BIFFF 2017… The Autopsy of Jane Doe

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(THE JANE DOE IDENTITY)

 

2016, de Andre Ovredal – USA

Scénario : Ian B. Goldberg et Richard Naing

Avec Brian Cox, Emile Hirsch, Olwen Catherine Kelly, Michael McElhatton et Ophelia Lovibond

Directeur de la photographie : Roman Osin

Musique : Danny Bensi et Saunder Jurriaans

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Calamity Jane

 

Avouons-le d’emblée, d’André Ovredal, réalisateur norvégien de Troll Hunter en 2010, nous n’attendions pas grand-chose. En effet, son premier film, acclamé par le public dans de nombreux festivals de cinéma fantastique, avait bénéficié d’un buzz réellement démesuré au vu du résultat, puisque cette pénible chasse aux trolls n’était en fin de compte qu’une pantalonnade vulgaire à tendance pétomane, utilisant sans raison un procédé usé jusqu’à la corde (le « found-footage », alors très à la mode), narrativement peu emballante, seulement sauvée par quelques images d’une grande beauté plastique et des créatures de toute beauté. Après un long passage à vide durant lequel aucun de ses projets n’a vu le jour (tout comme le remake américain de Troll Hunter prévu pour Neil Marshall), Ovredal était en passe de devenir un énième « one-hit wonder » dont nous n’entendrions plus parler. Sept ans plus tard, à l’occasion de la sortie de ce deuxième film que personne n’attendait plus, il faut pourtant faire amende honorable : nous avions tort !

 

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Le cadavre d’une belle jeune femme est retrouvé à moitié enterré dans la cave d’une maison de banlieue où viennent d’être commis trois autres meurtres. Les indices sont maigres et les mystères s’empilent : violemment assassinée, cette « Jane Doe » (surnom donné aux Etats-Unis aux personnes non identifiées) ne présente pourtant aucun signe de maltraitance, marques, signes particuliers ou autres cicatrices. Le shérif chargé de l’enquête (Michael McElhatton) affirme avec certitude qu’il ne s’agit pas d’un cambriolage qui a mal tourné. Tout semble indiquer que les autres victimes ont essayé de fuir, sans succès. Le corps intact et fraîchement décédé de l’inconnue est emmené dans une petite entreprise familiale de pompes funèbres où le vieux coroner Tommy Tilden (Brian Cox) et son fils et assistant Austin (Emile Hirsch) sont chargés de pratiquer l’autopsie avant 8h du matin. Père et fils vont tenter de faire parler la science et de découvrir la cause de la mort de « Jane Doe » à coups de scalpels, de prélèvements de tissus et de fouilles approfondies dévoilant le moindre recoin anatomique du cadavre. Mais, au fur et à mesure qu’ils visitent les entrailles de l’inconnue, d’étranges événements viennent parasiter leur boulot.

 

The Autopsy of Jane Doe s’impose comme une antithèse parfaite de Troll Hunter, Ovredal cherchant ouvertement à rompre avec le ton potache et le style de son précédent effort, dans le cadre désespérément fixe d’un microcosme sous-terrain. Au revoir les grands espaces de la Norvège, bienvenue dans une cave sous-terraine où deux personnages vont rester debout devant une table d’autopsie pendant 1h30 ! Afin d’éviter le statisme, Ovredal expose brillamment la géographie des lieux lors d’une scène introductive en forme de visite guidée, à l’aide de longs travellings guidant le spectateur pas à pas, au fur et à mesure que les lumières de la morgue s’allument. Nous faisons la connaissance des deux scientifiques au quotidien, alors qu’ils travaillent froidement et sans émotion à l’étude d’un cadavre calciné. Ovredal a la bonne idée de prendre pour héros la figure généralement en retrait du médecin légiste, souvent utilisée au cinéma comme un simple prétexte narratif destiné à aider le héros dans sa mission et à faire avancer l’intrigue. Ici, contrairement à ce que l’on voit d’habitude, plus ces légistes cartésiens mettent leurs observations en perspective, moins celles-ci semblent rationnelles ou rassurantes ! L’autopsie en huis-clos occupe donc la première partie du film et le corps de Jane, qui relève du jamais vu, entraîne bien plus d’interrogations qu’il n’apporte de réponses lors de cette partie particulièrement tordue de Docteur Maboul. La tension monte crescendo grâce à des détails simples mais efficaces : une porte qui grince sans cesse, un bruit suspect dans les conduits d’aération, les grésillements de la radio, le bruit des clochettes attachées aux pieds des cadavres entreposés dans le frigo…

 

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Le cadavre, véritable Kinder Surprise humain, présente un nombre incalculable de mystères et témoigne de terribles souffrances et tortures subies par la jeune femme : ses poignets et les os de ses chevilles sont brisés, sans le moindre signe apparent de blessure externe. Lorsque les coroners l’ouvrent pour la première fois, le corps se met à saigner abondamment, tandis que ses yeux restent nuageux, une donnée incompatible avec un cadavre « frais », nous dit-on. Tommy et Austin découvrent une tourbe rare dans les cheveux et sous les ongles, puis découvrent que les poumons ont été brûlés vifs, les parties intimes mutilées et la langue arrachée, le tout sans anesthésie ni chirurgie. Une dent a été extraite et Tommy la retrouve au fond de l’estomac, emballée dans un ancien parchemin aux côtés d’une plante aux propriétés hallucinatoires. Sans parler des organes internes qui révèlent de nombreuses cicatrices, signes de coups de couteaux. Tommy se blesse d’ailleurs en séparant la peau de l’abdomen mais il découvre des chiffres romains tatoués sur le revers de la peau… Circonspects, se demandant sérieusement si il ne s’agit pas d’une caméra cachée macabre, les deux hommes tentent dans un premier temps de conserver leur esprit scientifique et prennent les secrets du cadavre comme un véritable défi. Cependant, autour d’eux, divers évènements bizarres se multiplient au fur et à mesure qu’ils avancent dans leur tâche : les poches de sang conservées dans le frigo explosent et le chat meurt dans un conduit d’aération, tandis que la radio annonce l’arrivée imminente d’un terrible ouragan. Tout ça ne serait encore rien si les autres cadavres entreposés dans les frigos ne disparaissaient un à un, saisis d’une subite envie de jouer à cache-cache…

 

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Ovredal maitrise la montée graduelle de la terreur (mouvements de caméra fluides, photographie élégante, musique orchestrale) et se garde bien de dévoiler tous les secrets de Jane d’entrée de jeu, préférant distiller ses indices et révélations avec parcimonie. Un procédé qui facilite notre attachement aux personnages et permet au réalisateur de nous plonger dans les secrets de la jeune femme avec une simplicité narrative (unité de temps et de lieu) qui force le respect, en multipliant les pistes à grand renfort d’humour noir et de frissons. Le cadavre est-il piégé ? L’œuvre d’un serial killer ? Tommy et Austin sont-ils victimes d’une vaste plaisanterie ? Le mystère peut-il être résolu de manière scientifique ou va-t-il pousser Tommy et Austin à envisager l’existence d’un élément surnaturel ? Ces enjeux et les motivations des personnages sont posés et caractérisés avec une finesse et une justesse issues d’une écriture toute en légèreté, qui n’est pas sans rappeler l’ambiance et le style de différents romans de Stephen King mettant en scène des personnages ordinaires confrontés subitement à l’horreur pure.

 

L’aspect scientifique du film s’avère absolument passionnant : Ovredal pousse très loin son exploration du corps, accumulant les effets gore avec une froideur clinique qui tend à l’abstraction (on finit par s’habituer à la vue de ce corps complètement « explosé », magnifiquement créé à l’aide de superbes effets spéciaux de maquillage), sans voyeurisme ostentatoire, mais que les plus sensibles à la vue du sang et des viscères risqueront néanmoins de rejeter en bloc. Ce cadavre est d’ailleurs considéré tout du long comme un personnage à part entière et les terribles sévices que « Jane » a subis se répercutent directement sur les deux observateurs, faisant du film une belle métaphore sur le voyeurisme et sur l’exploitation du corps féminin au cinéma. L’imagerie gore de l’autopsie étant inévitable, Ovredal emprunte des chemins plus atmosphériques que sanglants lors de la deuxième partie du récit, au cours duquel il piège et isole les deux légistes dans un véritable cauchemar éveillé, avec une cruauté revendiquée qui n’est pas sans rappeler la fin mémorable de The Mist, de Frank Darabont… adaptation officielle du roman d’un certain… Stephen King !

 

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Le vétéran Brian Cox et le jeunot Emile Hirsch, tous deux très sobres et investis, fonctionnent particulièrement bien en duo père-fils / maître-apprenti, une relation vécue sous le signe d’un évident respect mutuel, uniquement mise en danger par l’arrivée intrusive de la petite amie d’Austin (Ophelia Lovibond) et d’un secret (Austin envisage de déménager et de changer de métier) qui ronge ce dernier, craignant de décevoir ce père qu’il porte aux nues. Mais le rôle le plus impressionnant du film reste évidemment celui de la défunte. La prestation stupéfiante du mannequin irlandais Olwen Catherine Kelly (portrait craché de Melinda Clarke, séduisante zombie du Retour des Morts Vivants III) joue beaucoup dans la réussite du film. Nul doute qu’un faux cadavre ou un quelconque effet spécial n’aurait pas suffi à renforcer notre empathie pour Jane! De simples plans fixes sur le corps nu, inerte, ouvert et vidé de ses organes suffisent à créer le malaise alors que la comédienne ne bouge pas le moindre muscle. Son beau visage dénué d’expression exprime paradoxalement mille sentiments (douceur, douleur, tristesse, colère, etc.) grâce au fameux effet Koulechov, arrivant miraculeusement à nous faire flipper sans que le moindre mouvement ne soit effectué. Selon les inflexions d’un montage savamment étudié, Ovredal permet à un même plan fixe sur le visage de « Jane », de provoquer en nous différentes émotions (terreur palpable, compassion sincère, rire…) en fonction des images qui le précèdent ou lui succèdent.

 

Le dernier acte, plus classique et légèrement moins réussi, déploie un grand spectacle certes plus attendu (avec quelques grosses ficelles et deux ou trois jump scares inutiles) mais néanmoins solide. La résolution du mystère s’avère particulièrement astucieuse, inoubliable, bien que d’une logique implacable pour les spectateurs qui auront été attentifs. Les indices accumulés et remis dans l’ordre finissent par raconter une histoire passionnante, choquante, bouleversante, cruelle… Sans dévoiler les secrets de Jane Doe, disons juste que son histoire arrive à moderniser l’un des plus grands mythes fondateurs du cinéma d’horreur.

 

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Déjà considéré comme l’un des meilleurs films d’horreur de ces dernières années, cet Autopsy of Jane Doe à l’intelligence remarquable, a reçu les louanges amplement méritées d’un certain Stephen King qui, sur le poster du film s’est fendu d’un commentaire engageant, meilleur compliment auquel Andre Ovredal pouvait rêver : « Allez voir Jane Doe ! Mai n’y allez pas seul ! »…

 

Grégory Cavinato

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