BIFFF 2016… Veteran

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(BETERANG)

(베테랑)

 

2015, de Seung-wan Ryoo – Corée du Sud

Scénario : Seung-wan Ryoo

Avec Jeong-min Hwang, Ah In Yoo, Hae-jin Yoo, Dal-su Oh, Man-sik JeongYoon-ju Jang et Shi-hoo Kim

Directeur de la photographie : Young-hwan Choi

Musique : Jun-seok Bang

 

 

 

 

 

 

 

 

Sale Temps pour un Flic

L’année dernière, dans sa volonté de mettre à l’honneur l’exceptionnelle vitalité du cinéma de genre coréen, le BIFFF nous proposait Hard Day, de Seong-hoon Kim, une superbe comédie policière dans l’esprit des Frères Coen, très politiquement incorrecte, mettant en scène un gentil ripou vivant une journée cauchemardesque. Thème récurrent dans le cinéma coréen, la corruption généralisée (policière mais pas que) est cette année au centre de Veteran, immense succès dans son pays natal avec 12 millions d’entrée au box-office. Cette fois, le héros est un flic fantasque et déconneur mais honnête et droit dans ses bottes, qui évolue tant bien que mal dans un monde corrompu et défaillant.

 

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Seo Do-cheol (le désopilant et charismatique Jeong-min Hwang) est un inspecteur de la vieille école, un (jeune) vétéran incorruptible qui ne fait preuve d’aucune pitié lorsqu’il s’agit de traquer les criminels, à grands coups de pieds dans la gueule (« Chuck Norris-style ») si il le faut ! Son équipe de fidèles têtes brulées agit notamment en s’infiltrant dans des gangs pour piéger les malfrats à la petite semaine. Mais le reste des forces de l’ordre est loin de suivre les concepts moraux de Seo Do-cheol et, refrain connu, ses supérieurs le considèrent comme un emmerdeur. Le dernier gros coup de l’inspecteur est d’avoir démantelé un gang de voleurs et receleurs de voitures de luxe. Ce coup d’éclat, il le doit en partie à Bae, un indicateur et ami. Quelques jours après la clôture de l’enquête, Bae se jette dans une cage d’escaliers pour mettre fin à ses jours. Mais l’inspecteur est persuadé qu’on l’a gentiment aidé à effectuer ce saut de l’ange. Seo Do-cheol se retrouve à enquêter sur les activités louches de son suspect n°1, Joe Tae-oh (Ah In Yoo), un jeune millionnaire intouchable, héritier du très puissant groupe Sinjin, dont la fortune et les connections haut-placées lui ont permis jusqu’ici de commettre ses crimes (meurtres, rackets, trafic de drogue, réseau de prostitution…) en toute impunité et d’échapper à la justice. Seo décide de tout faire pour que justice soit rendue mais se voit confronté à la lenteur du système, à la corruption des hauts fonctionnaires et à la mainmise des plus riches sur les institutions du pays.

 

Hard Day reprenait déjà à son compte certains codes du polar et du film d’action américain des glorieuses années 80-90, ère révolue d’un cinéma joyeux et peu sophistiqué, peuplé de héros permanentés. Autrement dit, le polar à formules popularisé par des scénaristes comme Shane Black et Joe Eszterhas, produit par Joel Silver ou Jerry Bruckheimer, réalisé par Tony Scott, John McTiernan, John Badham ou Richard Donner… Veteran s’inspire lui aussi de ce cinéma de notre enfance, mais se démarque de Hard Day par un budget supérieur, un cadre plus large, moins d’humour noir mais davantage de scènes d’action et une certaine naïveté très « grand public ». Moins sophistiqué que son prédécesseur, Veteran est un hommage effronté aux grands héros plus vrais que nature des années reaganiennes. Seo, le flic intrépide, impitoyable, indestructible, aux méthodes musclées et à la vanne facile est le genre de rôle que jouaient autrefois Jackie Chan et Jean-Paul Belmondo (en mode rigolo) ou encore Charles Bronson, Chuck Norris et Alain Delon (en mode Alain Delon). Seo est de la même école, se situant quelque part entre les deux. Capable de se mettre à improviser une gigue après avoir capturé des ordures et de se castagner dans de longues chorégraphies pleines de gag à la Jackie Chan, il fait néanmoins preuve de beaucoup plus de sérieux lorsque son ami est menacé de mort. Au point où l’aspect comique disparait totalement vers la moitié du film! Une rupture de ton quelque peu déroutante mais qui ne gâche pas la réussite d’une œuvre dont le grand atout est sa mise en scène.

 

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La séquence d’ouverture commence sur l’air de Heart of Glass, le tube de Blondie. Un maquereau prétentieux et misogyne se rend dans un garage pour offrir une voiture de luxe à sa maîtresse, une poule vulgaire en survet’ rose. La scène est filmée en un vertigineux plan-séquence, à l’instar de l’entrée de Ray Liotta et Lorraine Bracco dans la fameuse scène du restaurant des Affranchis. Dès les premiers plans du film, le réalisateur annonce la couleur : il s’agit avant tout de se faire plaisir avec une réalisation tape-à-l’œil totalement assumée, en adéquation avec le style de son héros. C’est ainsi qu’il parvient à nous cueillir dès l’ouverture, mais également lors des nombreuses poursuites, cascades et échauffourées qui émaillent Veteran. Les deux meilleures : une longue baston avec une bande de voleurs de voitures idiots, où notre héros, seul contre dix, excelle dans l’art de transformer des accessoires du quotidien en armes improvisées. Vient ensuite un duel à mains nues très violent entre le héros et le méchant, dans une rue bondée, au beau milieu de la foule. Une séquence percutante qui rappelle le combat entre Mel Gibson et Gary Busey sur la pelouse dans le premier Lethal Weapon. Voilà des images qui permettent de démontrer que, décidément, même en matière d’action, les coréens n’ont plus rien à envier à leurs confrères chinois ou hongkongais.

 

Chez Seung-wan Ryoo, les apparences sont trompeuses : comme dans le très culte Stakeout (Etroite Surveillance), le couple vulgaire de la scène d’ouverture était en fait composé de deux flics undercover. L’inspecteur Seo, comme Jackie Chan, Bebel ou 007 version Roger Moore en leurs temps, est un grand adepte des déguisements et des entourloupes. Ces apparences trompeuses se retrouvent jusque dans la structure du film, qui vire au drame dans sa deuxième partie. Vétéran, c’est le cas de le dire, du thriller noir made in Corée, Seung-wan Ryoo (The Berlin File, The City of Violence) révèle son talent pour naviguer à contre-courant et injecter un peu de sang neuf dans des vieux clichés qu’il utilise délibérément pour mieux les détourner. L’humour joue beaucoup sur l’opposition entre le protagoniste principal, frimeur et héroïque, et son équipe composée de nigauds qui le laissent généralement se castagner tout seul pendant qu’ils se font attendre, notamment parce qu’ils ont oublié de faire le plein… Ces policiers sont loin d’être des super-héros infaillibles et comptent souvent sur la chance pour se sortir du pétrin ! Les traits des personnages, que ce soit l’héroïsme ou la maladresse, sont, comme souvent dans le cinéma coréen, volontairement exagérés pour créer l’humour, mais également pour conférer au film un côté universel qui le rend accessible à tous les publics. Seung-wan Ryoo privilégie le comique de situation hérité des films burlesques de Jackie Chan, comme dans cette scène hilarante où un malfrat à pied, essoufflé après une course-poursuite interminable, est rattrapé par l’inspecteur en voiture qui lui demande calmement de se rendre pour simplifier la vie de tout le monde.

 

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Bien qu’il apparaisse comme un simple divertissement, Veteran propose une critique féroce de la société coréenne, de sa corruption galopante, mais également des inégalités dues aux différentes classes sociales. Dans un schéma peut-être un peu trop caricatural pour nous convaincre totalement, Ryoo Seung-wan oppose des riches, monstres amoraux, dont le pouvoir leur permet d’outrepasser les lois, à une classe populaire dotée de principes, qui subit quotidiennement pauvreté et humiliations. Les puissants sont odieux comme ceux qu’affrontaient déjà Patrick Swayze, Chuck Norris, Arnold Schwarzenegger et leurs copains dans les années 80. Mais alors que les adversaires des héros ricains étaient en général incarnés par des acteurs d’âge mur, des « gueules » (Ben Gazzara, Brion James, Lance Henriksen, David Carradine, Gary Busey, Dan Hedaya, Ed O’Ross, Kevin Tighe, Kurtwood Smith, Ronny Cox, Steven Berkoff, Jürgen Prochnow, Jack Palance… on en passe et des meilleurs !), le méchant de Veteran est un jeune playboy oisif, cruel, fourbe et capricieux, violent envers les femmes et souvent en proie à de terribles colères. Joe Tae-oh est un fils à papa caractériel, soucieux d’asseoir son autorité en toutes circonstances, toujours entouré de prostituées de luxe et de lèche-bottes qu’il n’hésite pas à humilier en public. Nous avons donc là l’équivalent coréen et contemporain du jeune Roi Geoffrey de Game of Thrones ! Dans ce rôle en or, le bien-nommé Ah In Yoo s’en donne à cœur joie et en fait des tonnes.

 

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Un méchant sadique face à un inspecteur investi dans la quête du Bien ? Parfois caricatural, Veteran pourrait, à première vue, paraître également simpliste. Mais au fur et à mesure que l’intrigue avance, la comédie d’action survitaminée disparaît pour dévoiler la face cachée de l’iceberg et une réalité qui dépasse les salles de cinéma. Le méchant, travaillant impunément dans l’illégalité, n’est qu’un pion sur l’échiquier géant de la corruption et est lui-même à la merci de hautes instances mystérieuses. Les grands patrons répondent tous à d’autres grands patrons, les commissaires peu consciencieux agissent comme des fonctionnaires et préfèrent détourner le regard. C’est leur permissivité et leur passivité qui enraie le bon fonctionnement de la société. Les victimes innocentes sont nombreuses et la justice sort perdante d’un vaste combat perdu d’avance. Un constat d’une noirceur incroyable qui contraste avec le ton enjoué et léger du début !

 

BIFFF 2016Mélangeant avec brio action, humour, violence et constat sociétal, Veteran, malgré des ruptures de ton qui, selon l’humeur, agaceront ou accentueront son originalité, démonte façon puzzle la machine rouillée du capitalisme sud-coréen. Il manque peut-être au film de Seung-wan Ryoo l’originalité qui faisait le sel de Hard Day, mais son dynamisme, son efficacité, son côté joyeusement 80’s et un message alarmiste subtilement distillé le placent dans le haut du panier du genre !

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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