BIFFF 2016… Green Room

Green-Room-French-PosterGREEN ROOM

2015, de Jeremy Saulnier – USA

Scénario : Jeremy Saulnier

Avec Anton Yelchin, Imogen Poots, Patrick Stewart, Macon Blair, Alia Shawkat, Joe Cole, Callum Turner, David W. Thompson, Mark Weber et Eric Edelstein

Directeur de la photographie : Sean Porter

Musique : Brooke Blair et Will Blair

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Verts de rage

 

Découvert en 2013 à l’occasion de Blue Ruin, son deuxième long métrage (le premier, Murder Party, étant resté très confidentiel), Jeremy Saulnier s’est imposé immédiatement et de manière éclatante comme l’un des nouveaux petits prodiges du cinéma de genre indépendant américain. Privilégiant le réalisme, l’humour noir et les situations décalées dans un film à la violence âpre et impitoyable, Blue Ruin était un petit bijou d’intelligence et d’inventivité qui a fortement marqué les esprits. Plutôt que de faire comme tout jeune cinéaste couvert de lauriers, à savoir signer pour la mise en scène d’un  énorme blockbuster dont il ne pourrait de toute façon pas garder le contrôle, Saulnier a pris la décision, pour son troisième film, de rester dans le cadre d’un budget modeste et de privilégier les sélections dans les festivals spécialisés. Green Room était l’un des films les plus attendus de cette nouvelle édition du BIFFF, déjà renommé pour avoir provoqué des malaises par l’intensité de sa violence. Il n’a pas déçu…

 

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Un groupe de musique punk « The Ain’t Rights », composé de Pat (Anton Yelchin), Sam (Alia Shawkat), Reece (Joe Cole) et Tiger (Callum Turner), sans cesse en déveine et obligé d’accepter les propositions foireuses, termine sa tournée désastreuse dans une salle crasseuse d’un coin reculé de Portland, dans l’Oregon, face à un public d’extrémistes néo-nazis survoltés. Sans le savoir, ils se sont jetés dans la gueule du loup. Une fois le concert terminé, les musiciens sont les témoins accidentels d’une mise à mort perpétrée en coulisses. Un néo-nazi sous influence en a tué une autre, Emily, membre du groupe qui a précédé nos héros sur scène. Menacés par un gang de skinheads, mené par l’inquiétant patron des lieux, Darcy (Patrick Stewart, qui fait froid dans le dos dans un rôle d’ordure à contre-emploi), ils sont obligés de se barricader avec un otage dans une pièce sans issue (la « green room » du titre, sorte de salle d’attente pour les artistes entre les coulisses et la scène), pour une longue nuit de terreur et de désespoir, sans aucun moyen de contacter l’extérieur. Leurs assaillants armés jusqu’aux dents (armes à feu et pitbulls de combat) et soucieux de protéger leurs réserves d’héroïne planquées au sous-sol, tentent de les rassurer et font mine de vouloir parlementer. Mais le groupe, pas dupe, sait que mettre les pieds hors de la pièce signifierait leur arrêt de mort. Le siège peut donc commencer… Le suspense consiste à trouver comment sortir de cette « panic room » inviolable autrement que les pieds devant. Darcy ne souhaitant pas attirer les autorités sur place, les fachos doivent également agir en toute discrétion. Comme dans une partie d’échec, chaque camp doit improviser et réfléchir très vite, au fur et à mesure que leurs adversaires agissent et que les victimes s’accumulent.

 

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Nous réservant le même cocktail d’émotions que Blue Ruin, à savoir une tension à couper au couteau, un suspense suffocant, une violence extrême, un ton très premier degré et des personnages crédibles, Saulnier se démarque par son refus catégorique du second degré, des effets tape à l’œil et des protagonistes caricaturaux. Ainsi, les néo-nazis ne sont pas présentés comme des monstres psychopathes sans cervelles, mais comme des jeunes gens paumés, certes pas fréquentables, mais qui tremblent à l’idée de devoir tuer des gosses pour la première fois. Ils agissent sous l’influence malsaine et dominante d’un leader, Darcy, qui leur sert également de père spirituel et qui est bien obligé de se débarrasser, sans exception, de ces témoins gênants. Petite amie de la victime qui met l’action en branle, Amber (Imogen Poots, particulièrement excellente) incarne une jeune néo-nazie qui doit se rallier au camp de nos héros pour survivre elle aussi. La jeune fille n’est jamais décrite comme une idiote maléfique adepte du salut hitlérien, mais comme une jeune fille fragile et perdue qui n’a sans doute jamais connu d’autre manière de vivre que celle-là. C’est seulement face à l’adversité qu’elle va se découvrir une force qu’elle ignorait avoir en elle. Faible et lâche, Gabe, le « maître-chien » (Macon Blair, le héros de Blue Ruin et l’ami d’enfance du réalisateur) est quant à lui en pleine remise en question et tente de s’affranchir de l’influence et de l’autorité de Darcy. Nos héros punks, quant à eux, ne sont ni iconisés, ni virils ou indestructibles, juste des gamins terrorisés qui se sont juste retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Quand débute le huis-clos et le jeu du chat et de la souris, ils comprennent d’emblée que certains d’entre eux ne survivront pas à cette nuit en enfer! Dans les deux camps, les actions des personnages ne sont motivées que par une seule chose : l’instinct de survie, mais Saulnier rend un constat très clair : personne, punk ou néo-nazi, n’a envie d’être là !

 

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Le réalisateur, qui faisait lui-même partie d’un groupe punk dans son adolescence, prend le temps de soigner son écriture et de nous présenter tous ses personnages avant le drame : les membres du groupe sont un peu bêtes mais attachants (Anton Yelchin incarne l’éternel optimiste, Alia Shawkat est une punkette secrètement fan de Simon & Garfunkel…) et leur envie de révolte est l’occasion d’une scène assez drôle. Réalisant, une fois sur scène, qu’ils sont confrontés à un public d’extrême droite, avec crânes rasés et croix gammées, les Ain’t Rights se mettent à entonner un vibrant (et suicidaire) hymne anti-nazi, « Nazi Punks Fuck Off », reprise des Dead Kennedys, sans se rendre compte qu’une telle provocation ne va pas jouer en leur faveur.

 

Pour la première fois, Jeremy Saulnier n’occupe pas le poste de directeur de la photographie sur son propre film, laissant le soin à Sean Porter de magnifier un décor (presque) unique dénué de toute lumière extérieure, baignant dans l’obscurité, parfois éclairé aux néons. La réussite visuelle de l’ensemble est agrémentée par un aspect poisseux et puant, que le spectateur n’aura aucun mal à ressentir. Saulnier n’a pas son pareil pour installer une atmosphère délétère et nous faire ressentir que le danger n’est pas loin. Une fois l’action entamée, nous aurons droit à une explosion inouïe de violence graphique, d’autant plus choquante qu’elle reste toujours ancrée dans la réalité. Autrement dit, la violence est sèche, brutale et fait très très mal : main tranchée, attaque à la machette, éventration au cutter, poignard dans le crâne, protagoniste déchiqueté par les crocs d’un chien enragé, tir en plein visage… des images qui ne tombent cependant jamais dans la gratuité et servent toujours le propos et l’intensité du film.

 

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Green Room pose la question du choix de ceux qui sont confrontés à une mort imminente, face à une barbarie sans nom : tenter de fuir ou se rendre à des ennemis qui font semblant de négocier en leur promettant la vie sauve ? Baisser les bras et mourir en larmes ou tenter l’impossible et redoubler d’intelligence et d’inventivité dans un impensable dernier baroud d’honneur ? Saulnier propose une idée très intéressante, qui en dit long sur l’absurdité de la situation et sur la bêtise humaine en faisant d’un chien de combat le point d’ancrage moral positif de son film. Le toutou a beau être dressé pour attaquer et tuer, sa fidélité est toujours non-idéologique. Sa compassion envers son maître blessé et son refus de vengeance nous valent l’une des scènes les plus émouvantes du film. Personne ne sortira indemne de Green Room : outre les morts dans les deux camps, les survivants seront marqués à vie par cette expérience qui les transforme bien malgré eux, de post-adolescents irresponsables en hommes désabusés.

 

Malgré un ventre mou lors d’un dernier acte moins inspiré (et un peu trop répétitif), Green Room s’avère aussi maîtrisé dans le fond que dans la forme, notamment par l’utilisation intelligente de plusieurs ellipses. Jeremy Saulnier propose une vraie série B hargneuse, dénuée de tout postmodernisme cynique (ce qui le différencie des « hommages » d’Adam Wingard comme You’re Next et The Guest, dans le même style mais beaucoup plus second degré), dans l’esprit « grindhouse » de celles que signaient autrefois des cinéastes « old school » des années 70-80 comme John Carpenter (Assault On Precinct 13), Walter Hill (The Warriors), John Flynn (Rolling Thunder) ou John Frankenheimer (52 Pick-Up).

 

BIFFF 2016Mais en fin de compte, l’aspect le plus effrayant de Green Room, c’est qu’il pourrait très bien se dérouler dans nos campagnes, juste à côté de chez nous.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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