BIFFF 2016… Southbound

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2015, collectif Radio Silence (Matt Bettinelli-Olpin, Tyler Gillett, Justin Martinez et Chad Villella) (Segments 1 et 5 : « The Way Out »  et « The Way In »),  Roxanne Benjamin (segment 2 : « Siren » ), David Bruckner (segment 3 : « The Accident ») et Patrick Horvath (segment 4 : « Jailbreak ») – USA

Scénario : Matt Bettinelli-Olpin (« The Way Out »  et « The Way In »),  Roxanne Benjamin et Susan Burke (« Siren »), David Bruckner (« The Accident »), Dallas Hallam et Patrick Horvath (« Jailbreak ») – USA

Avec Chad Villella, Matt Bettinelli-Olpin, Fabianne Therese, Nathalie Love, Hannah Marks,  Susan Burke, Davey Johnson, Mather Zickel, Maria Olsen, David Yow, Hassie Harrison, Kate Beahan, Gerald Downey et Larry Fessenden

Directeurs de la photographie : Tarin Anderson, Tyler Gillett, Alexandre Naufel et Andrew Shulkind

Musique : The Gifted

 

 

 

 

 

Un Jour Sans Fin

Le film fantastique à sketches, particulièrement le sous-genre horrifique est un genre casse-gueule par excellence, dont les réussites se comptent sur les doigts d’une main : Creepshow (1982, de George A. Romero) bien entendu, mètre-étalon du genre, mais aussi Les Trois Visages de la Peur (1963, de Mario Bava), Histoires Extraordinaires (1968, de Federico Fellini, Louis Malle et Roger Vadim), Trilogy of Terror (1975, de Dan Curtis), Twilight Zone : The Movie (La Quatrième Dimension : Le Film, 1983, de Steven Spielberg, John Landis, Joe Dante et George Miller), Tales From the Darkside : The Movie (Darkside : Les Contes de la Nuit Noire, 1990, de John Harrison), Dreams (Rêves, 1990, de Akira Kurosawa), Necronomicon : Book of the Dead (1994, de Brian Yuzna, Christophe Gans et Shusuke Kaneko), Three… Extremes (Trois Extrêmes, 2004, de Takashi Miike, Park-Chan Wook et Fruit Chan), Family Portraits : A Trilogy Of America (2004, de Douglas Buck) et Trick’r Treat (2007, de Michael Dougherty)… Une main à onze doigts, donc.

 

Malheureusement, le genre a régulièrement engendré davantage de déceptions comme Tales From the Crypt (Histoires d’Outre-Tombe, 1972, de Freddie Francis), Asylum (1972, de Roy Ward Baker), Nightmares (1983, de Joseph Sargent), Cat’s Eye (1985, de Lewis Teague, d’après Stephen King), Creepshow 2 (1987, de Michael Gornick), Two Evil Eyes (Deux Yeux Maléfiques, 1990, de George A. Romero et Dario Argento), Body Bags (1993, de John Carpenter, Tobe Hooper et Larry Sulkis), Quicksilver Highway (1997, de Mick Garris), Trapped Ashes (2006, de Joe Dante, Sean S. Cunningham John Gaeta, Monte Hellman et Ken Russell), ainsi qu’une déferlante récente de terribles navets destinés, intention louable, à réhabiliter ce genre mal-aimé qu’est l’anthologie horrifique : The Theatre Bizarre (2011), The ABCs Of Death (2012), The ABCSs OF Death 2 (2014), V/H/S (2012), V/H/S 2 (2013), V/H/S Viral (2014) ou encore The Profane Exhibit (2014), tous signés par de multiples réalisateurs. Depuis quelques années, c’est devenu un passage obligé : la plupart des réalisateurs indépendants débutant dans le monde de l’horreur y vont de leurs petits segments ! Mais la qualité varie, les quelques bons segments se noient dans la masse de la médiocrité et rares sont les chapitres qui emportent la pleine adhésion.

 

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Pourquoi tant de ratages au sein d’un genre si rare ? Parce que la plupart de ces anthologies horrifiques ont une tendance fâcheuse à se reposer sur un ou deux segments très forts, pour ensuite laisser la place à des segments paresseux qui gâchent la bonne impression laissée par les plus réussis et font baisser la moyenne qualitative. Trouver le juste équilibre et conserver une unité thématique forte entre les différentes vignettes est un art qui se perd. Certains films se contentent d’enchaîner les sketches sans le moindre lien thématique ou la moindre unité visuelle, comme l’a prouvé The ABCSs of Death, dont le seul argument consistait à demander à 26 réalisateurs de réaliser un sketch horrifique suivant les lettres de l’alphabet… un gimmick gratuit et opportuniste qui débouchait sur un film sans queue ni tête, enchaînant les segments aux tons, thèmes et visuels complètement dissemblables, passant de la réussite modeste (rare) à la série Z (à foison)… Une leçon que les instigateurs de cette vague moderne d’anthologies horrifiques n’ont pas retenue, c’est qu’il est toujours plus sage et prudent, dans cet exercice périlleux, de faire appel à un seul réalisateur, deux à la rigueur, quatre au maximum et, si possible, de conserver le même directeur de la photographie et la même équipe artistique sur chaque chapitre, plutôt que de demander à 10 jeunes cinéastes qui ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam de collaborer sur des œuvres en forme de patchworks, en ignorant tout de ce que fait son petit voisin…

 

La réussite incontestable de Southbound n’en est que plus agréable car, malgré une regrettable baisse de qualité lors de l’avant-dernier segment, l’unité thématique, de lieu et de ton (entre horreur très violente et humour noir) est respectée. Produit par Brad Mishka, instigateur de la décevante trilogie V/H/S, Southbound corrige les erreurs passées et s’impose en exemple éclatant de la grande vitalité du cinéma de genre parmi les réalisateurs indépendants qui travaillent dans le cadre de productions à très petits budgets (le fameux mouvement « mumblegore »)… Southbound permet ainsi à une poignée de cinéastes pratiquement inconnus, voire novices (c’est le cas de Roxanne Benjamin qui n’avait rien réalisé auparavant), de participer à un vrai film collaboratif sur lequel chacun n’hésite pas à donner un coup de pouce à ses collègues.

 

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La bonne idée est d’avoir conçu 5 segments qui se suivent et s’enchaînent de manière ludique dans le temps, ou plutôt dans une boucle temporelle ininterrompue de 24 heures dont sont prisonniers les personnages. La cohérence stylistique entre les cinq segments est établie par de nombreuses répétitions visuelles et thématiques. Certains personnages font le lien, apparaissent à l’arrière-plan dans les segments qui ne leur sont pas consacrés et chaque épisode cite des éléments déjà vus dans le précédent : voix au téléphone, le film Carnival of Souls (grande influence thématique de Southbound) diffusé sur tous les téléviseurs, dialogues, actions et images en miroir, ainsi que la présence constante dans chaque épisode d’étranges créatures flottantes, fil rouge du récit… Tout est lié !

 

Southbound nous narre les mésaventures cauchemardesques d’une poignée de personnages au lourd passé, ayant en commun une mort dramatique sur la conscience, des antihéros incapables d’échapper aux forces du Mal qui les poursuivent sans relâche. Traversant le désert du sud des Etats-Unis, leurs secrets honteux seront révélés et leurs pires cauchemars se concrétiseront, la Mort leur apparaissant sous différents masques et costumes. Sur le modèle de l’épatant Trick’r Treat, les cinq chapitres bien distincts se présentent sous la forme de fragments incomplets et interconnectés, pas comme des récits traditionnels fermés. Le procédé est risqué mais les réalisateurs et scénaristes sont conscients que le côté incomplet ajoute au côté étrange, l’esprit humain ayant tendance à trouver les histoires non résolues encore plus angoissantes. Nous sommes donc cordialement invités à découvrir cinq façons de mourir, dans une ambiance violente et sauvage, inspirée par les fameuses bédés EC Comics et la série révolutionnaire de Rod Serling, The Twilight Zone (La Quatrième Dimension).

 

Par ici le programme :

 

Dans « The Way Out », le segment d’ouverture (réalisé par le collectif Radio Silence, constitué de quatre réalisateurs), Mitch et Jack (Chad Villella et Matt Bettinelli-Olpin), deux individus louches fuient d’étranges créatures géantes, flottant dans les airs, les surveillant de manière menaçante. Jack est étripé par l’une d’entre elles. Quant à Mitch, particulièrement tourmenté et obsédé par la photo de sa fille, il décide finalement qu’il mérite son sort et, résolu à mourir, il suit les créatures qui l’escortent vers un étrange motel dont la chambre ressemble à sa propre maison. Là, le fantôme de sa fillette, disparue dans des circonstances qu’on devine violentes, lui apparaît et lui demande de l’aide. Mitch est enfermé, condamné à revivre sa sentence à l’infini, une peine supervisée par les créatures célestes, sortes d’anges vengeurs descendus sur Terre pour traquer et punir les âmes damnées.

 

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Magnifiquement mis en images et bénéficiant d’un design exceptionnel pour ces fameuses créatures, « The Way Out » est une entrée en matière fascinante, brutale et intrigante, qui met en scène un homme lâche et assailli de remords face à ses responsabilités.

 

Le second segment, « Siren », réalisé par Roxanne Benjamin suit un groupe de rock féminin, The White Tights, composé de Sadie (Fabianne Therese), Ava (Hannah Marks) et Kim (Nathalie Love), en rade dans le désert après une panne de camionnette. Les trois jeunes femmes sont secourues par un couple étrange, outrageusement gentil, poli et démodé, à la manière de personnages de séries télévises des années 50. Elles sont accueillies dans une maison proprette au beau milieu de nulle part, invitées à rester pour le souper et à passer la nuit en attendant que les voisins réparent leur véhicule. Mais Sadie, la plus méfiante des trois, remarque tout de suite que quelque chose ne tourne pas rond. Le pain de viande a une drôle de tête, le père de famille a une tête de pervers, tous comme ces deux jumeaux, fils des voisins, deux idiots parfaitement synchronisés, sortes de Dupont / Dupond maléfiques qui sourient bêtement et mettent les jeunes femmes mal à l’aise. Une fois dans leur chambre, les trois jeunes femmes se disputent à propos de la mort accidentelle d’Alex, quatrième membre du groupe, décédée récemment dans un accident causé par Sadie qui s’était endormie au volant. En pleine nuit, Sadie se réveille, seule, et se dirige à l’extérieur où la famille et leurs amis, en fait une dangereuse secte sataniste, sont en train de « transformer » Ava et Kim, qui ont été droguées. Sadie est poursuivie par les membres du culte et, dans sa fuite, se prend les pieds dans un piège à ours.

 

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Aussi drôle qu’angoissant, « Siren » est une réussite jouant sur les apparences polies d’une Amérique réactionnaire, qui n’accepte pas que l’on dévie de ses croyances et de ses règles de bienséance. La famille est un magnifique repaire de tarés agissant « pour le bien commun », transformant les membres transgressifs en obéissants zombies. Satire hilarante des religions organisées (on pense évidemment à la scientologie), Siren joue également beaucoup sur nos attentes (le piège à ours est aperçu plusieurs fois avant de servir réellement) et nous emmène tranquillement vers le segment suivant, le véritable clou du spectacle…

 

Dans « The Accident », de David Bruckner, Lucas (Mather Zickel) roule en pleine nuit sur l’autoroute lorsqu’il percute Sadie, toujours en fuite, qui surgit subitement devant lui. Coincé au milieu de nulle part, sans GPS, Lucas installe la jeune femme, grièvement blessée, à l’arrière de sa voiture et appelle les secours avec son portable. Une mystérieuse interlocutrice, qui connaît déjà son nom, le guide vers l’hôpital le plus proche. Une fois à l’intérieur, Lucas trouve les lieux désertés, entièrement vides et en ruines, alors que Sadie se vide de son sang ! Un chirurgien certifié lui explique au téléphone la marche à suivre pour opérer lui-même la malheureuse victime… avec des conséquences ô combien désastreuses! Malgré tous les efforts du monde, Sadie meurt ! Et les voix au téléphone rient de plus belle, au grand désarroi de Lucas qui a pourtant fait de son mieux.

 

Stressant et dégoûtant à souhait, « The Incident » est un véritable petit chef d’œuvre de suspense en format court, à l’ambiance moite et poisseuse, utilisant le gore de manière très généreuse, au point de nous donner la nausée. Mather Zickel s’avère excellent en quidam complètement dépassé par la situation et à qui l’on fait une très mauvaise blague. Mémorable à tous points de vue (jamais une chirurgie à l’écran n’aura été plus éprouvante), « The Incident » est la principale raison de voir Southbound. Le réalisateur David Bruckner (déjà auteur de The Signal en 2009) est celui qui réussit le mieux le difficile équilibre entre tension et humour noir, notamment lorsque le chirurgien décrit dans les moindres détails et avec un calme impassible (alors que Lucas est dans tous ses états) les terribles instruments qu’il doit trouver pour pratiquer l’opération.

 

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Dans le segment n°4, « Jailbreak », réalisé par Patrick Horvath, Danny (David Yow) retrouve enfin sa sœur Jessie (Maria Olsen), qui a été enlevée il y a dix ans par une secte sataniste. Après le massacre de plusieurs démons (dissimulés sous une apparence humaine) dans le bar où travaille cette dernière, Danny annonce à Jessie qu’il est venu la sauver de cet enfer. Mais à sa grande surprise, Jessie déclare être là de son plein gré et refuse de l’accompagner. Mis au pied du mur, David la kidnappe pour lui faire entendre raison. Jessie finira par avouer à son grand frère qu’elle a autrefois assassiné leurs parents et qu’elle aime vivre dans ce purgatoire, le seul endroit au monde où elle a sa place et où elle peut tuer en toute impunité. Ses amis démoniaques massacrent David et elle s’en retourne au boulot, un grand sourire aux lèvres.

 

Lourde tâche que de passer après le petit chef d’œuvre de David Bruckner ! Indéniablement le maillon faible du film, le segment hautement dispensable de Patrick Horvath (auparavant réalisateur d’un obscur The Pact II) tente de se montrer effrayant mais n’a pas grand-chose à offrir, outre quelques fusillades entre un humain et des démons au design assez passe-partout. Pas déplaisant, « Jailbreak » aurait cependant mérité d’être écarté du long métrage pour faire place à quelque chose de plus inventif. La banalité de son scénario, de ses personnages et de son rebondissement final ne plaident définitivement pas en sa faveur.

 

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Le segment final, « The Way In », à nouveau dirigé par Radio Silence, nous présente les membres d’une gentille famille, réunis dans leur maison de vacances avant le départ de l’aînée, Jem (Hassie Harrison), pour l’université. Le soir, ils sont agressés par des hommes masqués. Le père, Daryl (Gerald Downey), se rend compte qu’il connaît les assaillants et les implore d’épargner sa famille. Mais l’un d’entre eux lui ordonne d’avouer à sa femme « ce qu’il a fait » et lui montre la photo de sa fille. Daryl, que nous soupçonnons maintenant d’être un pédophile assassin, reste muet et son assaillant assassine froidement son épouse. Jem les attaque par surprise, sans résultat… mais les trois hommes la laissent partir sans lui faire de mal, avant de tuer Daryl. Les assaillants enlèvent leurs masques et nous reconnaissons Mitch et Jack, les héros du premier segment. Jem réapparaît et Mitch la tue accidentellement. Mitch et Jack se sentent responsables : ils sont allés trop loin : en essayant de se faire justice eux-mêmes, ils ont tué une innocente. Un trou béant dans le sol s’ouvre pour venir les happer. C’est un portail vers l’enfer dont surgissent les créatures flottantes. Nous en revenons aux premières images du film avec les deux hommes en fuite. Nous comprenons désormais qu’ils sont prisonniers d’une boucle temporelle, condamnés à revivre sans cesse leur pires pêchés jusqu’à ce qu’ils fassent les bons choix pour être enfin libérés, surveillés de près par ces créatures d’épouvante, gardiennes et juges du purgatoire.

 

C’est là le point commun entre tous les personnages principaux du film. Quelle que soit la distance parcourue, ils sont toujours rattrapés par leurs pêchés. Sauront-ils un jour saisir leur chance et apprendre de leurs erreurs ?

 

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Faux scénario de « home invasion », ce dernier segment malin boucle la boucle avec beaucoup de panache, un « twist » digne des meilleurs épisodes de Twilight Zone à faire pâlir d’envie M. Night Shyamalan et des effets spéciaux qui, malgré un budget très serré, n’ont rien à envier aux grosses productions cossues des grands studios. Le design inoubliable et inventif des créatures, terrifiantes mais divines, est tout simplement superbe !

 

BIFFF 2016Faisant preuve, à une exception près, d’une rigueur de tous les instants, d’une belle facture visuelle et d’une imagination fertile, Southbound est l’un des films d’horreur les plus brillants et terrifiants de récente mémoire. La forme est particulièrement soignée, avec un splendide cinémascope qui met en valeur la poussière et le soleil, ainsi qu’une direction artistique méticuleuse. Mettant en scène une galerie de personnages lâches et peu reluisants, le film accomplit l’exploit de nous mettre mal à l’aise tout en nous laissant sur notre faim ! Voilà un univers, sorte de version de Twilight Zone sous acide, que l’on espère retrouver lors d’une hypothétique suite. Avec peu de moyens mais beaucoup de talent, Southbound s’impose comme le digne héritier des récits de Rod Serling et comme une jolie carte de visite pour des cinéastes indépendants très prometteurs, encore affranchis des formules des films d’horreur produits à la chaîne par Hollywood. Une anthologie… anthologique !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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