BIFFF 2016… The Beauty Inside

park-shin-hye-lee-dong-wook-han-hyo-joo-yoo-yun-suk-seo-kang-jun-park-seo-joon_1442258753_af_orgTHE BEAUTY INSIDE

(뷰티 인사이드)

 

2015, de Jong-Yeol Baek – Corée du Sud

Scénario : Seon-Jeong Kim et Jeong-ye Park

Avec Hyo-ju Han, Seo Joon Park, Juri Ueno, Lee Dong-hwi, Jin-Wook Lee, Ju-Hyuk Kim, Yeon-seok Yoo et Seong-woo Bae

Directeur de la photographie : Tae-kyung Kim

Musique : Yeong-wook Jo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les mille visages de l’amour

 

« La beauté n’a pas d’importance puisque l’amour n’a pas de visage », voilà bien le genre de proverbe condescendant que l’on utilise pour dire à quelqu’un que, même s’il n’est pas bien beau, on l’aime quand même. The Beauty Inside, premier film du coréen Jong-Yeol Baek, jusqu’ici connu comme un prolifique réalisateur de vidéoclips, va vérifier la solidité de cet adage qui sera mis à rude épreuve dans la comédie romantique la plus irrésistible qu’il nous ait été permis de voir de mémoire récente de cinéphile.

 

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Woo-jin, modeste créateur de meubles, vit caché depuis l’adolescence. Ce jeune homme de 36 ans se réveille chaque matin dans la peau d’une personne différente.  Il peut aussi bien se réveiller dans le corps d’un jeune homme, d’une vieille femme, d’un enfant, toutes ethnies, nationalités, âges et langages confondus ! Il ne sait ni comment ni pourquoi cette malédiction lui est tombée dessus, mais a appris au fil des ans à s’adapter à toutes les possibilités. A l’intérieur, Woo-jin reste le même mais il est désormais habitué à découvrir le corps et le visage d’un étranger à chaque fois qu’il se regarde dans le miroir. Impossible dans une situation pareille de lier des liens affectifs durables ! Deux personnes seulement connaissent son secret : sa vieille maman et son ami Sang-baek, qui ne manque jamais d’accentuer l’humour de la situation. Woo-jin survit tant bien que mal : rongé par la solitude, incapable de vivre une histoire d’amour, il en profite néanmoins pour multiplier les conquêtes féminines quand, par chance, il se réveille dans la peau d’un homme séduisant. La situation devient une routine, jusqu’au jour où il rencontre, Yi-soo, la femme de ses rêves, restauratrice de meubles anciens. Woo-jin l’invite à dîner, espérant vivre une énième aventure d’un soir, sachant qu’il ne pourra pas espérer plus. Mais la soirée se déroule tellement bien qu’il décide de braver la fatigue et de rester éveillé pendant trois jours et trois nuits, afin de la revoir à nouveau, sous l’apparence qu’elle lui connaît. Presque immédiatement, Woo-jin et Yi-soo tombent amoureux l’un de l’autre. Mais après trois jours, il finit par s’endormir et se réveille transformé. Pour lui, la douleur de l’abandon forcé est trop forte. Trop épris pour laisser l’amour lui filer entre les doigts, il décide qu’il ne peut plus se cacher et, sous une de ses nouvelles apparences, révèle la vérité à la jeune femme. D’abord incrédule, Yi-soo se laisse persuader, preuves à l’appui… Woo-jin invente un signe de reconnaissance : pour approcher la jeune femme dans la rue, forcément incapable de le reconnaître : il lui tend la main, met sa main dans la sienne et entrecroise leurs doigts. Petit à petit, leur relation prend de l’ampleur. Mais le couple n’a pas envisagé dans l’ensemble la masse de problèmes insurmontables que la condition de Woo-jin allait occasionner…

 

Dans les mains d’un réalisateur de comédies américaines, il y a fort à parier que le concept de The Beauty Inside (« peut-on tomber amoureux de quelqu’un qui change d’apparence tous les jours ? ») n’aurait donné lieu qu’à une vulgaire pantalonnade à base de transformations, de quiproquos à caractère sexuels, de slapstick et de fluides corporels, une de ces « body-swap comedies » à la The Change-Up. On tremble à l’idée d’imaginer ce qu’un Adam Sandler, un Rob Schneider ou un Tyler Perry auraient tiré d’une telle idée…

 

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Paradoxalement, The Beauty Inside est le remake homonyme d’une web-série américaine produite par Intel et Toshiba en 2012, dans le cadre d’une campagne de promotion destinée aux réseaux sociaux. Des réalisateurs prestigieux comme Ang Lee et Alejandro Gonzalez Iñarritu y avaient pris part en réalisant de courts spots publicitaires intitulés « social films », le terme « social » se référant ici aux réseaux sociaux et non pas au genre favori des Frères Dardenne. The Beauty Inside puise donc son inspiration dans 6 courts épisodes réalisés par Drake Doremus et interprétés par Mary-Elizabeth Winstead, mis en ligne en exclusivité sur YouTube en 2012. Cette mini-série au concept astucieux n’était pourtant qu’une longue publicité pour les laptops de la marque Toshiba. Dans le long-métrage coréen, notre héros utilise un Macbook afin d’enregistrer ses mémoires. On pourrait crier au scandale et regretter ce placement de produit éhonté si la sincérité de la démarche du réalisateur et la qualité de son film ne sautaient pas aux yeux dès les premières minutes !

 

De la web-série, Jong-Yeol Baek ne reprend que la prémisse initiale et, sans une once de cynisme ou la moindre affèterie post-moderne, il crée un petit miracle avec un film d’une fraîcheur et d’une profondeur qui n’empêchent jamais un humour délicat, toujours dans les limites du bon goût, de ponctuer un récit profondément déchirant. The Beauty Inside est une perle rare : une authentique comédie romantique au sens noble du terme, qui réinvente et ridiculise un genre tombé depuis longtemps dans des formules populistes nauséabondes (voir n’importe quel navet soit-disant romantique avec Sandra Bullock ou Jennifer Aniston en vedette…) et qui s’impose avec un talent arrogant, pour un premier film, comme l’une des plus grandes réussites du film d’amour de l’Histoire du cinéma. Rien que ça…

 

Ce qui n’empêchera sans doute pas les grands studios américains d’en acheter les droits en vue d’un remake à l’humour potache à tendance scatologique… Soit.

 

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Comment réussir une comédie dans laquelle le personnage principal est incarné à l’écran par 123 acteurs différents ? (Parmi ceux-ci, 21 acteurs et actrices, pour la plupart des stars coréennes locales de tous âges, jouent le rôle de manière substantielle, avec un temps de présence à l’écran relativement important, alors que les 102 autres ne sont présents que très brièvement, le temps d’un plan ou au sein d’un montage.) La tâche semble ardue et pourtant, à l’écran, ce qui paraissait impossible passe comme une lettre à la poste, principalement grâce à la grande qualité d’un scénario brillant et rigoureux, divisé en plusieurs actes, adoptant chacun le point de vue des deux protagonistes principaux.

 

Ainsi, le premier acte, le plus ouvertement comique, se concentre sur la vie peu banale de Woo-jin et sur les conséquences quotidiennes de sa malédiction : l’organisation monumentale que requiert une telle vie (une immense garde-robe, des chaussures par centaines, un réfracteur ophtalmologique destiné à ajuster ses lunettes tous les matins, si besoin), les situations insolites auxquelles il est confronté, les facéties de son meilleur ami qui insiste pour coucher avec lui lorsqu’il se transforme en jolie femme, ou encore l’absurdité de se réveiller dans la peau d’un étranger et d’oublier sa propre langue pendant 24 heures. (« Rappelle-moi quand tu seras coréen », lui dit Sang-baek au téléphone quand Woo-jin lui parle en suédois…) Nous assistons surtout aux débuts de la romance avec Yi-soo, les quiproquos et le surréalisme de la situation qui s’immiscent dans la vie du couple. Jusque-là, le récit se montre très fidèle à la web-série originale, mais le scénario de Seon-Jeong Kim et Jeong-ye Park, prend ensuite une tournure tout à fait différente, se concentrant sur les difficultés inévitables, un peu sur le modèle de l’excellent Groundhog Day, de Harold Ramis, en plus grave. Bien entendu, la structure narrative d’un tel exercice est fragile et l’édifice de The Beauty Inside risquerait de s’écrouler si les personnages s’avéraient ennuyeux ou peu crédibles. Il n’en est rien !

 

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Le deuxième acte adopte le point de vue de la jeune femme et les répercussions difficiles, tragiques même, de sa relation avec Woo-jin. Au début de leur idylle, malgré les difficultés inhérentes à un postulat de science-fiction, leur relation semble parfaite. Yi-soo semble même dans un premier temps s’amuser énormément de la nature inédite, extraordinaire de leur relation et des milliers de possibilités qui s’ouvrent à eux. Elle reste aux côtés de « l’homme aux mille visages » quoi qu’il arrive, sa fidélité faisant fi des obstacles. Elle l’aime pour ce qu’il est (sa sensibilité, sa gentillesse, sa culture, son sens de l’humour, bref, pour sa personnalité) plutôt que pour sa simple apparence physique. Une attitude qui explique évidemment le titre du film (pas forcément très inspiré), érigeant le concept de « beauté intérieure » en religion.

 

A côté de cet amour bien réel, Yi-soo sait très bien qu’elle ne pourra jamais présenter l’homme qu’elle aime à sa famille, encore moins l’épouser ou porter ses enfants, de peur qu’ils ne souffrent du même « Mal ». Un autre obstacle de poids pour la jeune femme est le regard extérieur auquel elle est soumise. Ses collègues et amies commencent à jaser lorsqu’elles la voient chaque jour au bras d’un homme différent. Yi-soo passe bien vite pour une femme de petite vertu, avec des conséquences désastreuses sur sa vie sociale et professionnelle. Pour la jeune femme, ce sont donc deux problèmes majeurs qui se posent : comment est-il possible, d’un point de vue pratique, de vivre une telle histoire d’amour au quotidien, au risque d’être rejetée par tout le monde ? Mais la question fondamentale qui l’obsède est d’ordre moins pragmatique : incapable de reconnaître son amant, de mettre un visage sur l’homme qu’elle aime, Yi-soo est-elle condamnée à la même solitude qui consume la vie de Woo-jin ?

 

Une des grandes qualités du film est de nous décrire la subtile progression de la jeune femme, qui, malgré son flegme, ses efforts d’adaptation et son sourire radieux, tombe en fait en pleine dépression. Un état qui se répercute bientôt de manière tragique sur son état de santé. Woo-jin a beau changer d’apparence après chaque nuit de sommeil, c’est Yi-soo qui se transforme réellement, pour le pire. On se rend compte de l’angoisse profonde de Yi-soo lorsque Woo-jin, un peu nigaud, lui fait une mauvaise plaisanterie (il lui fait croire qu’elle tient la main d’un inconnu…) Il ne se rend pas toujours compte du fardeau que sa « maladie » représente pour sa compagne, ayant déjà tant souffert lui-même. Malgré toutes ses bonnes intentions, son grand courage et l’amour bien réel qu’elle ressent envers le « shapeshifter », Yi-soo s’écroule de l’intérieur, terrassée par le stress. Elle sait au fond d’elle-même que cette relation est impossible.

 

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Dans le rôle de Yi-soo, le personnage auquel le spectateur s’identifie le plus, la ravissante et radieuse Hyo-ju Han fait des merveilles. La jeune actrice incarne une femme rêvée, idéale sans jamais tomber dans les travers insipides et infantiles des héroïnes romantiques que nous offre le cinéma américain ou français. Si les transformations à répétition de Woo-jin offrent au film son originalité et ses grands moments de comédie, c’est la transformation progressive de la jeune femme qui en est le cœur. Hyo-ju Han injecte dans un rôle qui aurait pu ne rester qu’à l’état d’archétype un large registre de nuances émotionnelles. Peu importe l’âge, la race ou le sexe de son partenaire à l’écran, l’actrice se montre toujours crédible en grande amoureuse romantique, aussi belle « à l’intérieur » qu’ « à l’extérieur ». Timide au début, elle s’adapte vite à la situation afin d’accepter les différentes « nuances » et multiples avatars de Woo-jin : elle se montre protectrice lorsqu’il est une vieille personne, maternelle lorsqu’il est un enfant, séduisante en diable lorsqu’il est un jeune homme… Mais à force de repousser ses limites, d’aimer cet être de manière altruiste et complètement désintéressée, la jeune femme perd pied.

 

Voyant la santé mentale et physique de Yi-soo se désagréger, Woo-jin, la mort dans l’âme, lui déclare, en guise de rupture, que « l’amour est parfois la solution, mais souvent la pire erreur… » Woo-jin et Yi-soo ne peuvent pas vivre ensemble, mais ne peuvent pas non plus vivre séparés.

 

Tous ces thèmes graves sont traités avec légèreté et un romantisme à l’ancienne qui évite le ridicule. Bien entendu, la structure de The Beauty Inside n’a rien de révolutionnaire et suit le schéma classique des grandes histoires d’amour. Comme dans Groundhog Day, avec sa structure à sketches, nous avons donc une rencontre, des obstacles, une rupture, une maladie, des erreurs de communication et une jolie réconciliation finale. Mais la plupart des grandes thématiques du film (beauté intérieure, développement personnel, dichotomie entre ce que pense le monde extérieur et ce que vit le couple) sont abordées avec tellement de subtilité, d’émotion et de rires, que les éléments les plus archétypaux n’empêchent jamais le film de Jong-Yeol Baek d’émouvoir, souvent aux larmes.

 

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Le grand soulagement, c’est que Jong-Yeol Baek nous épargne le brûlot politique et moralisateur à propos de la théorie du genre, de l’égalité des races ou du sexe. Il n’aborde par exemple que très peu les préférences sexuelles de Yi-soo. A une seule reprise, nous la voyons embrasser Woo-jin lorsqu’il est une jeune femme… Le réalisateur, plus intéressé à l’idée de raconter une histoire d’amour dans toute sa complexité, est bien trop intelligent pour s’abaisser à mettre de l’eau au moulin des différents lobbys politiques (quels que soient leurs combats) qui seraient susceptibles de récupérer son film pour faire valoir leurs causes. Pour cette raison, entre autres, The Beauty Inside est un vrai courant d’air frais ! On remarquera cependant que lors des scènes les plus émotionnelles, lorsque Woo-jin a des choses difficiles à annoncer à Yi-soo, il décide toujours de le faire sous l’identité d’une femme.

 

BIFFF 2016Autre parti-pris bienvenu : jamais le réalisateur (bien aidé par une photographie automnale du plus bel effet) ne cherche à expliquer les origines de la malédiction. Pas de troisième acte où Woo-jin cherche un remède, pas de solution miracle, pas de scènes à effets spéciaux… le film reste ancré dans son histoire d’amour absurde, délicate, poignante, bouleversante… rappelant à bien des égards, par sa classe, son romantisme assumé et son refus de la vulgarité le célèbre The Ghost and Mrs. Muir (L’Aventure de Madame Muir, 1947), précieux chef d’œuvre de Joseph L. Manciewicz qui contait lui aussi toutes les intempéries d’une histoire d’amour impossible mais néanmoins éternelle, entre une jeune veuve (Gene Tierney) et un vieux fantôme (Rex Harrison).

 

Au cours de ces dix dernières années, le cinéma sud-coréen avait réussi à révolutionner le thriller et le polar. Voilà maintenant qu’il s’attaque au film d’amour. Au vu du résultat, magistral et délicieux, on en redemande volontiers… The Beauty Inside est un film qui donne une envie folle d’aimer et un besoin impérieux d’être aimé en retour.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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