BIFFF 2016… The Invitation

110141483THE INVITATION

2015, de Karyn Kusama – USA

Scénario : Phil Hay et Matt Manfredi

Avec Logan Marshall-Green, Emayatzi Corinealdi, Tammy Blanchand, Michiel Huisman, John Carroll Lynch, Lindsay Burge, Michelle Krusiec, Mike Doyle, Jordi Vilasuso, Jay Larson, Marieh Delfino et Karl Yune

Directeur de la photographie : Bobby Shore

Musique : Theodore Shapiro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes amis, mes amours, mes emmerdes…

« La caractéristique principale d’un ami est sa capacité à vous décevoir », disait Pierre Desproges. Un adage dont Will (Logan Marshall-Green) va pouvoir vérifier la véracité lorsqu’il est invité à une soirée de retrouvailles entre vieux copains chez son ex-femme. Autrefois heureux en mariage, Will et Eden (Tammy Blanchard) se sont séparés après la mort accidentelle de leur jeune fils, qui se trouvait sous la surveillance de Will au moment du drame. Will et Eden n’ont jamais pris le temps de faire leur deuil ensemble, ni de parler de la tragédie. Après avoir vécu l’enfer chacun de leur côté, ils se retrouvent pour la première fois quelques années plus tard, à un grand dîner organisé par Eden et son nouveau mari, David (Michiel Huisman). Will se retrouve dans la maison de Hollywood Hills où il vivait autrefois, là où son fils est mort et où Eden a tenté de se suicider peu après le drame. Will est accompagné de sa nouvelle compagne, Kira (Emayatzi Corinealdi), qui ne connaît pas les détails de son passé douloureux. Une dizaine d’amis, qui étaient sans nouvelles d’Eden depuis plus de deux ans, sont également conviés. Une fois sur place, Will est immédiatement frappé d’un sentiment de malaise et de soupçons. La personnalité exagérément polie de David, le comportement bizarre d’Eden, exaltée, peut-être sous l’emprise d’une drogue et la présence incongrue de deux inconnus énigmatiques (John Carroll Lynch et Lindsay Burge) vont vite plomber une soirée qui ne s’annonçait déjà pas sous les meilleurs auspices. Le bonheur retrouvé d’Eden et de David semble tellement surjoué qu’il ne peut s’agir que d’une apparence. C’est du moins ce que s’imagine Will, dont la culpabilité vis-à-vis de la mort de son fils a tendance à le rendre parano.

 

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Sorte de couple parfait, donc irritant au possible, Eden et David (un ancien junkie) se sont rencontrés à une séance de « philosophie spirituelle » au sein d’un groupe de soutien surnommé « The Invitation », dirigé par le mystérieux Dr. Joseph (Karl Yune). Ce dernier apprend à ses membres à combattre leurs démons et leur peine en ignorant le concept de douleur et en se pardonnant leurs pires erreurs. David montre à ses invités, éberlués et mal à l’aise, une vidéo où le gourou conforte une femme en phase terminale de cancer, qui meurt devant la caméra, sans intervention médicale. La vidéo en choque certains mais la plupart des convives se réjouissent malgré tout du bonheur retrouvé d’Eden, radieuse. Cette dernière, avec sa tenue de star hollywoodienne, se comporte comme si ce dîner était le plus important de sa vie. Elle a mis les petits plats dans les grands et sert à ses invités du vin hors de prix. Will est persuadé qu’il y a anguille sous roche et s’imagine que le couple a été victime d’un lavage de cerveaux au sein d’une dangereuse secte d’illuminés. Il refuse d’admettre leur bonheur, les nargue et se montre désagréable envers tout le monde. Par politesse, on ignore poliment ses remarques. Au cours de la soirée, Will fouine dans la maison, à la recherche d’indices qui prouveront sa théorie. Il aperçoit Eden avaler des calmants à l’insu de David. Mais il est également pris d’une tristesse insondable lorsqu’il pénètre dans la chambre de son fils, restée intacte…

 

Les éléments qui sèment le doute se multiplient. Eden gifle un invité qui fait une plaisanterie à propos de son groupe de soutien, avant de lui pardonner immédiatement, comme si de rien n’était. David, suave et mielleux à l’extrême, reste souriant malgré les provocations verbales de Will. Il insiste pour garder la porte d’entrée de la maison fermée, déterminé à garder à tout prix tous ses invités à l’intérieur. La mystérieuse Sadie (Lindsay Burge), une jeune femme provocante et ouvertement nymphomane qui vit avec le couple, entreprend de séduire tous les mâles présents à la soirée, Will compris. Lors du dîner, le taciturne Pruitt (John Carroll Lynch) raconte à l’assemblée comment il a assassiné sa femme dans un accès de folie, passé quelques années en prison, payé sa dette envers la société et, grâce à l’aide du Dr. Joseph, retrouvé la paix intérieure en se pardonnant – un peu trop facilement – son terrible crime. Quant à Choi, le mari de Gina (Michelle Krusiec), il reste introuvable, alors qu’il a envoyé un sms à Will peu avant d’arriver à la soirée…

 

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Doit-on réellement s’inquiéter ? Eden et David sont-ils animés de mauvaises intentions ? Tentent-ils de manipuler leurs invités ? Est-ce uniquement de la projection de la part de Will ou bien se trame-t-il réellement quelque chose de pas catholique ? Toutes ces interrogations ne trouveront leurs réponses que lors des 15 dernières minutes, après 1h15 d’une tension insoutenable allant crescendo. Cette ambiance de paranoïa ambiante semble héritée des plus grands films de science-fiction des années 50, au point où l’on en vient même à se demander si la menace qui plane sur le dîner ne serait pas d’origine paranormale. Eden et David pourraient très bien être des « body snatchers », ces extraterrestres du célèbre film de Don Siegel qui anéantissaient la race humaine en trouvant refuge dans les corps humains. L’accueil est trop chaleureux et les sourires forcés créent le trouble. La première moitié du film s’attache à détourner l’attention du spectateur et à créer le doute dans son esprit. Les invités mettent le comportement hostile de Will sur le compte de la dépression et supposent que ses soupçons envers le couple ne sont dus qu’à ses propres démons.

 

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Implacable thriller paranoïaque en huis-clos jouant brillamment sur les faux semblants et les fausses pistes, The Invitation bénéficie avant tout d’un scénario d’une intelligence remarquable, à la structure agencée de manière machiavélique. Ainsi, chaque séquence du film peut être interprétée selon deux points de vue : celui des invités qui assistent à une simple soirée ratée, organisée par un couple un peu trop excentrique ou celui de Will, qui s’imagine directement que,  sous le vernis d’une soirée huppée, un drame imminent se prépare entre la poire et le fromage. Le récit permet au spectateur de se faire une idée des différentes relations, conflictuelles, tendues, amicales ou chaleureuses entre tous ces amis qui ne se sont pas vus depuis deux ans et lui donne également l’occasion, à chaque scène, de remettre en doute les différents points du vue, tantôt celui de Will, tantôt celui d’Eden et David.

 

L’appartenance du film au genre du thriller nous incite naturellement à croire les théories alarmistes de Will, qui partage ses angoisses avec nous. Mais le script laisse suffisamment d’espace pour que l’autre option soit tout à fait crédible puisque Will ne se montre jamais fiable ou objectif. L’appartenance d’Eden et David à une secte ne prouve rien, mais cet élément favorise la montée du suspense. Les scénaristes Phil Hay et Matt Manfredi créent un récit qui a l’intelligence, contrairement à d’autres du même genre, de donner toutes les clés de l’intrigue, dans le désordre, sans pour autant nous dévoiler prématurément des indices trop explicites. A cet égard, une seconde vision de The Invitation s’impose afin de se rendre compte de la qualité du scénario et de l’agencement du suspense. Nos convictions sont remises en cause d’une scène à l’autre et nous ne cessons d’être déstabilisés. Persuadé que Choi, qui manque à l’appel, a été kidnappé ou assassiné, Will lance des accusations lors d’une scène de colère effroyable ! Quelques secondes plus tard, Choi sonne à la porte et s’excuse de son retard… il avait été appelé au travail au dernier moment, après avoir envoyé le sms à son ami ! Le genre de gag dont un certain Alfred Hitchcock raffolait!

 

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La mise en scène très précise de Karyn Kusama, crée très habilement la tension grâce à des ruptures de ton qui se reçoivent comme des gifles ! Pour preuve, la position dans l’image du personnage sinistre de Pruitt, dont l’apparence (chauve, plus âgé et moins élégant que les autres) détonne dans le décor glamour. Incarné par l’excellent et impassible John Caroll Lynch, l’un des secrets les mieux gardés du cinéma américain (déjà effrayant en tueur potentiel dans Zodiac ou en clown psychopathe dans la série American Horror Story : Freak Show, mais également convaincant en gentil mari dans Fargo et en coiffeur de Clint Eastwood dans Gran Torino), Pruitt reste en retrait par rapport aux autres personnages, toujours à l’extrême gauche ou droite des plans, avant de se retrouver au centre, avec un rictus moqueur, pour un plan absolument effrayant qui met en branle la grande résolution que tout le monde attendait ! L’économie de la mise en scène dans la gestion de la peur s’avère remarquable ! Une fois le spectateur / Will passé la porte de la maison, il se retrouve pris au piège de ce récit machiavélique, jusqu’à l’explosion finale qui répond à toutes les attentes. Sans rien révéler, la fin de The Invitation, astucieuse, nous réserve une excellente surprise et un dernier plan jubilatoire, qui n’a rien à envier aux mémorables scènes finales de The Thing, Seven, The Usual Suspects, The Sixth Sense, Arlington Road ou encore Soylent Green… Voilà une fin que personne n’aura vu venir et qui fera date !

 

Drôle de carrière en dents de scie que celle de Karyn Kusama, réalisatrice rare révélée en 2000 par Girlfight, excellent drame sportif qui avait révélé Michelle Rodriguez. La réalisatrice n’était réapparue que cinq ans plus tard à l’occasion d’un mauvais blockbuster superhéroïque, Aeon Flux (avec Charlize Theron), aujourd’hui totalement oublié des cinéphiles. En 2009, la réalisatrice signait Jennifer’s Body, petit film d’horreur féministe sans grande envergure avec Amanda Seyfried et Megan Fox qui, lui non plus, malgré un humour noir réjouissant, n’avait pas fait d’étincelles. N’ayant réalisé qu’un court métrage entretemps (le drame Speechless en 2013), elle effectue un retour en force inattendu avec une œuvre exceptionnelle, de loin son meilleur film. Véritable bête de festival, The Invitation a déjà remporté le Prix du Jury au Festival du Film Fantastique de Strasbourg, le Prix du Meilleur Film au Festival de Sitges et le Prix de la Réalisation au Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel. Nul doute qu’il aurait pu remporter une statuette de plus si il n’avait été présenté en clôture, donc hors-compétition, au BIFFF !

 

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BIFFF 2016Œuvre intense, malsaine et minimaliste, jouant avec retenue sur les codes du film d’horreur psychologique sans pour autant rentrer dans une forme trop explicite de violence, The Invitation est un long puzzle paranoïaque flirtant avec le fantastique, aussi tendu que les fêtes de famille déjà pas bien folichonnes de Festen et Un Air de Famille, aussi glauque qu’une cérémonie des Oscars présentée par James Franco, où le drame menace d’éclater à chaque instant… Voilà donc une invitation qu’il serait bien dommage de refuser !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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