BIFFF 2016… Yoga Hosers

yoga-hosers-poster-filmosphere-625x921YOGA HOSERS

 

2016, de Kevin Smith – USA

Scénario : Kevin Smith

Avec Lily-Rose Depp, Harley Quinn Smith, Johnny Depp, Haley Joel Osment, Adam Brody, Ashley Greene, Justin Long, Genesis Rodriguez, Tyler Posey, Jennifer Schwalbach-Smith, Natasha Lyonne, Ralph Garman, Kevin Smith, Stan Lee, Jason Mewes, Sasheer Zamata, Kevin Conroy et Vanessa Paradis

Directeur de la photographie : James Laxton

Musique : Christopher Drake

 

 

 

 

 

 

 

 

Sausage Party

 

Colleen Collette (Lily-Rose Depp) et Colleen McKenzie (Harley Quinn Smith), 15 ans, sont meilleures amies et fans de yoga. Inséparables, elles jouent dans un groupe de rock puis, le soir, travaillent comme caissières dans une supérette de Winnipeg. Invitées à une soirée par deux garçons plus âgés, des satanistes qui tentent de les offrir en sacrifice, elles se retrouvent confrontées à une force maléfique : l’esprit d’Andronicus Arcane, savant fou et ancien leader du parti nazi canadien, qui lâche à leur poursuite son armée de clones intitulés les « Bratzis » (condensé de « Bratwurst » et « Nazis ») : de minuscules mais féroces petits nazis (interprétés par Kevin Smith en personne) en forme de saucisses, dont les corps sont remplis de choucroute et qui trucident les notables de la ville en s’introduisant dans leurs postérieurs. Heureusement, Guy Lapointe (Johnny Depp), le plus célèbre enquêteur du pays, lunaire et pathétique, arrive à leur rescousse !…

 

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Kevin Smith, roi de l’humour post-moderne et grand adepte de l’autodérision, est le premier à admettre qu’en tant que réalisateur, il ne vaut pas un clou. En fait, il le répète sans arrêt lors de ses nombreux (et hilarants) podcasts hebdomadaires et autres one-man shows, expliquant qu’il n’a pratiquement aucune notion de direction d’acteurs, qu’il ne connaît pas les noms des différentes focales, que sa mise en scène, dénuée du moindre mouvement de caméra, reste toujours désespérément statique et surtout, qu’il ne met jamais les pieds sur un plateau sans avoir fumé quelques joints. Sa seule force en tant que cinéaste, est sa capacité à filmer deux geeks en champ / contre-champ, discutant de sexe ou de Star Wars. Kevin Smith tente, pour expliquer les échecs de certains de ses films, de nous faire croire qu’il a toujours fait ce métier en dilettante et que son manque de professionnalisme fait partie intégrante de son succès. La vérité c’est qu’après le cuisant échec de Cop Out en 2010, film de commande (le premier dont il ne signait pas le scénario) sur lequel il a vécu dans un conflit permanent – et bien documenté – avec sa star Bruce Willis, le réalisateur désenchanté a perdu l’envie de tourner. Ce réalisateur unique dans son style, potache et provocateur, revendiquant son statut de gros geek sympathique, coincé dans une génération post-adolescente dont Star Wars et Batman sont les principales préoccupations (sa fille s’appelle d’ailleurs Harley Quinn Smith en hommage à la fiancée du Joker !) a gagné sa popularité grâce à sa langue bien pendue, ses mémorables dialogues colorés et des histoires pleines de cœur. Les excellents Clerks (1994), Chasing Amy (1997), Dogma (1999) et Clerks 2 (2006) témoignent de son talent singulier de conteur iconoclaste, tandis que d’autres comme Jay & Silent Bob Strike Back (2001), Jersey Girl (2004) et Zack & Miri Make a Porno (2008), médiocres, montraient les limites de son style. Aujourd’hui, Smith se consacre surtout à sa vraie vocation : ses émissions et à ses apparitions publiques, au cours desquelles il s’amuse et nous amuse à jouer les raconteurs extraordinaires, revenant en détail sur des centaines d’anecdotes hilarantes ayant émaillé sa carrière.

 

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Alors, Kevin Smith, conteur né plutôt que réalisateur accompli ? Les choses sont un peu plus compliquées. Car lorsqu’en 2011, sur un coup de tête, il décide de changer complètement de style et d’écrire un thriller éprouvant et culotté, l’expérience débouche sur son meilleur film : le percutant Red State, sorte d’électrochoc hyper-violent critiquant ouvertement la stupidité de la religion organisée aux Etats-Unis. Vint ensuite Tusk (2014), un thriller volontairement grotesque qu’il avait réalisé suite à un brainstorming lors d’un podcast sous marijuana. Tusk était inspiré d’une petite annonce proposant un loyer entièrement gratuit pour une personne disposée à se déguiser en morse géant quelques heures par semaine… Tusk était une semi réussite : les scènes impliquant la lente métamorphose de Justin Long, prisonnier de son costume élaboré de morse géant afin de satisfaire aux fantasmes glauques de Michael Parks, étaient imprégnées d’une ambiance terriblement malsaine et d’une aura surréaliste du plus bel effet. Malheureusement, Smith crut bon d’étirer inutilement son film (qui aurait franchement mieux fonctionné sous la forme d’un court métrage) avec des scènes « comiques » impliquant la guest-star Johnny Depp dans le rôle de Guy Lapointe, un inepte enquêteur canadien « à la Clouseau », au nez en forme de pénis, louchant de plus belle. Mal écrites, improvisées par des acteurs en roue libre (tous les potes du réalisateur qui viennent faire d’inutiles apparitions !), ces séquences interminables représentaient les pires penchants de Smith, tellement embarrassantes de nullité qu’elles gâchaient la réussite globale du film.

 

N’ayant rien appris de ses erreurs et faisant fi des critiques, Smith a décidé d’élonger ces scènes et d’en faire son long-métrage suivant : Yoga Hosers, deuxième épisode d’une trilogie canadienne intitulée « True North » qui devrait se conclure en 2018 avec Moose Jaws, un « Dents de la Mer » sur terre avec un élan enragé, dans lequel tous les personnages et acteurs des deux précédents seront réunis.

 

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Sans queue ni tête et visuellement atroce (le rose bonbon domine l’écran), Yoga Hosers est en fin de compte une pantalonnade grotesque qui ne fera sans doute rire que son auteur. Ecrit sous influence dans l’espoir de donner la vedette à sa fille, une actrice novice qui tient là son premier vrai rôle (après une brève apparition dans Tusk, dans le même rôle), Yoga Hosers se résume à une série de mauvaises private jokes et de plaisanteries éculées sur les canadiens et leurs accents cocasses, qui, dans son dernier acte, se transforme en mauvais film de monstre. Tenter le délire régressif et le grand n’importe quoi est un exercice casse-gueule dans lequel Smith se vautre lamentablement, ratant tous ses gags, tombant dans une subversion de pacotille qui n’a rien retenu des leçons des créateurs de South Park, Trey Parker et Matt Stone, dont Smith tente en vain de singer le style et l’audace. Pour toute subversion, Smith « ose » se moquer des nazis en leur conférant une allure et des accents ridicules et des gags qui auraient été rejetés des pires comédies française du style de La Septième Compagnie ou du Führer en Folie ! Les « Bratzis » s’écrient d’ailleurs « Wunderbar ! » à la moindre occasion, comme à la grande époque des comédies de Michel Modo !

 

Tout simplement irregardable, Yoga Hosers s’avère très vite irritant grâce au jeu catastrophique de ses deux héroïnes « cool » en rébellion. Niaises et têtes à claques, arrogantes, collées à leurs téléphones portables, les deux Colleen poussent atrocement la chansonnette dès que le scénario ne sait plus où aller. Lily-Rose Depp (encadrée par ses parents Johnny Depp et Vanessa Paradis, qui apparait brièvement en institutrice) minaude comme si sa vie en dépendait dans le rôle de la « mignonne de service ». Elle en sort sans trop de dégâts. Nettement plus problématique est la « performance » de Harley Quinn Smith, vulgaire et cabotine à souhait, incapable de réciter le moindre dialogue de manière convaincante et exagérant chaque mot comme les acteurs amateurs des films (bien supérieurs) de John Waters ! En père soucieux, Kevin Smith s’est attaqué aux journalistes et blogueurs ayant osé critiquer la performance de sa fille. Mais force est de constater que le népotisme n’a absolument pas rendu service à la pauvre Harley Quinn et que son père lui a fait là un terrible cadeau empoisonné dont il est le premier responsable !  Harley Quinn Smith n’est, de toute évidence, pas une actrice !

 

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Toujours hilarant, voire émouvant dans ses interventions publiques, Smith a souvent témoigné de sa haine envers les critiques de cinéma, ne comprenant pas la nécessité de dire quoi que ce soit de négatif à propos d’une œuvre d’art. Il reprend ce discours lamentable ici, en faisant de son méchant, Andronicus Arcane, un artiste maudit, jamais reconnu à sa juste valeur et qui, déçu que la Troisième Reich ait perdu la guerre, se venge sur les critiques d’art qui ont autrefois démoli son œuvre, à la manière de Vincent Price dans Théâtre de Sang. Sur ce point, le réalisateur fait preuve de beaucoup de mauvaise foi et aimerait en fait que l’on applique deux poids deux mesures en sa faveur. En effet, lors de ses nombreux podcasts, lui-même commente et critique (avec sa verve légendaire) les dernières sorties. Récemment, il ne s’est pas gêné pour démolir le bien trop lugubre Batman V. Superman dans lequel joue son ami Ben Affleck, mais s’est bêtement offusqué des critiques, unanimement négatives, reçues par Yoga Hosers.

 

Smith tente bien de briser la torpeur ambiante avec l’intervention d’une abominable créature géante durant son dernier acte, mais, faute d’un budget convenable ou d’un quelconque sens de la direction artistique, la bête, composée de centaines de petites saucisses, s’avère encore moins convaincante que les créatures hantant les productions fauchées de Full Moon Pictures auxquelles Yoga Hosers fait penser, en pire. La différence, c’est que ces séries Z-là, produites par Charles Band (la série Puppet Master, The Gingerdead Man, etc.), aussi nulles soient-elles, n’ont pas pour ambition d’épater la galerie ! Ici, Smith recourt à des procédés tellement ringards pour provoquer le rire, qu’on se demande tout simplement si le réalisateur n’a pas été victime d’un AVC. Ainsi, pour amplifier le kitsch de l’entreprise, chaque personnage est introduit à la manière de « Fort Boyard » avec toutes ses caractéristiques indiquées en bas de l’écran et une petite fanfare façon jeux-vidéo d’autrefois. Ce running-gag pesant tente, en vain, de retrouver l’originalité de Scott Pilgrim vs The World, le film déjà pas bien terrible d’Edgar Wright. Les effets visuels affreux et un scénario terriblement décousu ne font que renforcer l’impression générale d’arnaque cinématographique.

 

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Le pire est peut-être pourtant à trouver du côté de dialogues lamentables, apparemment rédigés à même le plateau quelques minutes avant les prises, un comble puisque c’est pourtant là la spécialité de Smith ! Toujours prêt à donner son opinion sur la pop-culture, Smith déclarait récemment au Festival de Sundance où son film fut hué « se moquer complètement de l’opinion des spectateurs ». Une triste évidence au vu du résultat : Yoga Hosers n’est pas un film mais un podcast déguisé en long métrage, accumulant les mauvaises blagues au hasard d’une intrigue / prétexte dans laquelle la plupart des personnages présents n’ont aucune raison d’être là si ce n’est de remplir la durée règlementaire d’un long-métrage et de faire rire la famille du réalisateur. Tusk avait au moins le mérite de tenter de raconter une histoire et un minimum d’ambition cinématographique mais son successeur est une œuvre cynique dans laquelle un réalisateur capable mais paresseux, qui aime pourtant donner des leçons sur la toute-puissance de l’art, n’a même pas tenté d’élever le matériel au-delà du film de vacances entre amis.

 

BIFFF 2016Le bon vieux temps de Clerks et Dogma parait donc aujourd’hui très lointain. Pour voir Kevin Smith à son top niveau, mieux vaut écouter ses émissions que d’endurer Yoga Hosers, véritable infamie sans la moindre qualité apparente. Les canadiens sont réputés pour avoir un excellent sens de l’humour mais si ils déclarent la guerre aux Etats-Unis après avoir vu Yoga Hosers, personne ne leur en tiendrait rigueur !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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