BIFFF 2016… The Phone

THE-PHONE-premieres-images-du-nouveau-thriller-a-succes-coreen-49967THE PHONE

(DEO PON)

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2016, de Kim Bong-Joo – Corée du Sud

Scénario : Kim Bong-Joo

Avec Seong-woo Bae, Son Hyun-joo, Jang In-sub, No Jeong-ee et Eom Ji-won

Directeur de la photographie : ?

Musique : Juno Lee

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le téléphone pleure

 

Lauréat du Corbeau d’Argent (ex-aequo avec le film animé Seoul Station, coréen lui-aussi) à l’édition 2016 du Festival International du Film Fantastique de Bruxelles (le FIFFB, donc…), The Phone arrive, curieusement, sans la moindre mention au générique ou dans son matériel promotionnel de sa principale source d’inspiration : le thriller américain Frequency (Fréquence Interdite, 2000) dont il est un remake (ou une « relecture » pour faire dans l’air du temps) à peine déguisé.

 

Mêlant science-fiction et histoire de serial killer, Frequency nous montrait comment, grâce à une anomalie temporelle, Jim Caviezel, dans le présent, pouvait communiquer avec son père décédé, Dennis Quaid, coincé dans le passé et ainsi, collaborer pour empêcher le meurtre de leur mère / épouse et coincer le responsable avant qu’il ne commette son acte. The Phone est une brillante variation sur le même concept (abordé également, de manière plus musclée, dans Timecop, avec JCVD) et, bien qu’il se suffise amplement à lui-même, doit énormément à l’excellent film de Gregory Hoblit, qui méritait bien une mention au générique. Malgré la qualité indiscutable de The Phone, nous ne sommes pas loin d’un cas flagrant de plagiat ! Pour sa défense, le jeune réalisateur coréen Kim Bong-Joo, dont c’est le premier film, dit s’être inspiré d’un fait divers qu’il a lu dans le journal : après la mort de sa fille dans un accident de métro, un père n’avait pas résilié l’abonnement de téléphone de celle-ci et, mort de tristesse, passait ses journées à attendre un appel de la défunte…

 

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Ayant officié pendant de nombreuses années dans le domaine de la production (notamment comme assistant sur Over My Dead Body de Takashi Miike) et après avoir réalisé une poignée de courts métrages, Kim Bong-Joo, pour sa première réalisation, a été récompensé par un véritable carton au box-office coréen, The Phone arrivant en tête dès sa première semaine d’exploitation

 

2014. Brillant avocat, bourreau de travail délaissant sa famille malgré lui, Dong-ho décide de changer de boulot. Afin de pouvoir passer plus de temps avec son épouse et sa fille adolescente, il choisit de poursuivre sa carrière dans une firme pharmaceutique, un boulot moins éreintant. Le soir du traditionnel pot de départ avec ses anciens collègues, il se saoule copieusement et, pas fier, raccroche au nez de sa femme afin de lui cacher son état. Quand il rentre enfin chez lui, il dessaoule vite en trébuchant sur le cadavre de sa bien-aimée, fraîchement assassinée. Pendant plus d’un an, l’enquête reste au point mort et aucun suspect n’est appréhendé. Dong-ho devient une véritable épave, jusqu’au jour où, par un heureux coup de pouce du destin, une anomalie dans un champ magnétique créée par une activité solaire inhabituelle, interfère avec les communications téléphoniques et fait sonner son portable. A l’autre bout du fil, à un an de distance dans le passé, Dong-ho reçoit les appels de sa femme, ceux qu’il avait ignorés un an plus tôt, le jour du meurtre. Essayant, avec beaucoup de mal, de la convaincre qu’il se trouve dans le futur, Dong-ho voit dans cet évènement fantastique l’occasion de modifier le passé tragique. Il peut recevoir les appels de sa femme mais ne peut pas l’appeler lui-même… Désormais capable de parler brièvement avec la défunte (qui ne l’est donc pas encore, vous suivez ?), Dong-ho tente de la persuader qu’elle est en danger et n’a que quelques heures avant l’irruption de l’assassin. Pas une mince affaire, puisque son épouse pense dans un premier temps qu’il est saoul et qu’il lui fait une plaisanterie de mauvais goût. Le temps semble s’écouler à la même vitesse sur les deux lignes temporelles parallèles, un procédé qui permet au cinéaste / scénariste de créer plusieurs scènes de courses contre la montre. Mais comme dans toute œuvre sur le voyage temporel, et selon la théorie du battement d’ailes du papillon, le moindre changement opéré dans le passé est susceptible d’avoir des répercussions dramatiques sur le présent… Le tueur quant à lui, particulièrement sadique (et dont l’identité, qui étonnera plus d’un spectateur, aurait gagné à rester secrète plus longtemps), est présent aussi bien en 2014 qu’en 2015 et ne compte pas se laisser faire aussi facilement, modifiant lui aussi ses plans suivant les répercussions temporelles des actions du héros…

 

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La réussite d’une telle entreprise avec un « high concept » dépend surtout de la crédibilité que l’on arrive à insuffler à une situation science-fictionnelle, par définition absurde. Et c’est là où Kim Bong-joo marque des points, laissant largement de côté les explications scientifiques et l’élément paranormal pour mieux se concentrer sur le suspense, l’enquête policière et les émotions des personnages. Aucune explication rationnelle ne nous sera donnée quant à l’apparition de la faille temporelle… et ce n’est pas plus mal ! Le cinéma coréen se consacrait surtout depuis une dizaine d’années aux thrillers violents et aux polars hardcore. The Phone ose une timide plongée dans la science-fiction mais en l’état, reste principalement un « whodunit » haletant, mettant en scène un serial killer vicieux à souhait et un héros rongé par la culpabilité, en quête de rédemption, prêt à tout perdre pour sauver sa famille.

 

Avant d’installer le mystère, The Phone prend son temps pour nous présenter le quotidien de Dong-ho après la mort de son épouse, ainsi que le quotidien du tueur. Le thème des paradoxes temporels et de la prédestination, interrogation classique du cinéma d’anticipation (« le futur dépend-t-il de nos choix et peut-il être modifié, afin d’offrir une seconde chance aux malchanceux ? »), avec ses évènements modifiés dans le passé qui influent instantanément sur le présent, littéralement devant les yeux du héros, n’est certes pas nouveau et a été vu dans une kyrielle de films sur le même thème (Back To the Future, Terminator), encore récemment dans l’excellent Predestination (2014, de Michael et Peter Spierig). Le scénario de The Phone ne révolutionne donc pas le genre et ne manquera pas de provoquer le débat sur certains points bien précis de l’intrigue et sur la logique (ou le manque de logique) de certaines scènes. Kim Bong-Joo s’avère, de loin, bien meilleur réalisateur que scénariste. Malgré la grande force et le pouvoir de fascination d’un concept en béton, c’est donc principalement sur la forme que Kim Bong-Joo nous impressionne.

 

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Filmant Séoul comme une mégalopole froide et dangereuse, théâtre de meurtres particulièrement brutaux, le réalisateur novice arrive à créer un sentiment d’angoisse et d’urgence urbaine, que n’aurait pas renié un David Fincher, bien aidé par une abondance de scènes nocturnes et sombres, avec quelques beaux effets de réflexion et de diffraction de la lumière à travers la pluie… Les effets spéciaux, simples et discrets, servent principalement à l’actualisation du présent après un changement dans le passé : les éléments du décor changent instantanément autour du héros, preuve que son intervention au téléphone a eu un effet sur le présent. La tension dramatique s’avère particulièrement efficace, notamment lors d’une haletante course-poursuite en plein trafic entre le tueur (en voiture) et le héros (à vélo), mais aussi lors d’un dénouement habile et très tendu.

 

The Phone méritait-il son extraordinaire succès et un prix au BIFFF ? Oui et non. Malgré toutes ses qualités formelles, son ambiance passionnante, ses thèmes fascinants et l’intensité du jeu de Seong-woo Bae (qui semble beaucoup imiter le jeu d’Harrison Ford dans Le Fugitif), on regrettera néanmoins quelques facilités scénaristiques et quelques coïncidences trop faciles. Une fois n’est pas coutume, The Phone est un film qui aurait mérité d’être plus long, afin de permettre à ses trois personnages principaux (le héros, son épouse et le tueur) de mieux s’interroger sur l’élément surnaturel, de reconnaître et d’admettre le côté fantastique de la situation. L’urgence empêche Dong-ho de se poser trop de questions et, une fois les règles temporelles établies, il mène son enquête comme si de rien n’était. Trop généreux et foisonnant, The Phone, qui ne cache jamais l’influence prépondérante de tout un pan du cinéma américain des années 90, nous offre quatre films en un : un film de science-fiction, le portrait d’un tueur en série bien dérangé, un thriller policier dans le style du Fugitif dans lequel le héros, accusé à tort, passe son temps à courir d’un endroit à l’autre pour échapper aux autorités et enfin, dans son dernier acte, un film d’invasion à domicile, avec une victime jouant au chat et à la souris avec l’assassin. Le scénario, pas assez original pour convaincre entièrement, s’avère parfois trop confus, mais ne gâche pas pour autant notre plaisir devant cette série B tout à fait professionnelle, nouvelle preuve de la bonne santé insolente du cinéma coréen.

 

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BIFFF 2016Dernier regret, à l’inverse du modèle de Frequency, le personnage féminin coincé dans le passé ne joue jamais à part égale avec le personnage du présent. Un déséquilibre malheureux qui ne serait pas si grave si l’épouse du héros, rôle sacrifié à l’écriture, n’était pas si désespérément cruche ! Son mari du futur a beau la prévenir du danger imminent et lui ordonner de sortir d’urgence de la maison, elle préfère rester là à attendre bêtement la menace plutôt que de sortir se mettre à l’abri dans un endroit public. Quand il lui crie « je t’aime », les mots se meurent dans l’écouteur… La gourde !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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