ceux que l’on attend qui vont se montrer les plus héroïques.

 

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On connaissait le huis-clos en appartement (La Corde, Fenêtre sur Cour, d’Alfred Hitchcock), sur un radeau (Lifeboat, toujours Hitchcock), au tribunal (12 Hommes en Colère, de Sidney Lumet), en cabine téléphonique (Phone Booth, de Joel Schumacher), dans un sous-marin (Das Boot, de Wolgang Petersen), un vaisseau spatial (Alien, de Ridley Scott), un commissariat (Garde à Vue, de Claude Miller), voire même dans un cercueil (Buried, de Rodrigo Garcia)… Ryûhei Kitamura vient d’inventer un nouveau genre paradoxal : le huis-clos au grand air ! Avec le mauvais esprit réjouissant qui le caractérise, le plus américain des réalisateurs japonais nous livre une version horrifique et ludique de The Wall, l’excellent thriller de Doug Liman sorti en 2017, dans lequel un soldat américain, caché derrière un vieux mur tout branlant, sa seule défense, devenait la proie d’un tireur invisible qui jouait à « Où est Charlie ? » dans le désert irakien.

 

A l’heure où le débat sur le second amendement fait (une fois de plus) rage aux États-Unis, Kitamura transforme un sniper fou (dont nous n’apprendrons ni l’identité, ni les motivations et dont nous ne verrons jamais vraiment le visage) en croque-mitaine moderne. L’invisibilité du personnage lui confère une aura fantastique fascinante (comme dans Predator, par exemple), qui vient s’immiscer peu à peu dans cet inévitable sous-texte politique. Partant de ce high concept minimaliste et excitant, que n’aurait pas renié le grand scénariste Larry Cohen, Kitamura va pouvoir lancer son jeu du chat et de la souris concentré en un lieu unique. Réalisateur revendiquant son côté punk et anarchique, sorte de Sam Raimi du Soleil Levant adepte d’un cinéma bricolé à l’aide de bouts de ficelle, Kitamura a néanmoins acquis un joli savoir-faire technique (au niveau de la direction d’acteurs ce n’est pas encore tout à fait ça…) qui s’est nettement développé et amélioré depuis ses débuts japonais avec les foufous (mais trop longs et trop brouillons) Versus, Alive et Azumi, des longs métrages dézingués qui ont fait les belles heures des festivals de cinéma fantastique. En 2018, son style est toujours aussi percutant mais cette fois, le rythme est plus resserré, sans le moindre temps mort. Avec ses angles de caméra tarabiscotés, ses travelings impossibles, sa violence franche du collier et son montage nerveux, Downrange est une œuvre cruelle et drôle qui explore toutes les possibilités (forcément très limitées) de son concept casse-gueule. Kitamura, qui ne tient jamais en place, s’avère être le cinéaste le plus apte à transcender l’immobilité du sujet. Plus mature que par le passé, il met sa mise en scène entièrement au service de l’histoire, notamment lors de cette séquence-clé qui propose une idée intéressante sur le changement du point de vue. Lorsque nos jeunes héros ont découvert la menace qui pèse sur eux, la caméra, jusque ici concentrée sur ces derniers, s’en va rejoindre le tireur dans un long mouvement de grue qui se termine 200 mètres plus loin. La mise en scène est donc particulièrement efficace mais Kitamura n’oublie pas de s’en donner à cœur joie lors de soudains et douloureux déchaînements de violence.

 

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Car l’aspect le plus choquant de Downrange tient, à l’instar du scandaleux Crash de David Cronenberg, dans son exploration détaillée des dégâts de la tôle sur le corps humain. Filmées de manière fétichiste avec un admirable souci du détail dans les effets gore (pas de doute, nous sommes bien dans l’univers du réalisateur de l’excellent Midnight Meat Train), les scènes de carnage mécanique montrent des corps triturés de toutes parts, troués par des impacts de balles ou complètement explosés lorsqu’ils rentrent en contact avec des véhicules lancés à toute allure. La tôle, le feu et la chair ne font décidément pas bon ménage. Downrange est un film qui fait mal. Très mal. On souffre pour ces jeunes adultes ordinaires, innocents et complètement impuissants face à cette menace abstraite et cette brutalité arbitraire.

 

Les écueils à éviter à tout prix dans ce genre d’exercice, qui nécessite un scénario en béton, sont la stagnation et la répétition. Le casting de Downrange ne casse pas trois pattes à un canard mais les acteurs les plus « limités » ont tendance à ne pas faire long feu dans la ligne de mire du boogeyman. Les réactions des protagonistes sont dans l’ensemble plutôt cohérentes (rare dans ce genre de série B !), les situations sont retorses et inventives, l’écriture ingénieuse et le film tient la route grâce à une pulsion de survie permanente, où chaque faux pas peut s’avérer fatal.

 

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Ludique par nature, Downrange est le genre de série B jouissive, follement amusante et bourrée d’humour noir qui part d’une situation absurde et injuste pour nous emmener sur le terrain du suspense et de l’action pour un bain de sang mémorable L’humour ne désamorce heureusement jamais la tension, savamment distillée, jusqu’à un climax ironique et cruel en diable. Ryûhei Kitamura a donc réussi un drôle de pari : nul doute que si le Président Trump voit Downrange, il proposera d’armer les automobilistes américains jusqu’aux dents…

 

Grégory Cavinato

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