BIFFF 2016… The Corpse of Anna Fritz

corpse-firtz-posterTHE CORPSE OF ANNA FRITZ

(EL CADAVER DE ANNA FRITZ)

 

2015, de Hèctor Hernández Vicens – ESPAGNE

Scénario : Isaac P. Creus et Hector Hernandez Vicens

Avec Alba Ribas, Cristian Valencia, Albert Carbo et Bernat Saumell

Directeur de la photographie : Ricard Canyellas

Musique : Tolo Prats

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cadavre exquis

Anna Fritz est belle. Anna Fritz est désirable. Anna Fritz est riche. Anna Fritz est célèbre. Anna Fritz est morte… C’est arrivé il y a quelques heures seulement. La star a été retrouvée sans vie, victime, on le suppose, d’une overdose. Histoire classique… Emporté à la morgue d’un hôpital dont le nom n’a pas été divulgué à la presse, en vue d’une autopsie le lendemain, le corps d’Anna gît sous un drap blanc au milieu des autres cadavres. Dans la mort, Anna Fritz serait presque redevenue anonyme. A moins que… Pau (Albert Carbo) travaille comme attendant à la morgue. Après avoir dénudé la jeune femme, il texte des photos du cadavre à ses amis. Arrivent alors Javi (Bernat Saumell) et Ivan (Cristian Valencia), que Pau fait entrer par effraction sur son lieu de travail afin d’admirer le « spectacle ». Aussi pervers que Pau, ses deux amis, un peu saouls, un peu drogués, ne peuvent résister à l’envie d’admirer le corps nu de la superbe actrice. Mais Ivan a déjà une autre idée en tête. Réalisant qu’il n’aura pas de sitôt une autre occasion d’avoir des relations sexuelles avec une star, il viole le corps, à peine froid, de la jeune femme et tente de convaincre ses camarades de faire de même. Javi, réticent, s’offusque et refuse. Pau, impressionnable et poussé par Ivan, prend la suite et s’exécute. Seulement voilà, alors que ce dernier s’affaire sur le cadavre d’Anna, celle-ci se réveille comme par magie, revenue d’entre les morts grâce à l’acte le plus inhumain imaginable.

 

BBBG

 

Terrifiés, les trois hommes doivent décider de ce qu’ils vont faire d’Anna, dont le corps paralysé reprend vie et se réchauffe. Deux choix s’imposent à eux : Javi, le plus innocent des trois, ne voit pas d’autre solution que de dénoncer les deux autres aux autorités et de signaler qu’Anna est en vie. Conscients qu’ils risquent de passer le restant de leurs jours en prison, Ivan et Pau privilégient une deuxième option : tuer la revenante, effacer toutes traces de leur crime et faire comme si de rien n’était. Après tout, n’était-elle pas déjà morte ? Qui s’en souciera?… Javi, qu’Ivan tente en vain de convaincre de la logique de son raisonnement, devient vite l’ennemi à abattre. Sans parler d’Anna qui ne comprend pas ce qui lui arrive, du moins dans un premier temps. Retrouvant petit à petit l’usage de la parole et de ses membres pendant que les trois hommes se disputent, elle comprend ce qui s’est passé et va très vite chercher à se venger en manipulant Pau, le plus faible des trois.

 

Avec ce véritable maelström incessant de sorties en salles et de séries B horrifiques inoffensives, on oublie souvent qu’une des vocations du cinéma de genre, sinon la première, est de faire preuve de subversion. Les formules, les modes et l’auto-censure des grands studios ont tendance à annihiler cette caractéristique du cinéma d’horreur, qui se contente souvent d’accumuler les frissons sans délivrer le moindre message. Quand un film se montre ouvertement subversif, qu’il soit bon (Martyrs) ou très mauvais (A Serbian Film, pour citer des exemples récents), il est donc nécessaire de le signaler, à moins que cette subversion ne tombe dans un étalage d’imagerie torture-porn et de gratuité. Entre subversion et exploitation, la limite est souvent ténue!… Sur le thème (assez rare) de la nécrophilie à l’écran, le malsain Blue Holocaust (ou Buio Omega, 1979, de Joe D’Amato) alternait étude de caractère d’un nécrophile romantique et schizophrène avec des scènes gore à la limite de l’insoutenable. Nekromantik (1987) et Nekromantik 2 (1991), de l’allemand Jörg Buttgereit choquaient davantage par leur étalage de gore et leur amateurisme, que pour leurs réelles qualités cinématographiques, malgré une étonnante poésie macabre, détonnant avec le parfum de provocation recherché ! Le synopsis et le style de The Corpse of Anna Fritz ne sont pas sans rappeler l’étonnant Deadgirl (2008, de Michael Sarmiento et Gadi Harel), dans lequel deux amis trouvaient une jolie zombie immobilisée et assouvissaient sur cette dernière leurs instincts les plus bas. Sept ans avant le film de Vicens, Deadgirl faisait déjà le constat terrifiant d’une jeunesse sans morale, sans repères, sans limites et sans tabous, fruit d’une société cynique et désespérée.

 

the-corpse-of-anna-fritz-1

 

Pour son premier long-métrage, Hèctor Hernández Vicens ose mettre en scène des « héros » à priori bien sous tous rapports, mais qui vont très vite révéler leur vraie nature, monstrueuse, et assouvir leurs pires instincts une fois confrontés à une situation unique et inespérée (imaginez que l’on vous livre en pâture le corps nu d’une starlette du style de Jennifer Lawrence…) On retrouve là trois archétypes de la jeunesse : le male alpha tyrannique et violent (Ivan), le suiveur malsain et pas très futé (Pau) et la voix de la raison, qui refuse de prendre part aux activités (Javi) mais qui, fasciné, ne peut s’empêcher de se demander jusqu’où la situation va dégénérer. Dans ce « jeu » morbide, celui qui refuse de participer, se contentant d’un rôle de voyeur, sera vite éliminé pour avoir mis ses amis en danger par son honnêteté et sa compassion, par son refus de se soumettre à l’indicible. Le rôle d’Ivan représente une des figures les plus connues de la délinquance au cinéma : les brutes tyranniques qui imposent leurs lois et leurs transgressions, faisant tomber des esprits plus faibles dans l’illégalité. Cristian Valencia incarne Ivan comme un chef de bande détestable, violent, pervers, narcissique et intraitable, prêt à commettre les pires atrocités afin de sauver sa peau, mais dont la bêtise et la lâcheté le mèneront à sa perte. Tout ça pour quelques minutes d’un crime crapuleux, uniquement destiné à flatter sa vanité!…

 

Outre une peinture très juste de la bassesse humaine et de la coercion à laquelle se soumettent les plus faibles, The Corpse of Anna Fritz est une critique acerbe des ravages et de la vacuité de la célébrité. Dans la scène d’ouverture, alors que le corps d’Anna est emporté sur une civière, un commentaire en off nous fait comprendre qu’aux yeux du monde, la jeune femme n’était déjà plus rien d’autre qu’un corps, un morceau de viande… une actrice / mannequin plus célèbre pour son physique avantageux que pour son talent, victime de nombreux ragots à propos de sa vie privée. Pourquoi est-elle morte ? Nous n’en saurons rien, mais l’hypothèse du suicide est loin d’être impossible. Femme objet durant toute sa vie, Anna sera objectifiée également dans la mort… Il convient de saluer la performance courageuse de la talentueuse Alba Ribas, contrainte de passer une grande partie du tournage entièrement nue, étendue sur une civière et subissant les pires outrages. L’actrice n’a souvent que ses yeux à disposition pour défendre un rôle difficile. L’immense détresse d’Anna, une fois revenue d’entre les morts, est aussi émouvante que sa détermination à se venger sera implacable. Évitant le mauvais goût, la violence et la nudité gratuites, le réalisateur ne nous présente jamais Anna sous l’angle de la titillation. Tout érotisme est proscrit pour laisser place à un profond sentiment de malaise bien compréhensible… du moins pour les non-nécrophiles !

 

bde128009f

 

Malgré un sujet choquant à souhait, plutôt que d’en rajouter dans le registre de la provocation, Hèctor Hernández Vicens préfère, une fois la déplaisante et attendue scène de viol digérée, développer un astucieux huis-clos à suspense. Le scénario, co-écrit par le réalisateur, a beau ne pas s’avérer d’une folle inventivité narrative dans sa structure et ses péripéties, le film n’en reste pas moins un thriller d’une grande efficacité, notamment dans un dernier acte en forme de jeu du chat et de la souris entre Anna (ayant retrouvé l’usage de la parole et de ses jambes) et ses bourreaux, qui ont pris la décision de l’envoyer ad patres une bonne fois pour toutes. Une scène de cache-cache située dans le sous-sol pratiquement vide de l’hôpital, voit la pauvre Anna obligée de ramper aussi vite que possible pour échapper à ses poursuivants. Chacun de ses gestes, lents et douloureux, compte dans cette véritable course contre la montre ! Hèctor Hernández Vicens a beau nous proposer un film dont le principal argument de vente est la provocation, il n’en signe pas moins un efficace huis-clos, au rythme insoutenable, sans fioritures, d’une courte durée d’à peine 1h16 et qui met les nerfs des spectateurs en pelote dès ses premières images, rappelant des œuvres tendues comme Rope (La Corde, d’Alfred Hitchcock), Misery (de Rob Reiner) ou encore Buried (de Rodrigo Cortes). Le sort incertain d’Anna Fritz ne nous est dévoilé que lors de la dernière image et l’on se prend à se passionner pour la survie de cette jeune femme martyrisée, à laquelle il est impossible de ne pas s’attacher.

 

Modèle de tension et petite merveille visuelle, The Corpse of Anna Fritz bénéficie de la superbe photographie, aux tons gris / bleus, cliniques et froids, de Ricard Canyellas, qui ajoute encore au profond sentiment d’angoisse ressenti dans cette morgue mal fréquentée.

 

l-the-corpse-of-anna-fritz-f6nr1

 

BIFFF 2016Avec une bonne dose d’humour noir, utile pour faire passer la pilule d’une noirceur insondable, The Corpse of Anna Fritz se sert d’un postulat de très mauvais goût pour créer, avec style, retenue et élégance, un résultat magnifique, le genre de film authentiquement choquant, qui provoque le débat et dont on parle encore des jours après l’avoir vu.

 

A la question « faut-il aller voir Anna Fritz ? », le public du BIFFF, avec son bon gout proverbial répondra sans aucun doute : « Allez-y, elle est encore chaude ! »…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>