BIFFF 2017… Tunnel

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(TEO-NEOL)

 

2016, de Seong-hun Kim – Corée du Sud

Scénario : Seong-hun Kim

Avec Jung-woo Ha, Doona Bae, Dal-su Oh, Sang-hee Lee, Nam Ji-hyun, Kim Hae-sook et Park Hyuk-kwon

Directeur de la photographie : Tae-sung Kim

Musique : Young-jin Mok

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ça va être tout noir !

 

A force de donner dans la surenchère, le film-catastrophe, sous-genre cinématographique particulièrement américain, a fini par perdre de vue le plus important : raconter des histoires humaines de survie, mettant en scène des personnages confrontés à des situations abominables et obligés de donner le meilleur d’eux-mêmes pour s’en sortir. Voilà un genre qui exalte les concepts de courage, de bravoure et de sacrifice, conjuguant grand spectacle et drames intimes. Malheureusement, avec des titres comme Independence Day, Deep Impact, Armageddon, Le Jour d’Après, 2012, Fusion ou San Andreas, les catastrophes hollywoodiennes, à grand renfort d’images de synthèse, s’avèrent de plus en plus ridicules et se situent presque toujours à l’échelle planétaire, dans un contexte de fin du monde où l’humanité entière est confrontée à des menaces extérieures (astéroïdes, extraterrestres) ou intérieures (pandémies, volcans en éruption, tremblements de terre) auxquelles il est impossible d’échapper à moins de s’appeler Dwayne Johnson. Alors que dans les années 70, le spécialiste Irwin Allen plongeait une poignée de personnages ordinaires dans des avions en péril (Airport et ses suites), des gratte-ciels en flammes (La Tour Infernale), une croisière de luxe renversée par une vague géante (L’Aventure du Poséidon) ou encore face à un essaim d’abeilles tueuses (L’Inévitable Catastrophe), les Roland Emmerich, Michael Bay et consorts, adeptes de la démesure, ont perdu la dimension humaine qui fait le sel du genre.

 

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Avec son magnifique Tunnel, le coréen Seong-hun Kim, qui nous avait déjà épatés avec son facétieux Hard Day il y a deux ans, rend ses lettres de noblesse au genre en se consacrant à l’histoire intime de trois personnages (ni plus ni moins) : la victime de la catastrophe, son épouse impuissante qui observe les efforts vains des secouristes et enfin, le capitaine chargé de sauver le disparu. Mais comme tout grand cinéaste qui se respecte, Seong-hun Kim va bien au-delà des conventions du genre. Par le prisme du film-catastrophe, il en profite pour pointer du doigt l’hypocrisie de toute une société responsable du désastre, motivée uniquement par le profit, incapable de faire face à ses responsabilités et dont la compassion connaît de sérieuses limites. Tunnel est une critique frontale de la voracité des médias charognards et de la corruption des services publics, qui arrive trois ans après le drame et le scandale du Sewol, un ferry surchargé dont le naufrage couta la vie à plus de 300 personnes en avril 2014 !

 

Vendeur de voitures, Lee Jung-soo (Jung-woo Ha, le serial killer de The Murderer) est sur le point de terminer sa journée et de rentrer fêter l’anniversaire de sa fille. Il a intérêt à être à l’heure puisque c’est lui qui ramène le gâteau ! Mais la ponctualité, Lee Jung­‐soo ne s’en inquiète pas outre mesure car son vénérable gouvernement a cassé sa tirelire afin de construire un énorme tunnel en dessous d’une montagne infranchissable. Deux kilomètres de long ! Question raccourci, on ne fait pas mieux ! Mais alors qu’il se trouve au beau milieu de ce gigantesque boyau de ciment et d’acier, l’impensable se produit : le tunnel s’effondre subitement, ensevelissant Jung-soo dans sa voiture, réduite à l’état d’un Rubik’s Cube. Ayant miraculeusement échappé à la mort mais piégé sous les débris à des dizaines de mètres sous la surface, Jung-soo parvient à prévenir les secours avec son téléphone portable. Mais vu l’ampleur des dégâts, les autorités lui conseillent de rationner ses parts de gâteau et d’économiser sur les deux petites bouteilles d’eau qu’il avait – par chance – sur sa banquette arrière. Pour le malheureux, le moindre geste peut s’avérer mortel car les débris ne demandent qu’à lui tomber sur la figure ! Alors que la batterie de son portable menace de s’éteindre à tout instant, Lee Jung-soo va devoir s’armer d’une sacrée dose de patience avant de voir le bout de ce satané tunnel…

 

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S’écrartant du modèle d’autres œuvres relatant un enfermement forcé (on pense à Cujo, The Descent, Buried…), Tunnel décrit parallèlement le calvaire de Jung-soo au cours des longues semaines qui suivent l’éboulement, mais également l’agitation médiatique et politique qui nait à l’extérieur. Le récit scrute l’effet dévastateur que la catastrophe a sur l’épouse de la victime (l’émouvante Doona Bae, toujours à fleur de peau), sur l’équipe de secouristes dépassés par la situation (l’emplacement exact de Jung-soo est un mystère) et, plus important encore, sur l’ensemble de la société coréenne. Le réalisateur, comme nombre de ses confrères au sein-même de leur cinéma national, pointe du doigt la lâcheté et l’hypocrisie qui ont provoqué la catastrophe. En effet, le sinistre tunnel, pour des questions d’économie, avait été construit – comme de nombreux autres à travers le pays – avec des matériaux bon marchés et pas assez solides, pour une rentabilité à court terme. Ces travers d’une société cynique vont se mettre dans le chemin d’une résolution heureuse. Car le gouvernement et les sociétés responsables de la construction, mis en cause dans le drame, ont un autre tunnel en chantier non loin de là. Et le dynamitage nécessaire à la finition de ce nouveau tunnel met Jung-soo en danger, la moindre explosion risquant évidemment de l’enterrer une bonne fois pour toutes ! Or, l’interruption des travaux du nouveau tunnel pour permettre le sauvetage d’un seul homme coûte une fortune aux entrepreneurs !

 

Petit à petit, Jung-soo perd espoir, son instinct de survie vacille et ses ressources s’amenuisent. Les secouristes échouent à le localiser et le public se désintéresse progressivement du sort de celui qui était devenu une célébrité bien malgré lui. L’opinion publique et le gouvernement vont donc tout doucement décider de l’oublier, de « l’enterrer », argumentant que ses chances d’être retrouvé vivant sont proches du néant. Après tout, ne serait-il pas moins onéreux de le laisser mourir ? La mort accidentelle d’un secouriste ne va pas jouer en sa faveur mais s’avère l’excuse parfaite pour arrêter les frais…

 

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Critique acerbe d’une société hypocrite où l’individu est sacrifié pour la sauvegarde des intérêts des puissants, Tunnel marque par ce constat sociétal à faire froid dans le dos. Gloire nationale après l’accident, porté aux nues par les médias (de véritables mouches à merde !) lors d’un embarrassant cirque médiatique, Jung-soo est complètement oublié, voire ridiculisé et caricaturé dès que son calvaire « passe de mode » et qu’il ne fait plus s’affoler l’audimat. Le public a besoin d’être diverti mais le feuilleton de Jung-soo s’avère bien trop lent et manque de rebondissements ! Le comble, c’est que sous les décombres, à l’abri des caméras, Jung-soo vit de nombreuses mésaventures au cours desquelles il risque maintes fois sa vie!

 

Lorsque Jung-soo trouve une autre rescapée de la catastrophe, mourante et épinglée dans sa voiture par une barre de fer qui lui traverse les côtes, il n’hésite pas à mettre sa propre vie en danger en partageant avec elle sa nourriture et son eau, même si il est conscient que la pauvre est sur le point de passer l’arme à gauche. C’est dans ces scènes en particulier que se déploie tout le talent d’acteur de Jung-woo Ha, dont nous constatons l’amusant mais douloureux débat intérieur et l’angoisse subtile (mais très drôle) qui se lit sur son visage quand sa compagne d’infortune, à peine consciente, vide la bouteille et renverse maladroitement le précieux breuvage… A l’extérieur, nous observons la rage du chef des secouristes (Dal-su Oh, second rôle fréquent chez Park Chan-wook) lorsque ses supérieurs, influencés par des décisions politiques, lui ordonnent d’arrêter les recherches. Ces hommes politiques, uniquement motivés par leur image publique et la pression des lobbies, viennent afficher sans scrupules leur hypocrisie, posant tout sourires avec l’épouse de la victime, qu’ils n’hésiteront pas à condamner à mort un peu plus tard pour sauver leurs jobs et honorer leurs contrats.

 

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Seong-hun Kim prend pour modèle le célèbre Ace in the Hole (Le Gouffre aux Chimères – 1951), chef d’œuvre de Billy Wilder dans lequel Kirk Douglas, journaliste opportuniste tentait de gagner du galon en exploitant l’ensevelissement d’un malheureux tombé au fond d’une mine, provoquant dans la foulée un carnaval médiatique sans précédent. Un film référence, déjà parodié de manière hilarante dans la série Spin City, où l’adjoint du maire de New York joué par Michael J. Fox laissait croupir son patron dans un trou pour faire grimper sa cote de popularité ! Comme Ace in the Hole, Tunnel oppose sans cesse la compassion de l’Humanité et ses travers les moins reluisants, à savoir le cynisme, l’indifférence, le voyeurisme, l’opportunisme et la corruption.

 

La mise en scène évite l’esbroufe pour se concentrer sur les mouvements limités de son héros, coincé sous des tonnes de terre, de ciment et de gravats. Les axes de caméras choisis reflètent la quasi-immobilité et la claustrophobie de Jung-soo plutôt que de chercher à impressionner à tout prix, tandis que le décor, forcément limité, dicte ses mouvements.

 

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Le réalisateur de Hard Day (un hilarant polar qui dénonçait déjà la corruption galopante dans les services de police du pays) nous propose donc, en plus d’un film à grand spectacle, une satire politique mordante alternant humour et tension dramatique, une œuvre désespérée et drôle dont le suspense (malgré quelques longueurs au cours du troisième acte) fonctionne à merveille, tout comme les effets spéciaux (de plateau ou numériques) qui apportent le réalisme nécessaire pour décrire la catastrophe. A l’instar de Train to Busan, qui abordait déjà le problème de la déshumanisation du capitalisme effréné sous l’angle de l’horreur et de la science-fiction, Tunnel a connu un véritable triomphe au box-office coréen, preuve que le sujet a résonné au sein d’une population directement touchée par ce genre de laisser-aller général. Tunnel se conclut d’ailleurs, comme il se doit, avec un fougueux doigt d’honneur adressé directement aux autorités concernées !

 

Grégory Cavinato

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