BIFFF 2016… 31

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2016, de Rob Zombie – USA

Scénario : Rob Zombie

Avec Sheri Moon Zombie, Richard Brake, Malcolm McDowell, Meg Foster, Lawrence Hilton–Jacobs, Daniel Roebuck, Elizabeth Daily, Tracey Walter, Ginger Lynn, Lew Temple, Torsten Voges et Kevin Jackson

Directeur de la photographie : David Daniel

Musique : John 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rednecks plus ultra

 

Présenté deux fois à la M.P.A.A., (la Motion Picture Association of America, le tout-puissant organisme de censure du cinéma américain, chargé de veiller à la préservation du bon goût et au respect des bonnes mœurs), 31, le nouveau film de Rob Zombie s’est vu, après un premier passage, sanctionné d’un sévère « NC-17 » (interdit aux moins de 17 ans non-accompagnés), pour cause de « violence graphique et sadique, sexualité hors-normes, images au contenu dérangeant et langage inapproprié » ! Inexploitable en salles dans de telles conditions (commercialement, le NC-17 est l’équivalent d’un arrêt de mort!), 31 a ensuite reçu, après quelques coupes, un classement « R » (Restricted) pour « violence intense, horreur sanglante, langage inapproprié, contenu sexuel et représentation d’actes répréhensibles incluant l’usage de drogues ». Voilà le genre de publicité gratuite dont Rob Zombie aurait pu tirer profit en collant cette description sur le poster ! Car après tout, un film de Rob Zombie sans violence intense, horreur sanglante, langage inapproprié, contenu sexuel ou usage de drogues, c’est un peu comme un film de Michael Bay sans explosions ou un film de Chuck Norris sans coups de pieds dans la gueule.

 

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Considéré au début de sa carrière de cinéaste comme le nouveau « Master of Horror », un génie subversif de l’image capable de mêler adroitement et de manière ludique horreur insoutenable et critique sociale, Rob Zombie, a néanmoins toujours davantage bénéficié d’un succès public et d’une aura « culte » que d’un véritable plébiscite critique. Les terribles déconvenues de Halloween 2 (2009) et The Lords of Salem (2012) avaient quelque peu refroidi l’enthousiasme et remis les pendules à l’heure : le cinéaste ne semblait plus comprendre les raisons du succès initial de ses trois premiers films : House of 1000 Corpses (2003), son chef d’œuvre The Devil’s Rejects (2005) et (dans une moindre mesure) son remake culotté d’Halloween (2007).

 

Bien qu’efficace et terriblement brutal, Halloween 2 (2009) se perdait dans des scènes oniriques incongrues (rappelez-vous du cheval blanc hantant les rêves d’un Michael Myers atteint d’un sévère complexe d’Œdipe !…) et d’autres nageant dans une vulgarité gênante et déplacée. Ce qui faisait autrefois le succès et l’originalité de l’œuvre du cinéaste, à savoir l’exploration des liens familiaux, des mœurs troubles et de la criminalité décomplexée chez les rednecks, semblait tout à coup passé de mode. Terrible échec au box-office, Halloween 2 fut un revers de fortune qui valut au réalisateur / hard rockeur de devenir persona non grata à Hollywood, en marge du système de financement des grands studios, qui l’ont envoyé se faire voir chez les grecs. L’économie grecque étant ce qu’elle est, Zombie préféra faire appel à une campagne de financement participative pour son essai suivant, The Lords of Salem (2012). Mais l’expérience, qui a divisé ses fans de la première heure, n’avait pas arrangé les choses. Doté d’un budget ridicule, proche de l’amateurisme, terriblement ennuyeux, The Lords of Salem était une indéniable déconvenue artistique, une œuvre certes fidèle aux obsessions thématiques du cinéaste mais boursouflée de prétention et indigne du talent de formaliste indéniable auquel Zombie nous avait habitués. A l’aube de la cinquantaine et après seulement 5 films, Rob Zombie était-il déjà un has-been en fin de carrière ? Son sixième film, 31, présenté à Sundance et au BIFFF, n’entérine peut-être pas totalement ce constat mais fait preuve de l’incapacité du cinéaste à se réinventer.

 

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Toujours produit en marge du système et en toute indépendance, le projet 31 a lui aussi bénéficié d’une campagne de financement participative qui promettait, à grands effets d’annonce, « le film le plus radical de la carrière de Rob Zombie. » Un argument de vente comme un autre pour ce shocker sanglant sur le mode des Chasses du Conte Zaroff, de Running Man et de Hostel, qui voit le réalisateur tenter vaille que vaille de remonter la pente vers un certain succès commercial. Plus accessible que The Lords of Salem, 31 tire son argument de départ d’une statistique indiquant que c’est à Halloween qu’ont lieu le plus de disparitions inexpliquées.

 

Halloween 1976. Une troupe de saltimbanques voyage sur une route désertique dans un vieux van. Nous faisons connaissance avec chacun des personnages lors d’un arrêt à une station-service mais en ce soir du 31 octobre, ils sont attaqués par d’étranges inconnus. Deux d’entre eux sont tués sur place et les 5 autres, Charly (Sheri Moon Zombie), Venus (Meg Foster), Panda (Lawrence Hilton-Jacobs), Levon (Kevin Jackson) et Roscoe (Jeff Daniel Phillips), sont kidnappés. Dans un cadre méphistophélique, une sorte de caste franc-maçonne perverse menée par  le sadique Napoleon-Horatio-Silas Murder (Malcolm McDowell) observe et parie, comme tous les ans, sur le sort des candidats kidnappés. Pour survivre, ces derniers sont obligés de participer au « 31 », croisement incertain entre Running Man et Intervilles, où Léon Zitrone et Simone Garnier seraient remplacés par des psychopathes et les vachettes par des tronçonneuses. Malcolm McDowell, en perruque blanche aristocratique, reprend quant à lui le rôle de Guy Lux… Enfermés dans une vaste usine désaffectée, les malheureux candidats doivent évoluer pendant 12 heures dans un dédale de pièces sinistres et affronter une ribambelle d’immondes fous furieux armés jusqu’aux dents : clowns terrifiants, poupée sexy, un nain nazi survolté… une abjecte cour des miracles prête à tout pour torturer de plus belle, dans la joie, l’allégresse et la gratuité la plus totale !… En principe, après 12 heures, les survivants sont relâchés, mais c’est un cas de figure qui ne s’est jamais produit….

 

Voilà pour le (mince) scénario, qui ne cherche jamais à développer ses personnages. Une scène de parlote est suivie d’une scène de violence, qui est suivie d’une scène de torture… et c’est reparti pour un tour ! Dès lors, le film n’est plus qu’une suite de tableaux assez répétitifs. Pourquoi pas?… N’oublions pas que les plus grands cinéastes sont capables de transcender des récits de quelques lignes. Pas de chance, ici, Rob Zombie montre plutôt ses limites.

 

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Si l’on ne s’ennuie jamais devant 31, les déconvenues sont malgré tout nombreuses. Zombie met en scène une troupe de forains répondant aux critères habituels des anti-héros de ses précédents films. Or les criminels de la Famille Firefly (dans les excellents House of 1000 Corpses et The Devil’s Rejects) étaient des marginaux dont la violence et la vulgarité, nécessaires et assumées étaient un commentaire corrosif sur une « American Way of Life » en perdition. Les fous furieux de ses deux premiers films tuaient, baisaient et pratiquaient l’inceste pour mieux critiquer les dérives politiquement correctes d’une Amérique policée, politiquement correcte jusqu’à l’écœurement. Or, dans 31, Zombie inverse les rôles et fait de ses rednecks les héros positifs du récit et s’attend à ce que nous nous identifiions à eux… Peine perdue ! Leur exceptionnelle vulgarité n’a pour seul effet que de nous les rendre détestables d’emblée, lors d’un premier acte particulièrement pénible ! Impossible effectivement de s’attacher un tant soit peu à cette bande d’irrécupérables idiots parlant de cul sans arrêt, interprétés par de très mauvais acteurs en roue libre, tous plus horripilants les uns que les autres. Le mauvais goût au cinéma est un outil sublime lorsqu’il est employé en tant que message, comme c’est le cas dans l’œuvre de John Waters ou encore chez Frank Henenlotter. Ici, c’est juste gratuit, tape à l’œil et terriblement vain. 31 tente de choquer mais ça ne marche jamais. Sans raison particulière, en arrivant à la station-service, le personnage de Sheri Moon Zombie frôle le pénis d’un vieux pompiste obsédé afin de l’exciter… Voilà pour la caractérisation du personnage principal !

 

Il y a un talent fort utile que Rob Zombie n’a jamais eu, celui de directeur d’acteurs ! Mais le réalisateur avait autrefois l’intelligence de se reposer sur quelques interprètes de grand talent, que ce soit l’inimitable Sid Haig, l’impressionnant William Forsythe, l’intense Karen Black ou le cabotin Malcolm McDowell (ici malheureusement en strict service minimum). Mais cet instinct se voyait systématiquement mis à mal par cette sale volonté de toujours caser son épouse, Sheri Moon Zombie, dans un des rôles principaux. Indéniablement l’une des pires actrices de l’Histoire du cinéma, Sheri Moon est cette fois entourée par une poignée d’acteurs qui ne valent guère mieux qu’elle. Les pires sont Lawrence Hilton-Jacobs (le black grande gueule et obsédé sexuel, qui ne la ferme jamais) et Jeff Daniel Phillips (le redneck barbu et mutique, sosie du réalisateur), qui ont bien du mal à provoquer autre chose que la colère et la consternation. Seule Meg Foster, superbe actrice aux yeux bleus perçants, vue autrefois dans The Osterman Weekend, They Live et Les Maîtres de l’Univers, tente d’injecter un peu d’humanité à son personnage et s’avère touchante, à 68 ans, par son refus de dissimuler ses rides.

 

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Alors, que reste-t-il à sauver dans 31 ? Il faut bien avouer que l’on s’amuse beaucoup dès que la chasse à l’homme commence ! Zombie retrouve quelque peu de sa superbe dans une poignée de scènes d’action hargneuses et fait à nouveau preuve de son savoir-faire pour filmer la folie la plus pure, comme le faisait magnifiquement le Tobe Hooper de la grande époque. Après une citation de Kafka en introduction, tentative maladroite d’intellectualiser un déballage de barbaque, le film débute assez fort avec une séquence d’introduction très simple et diablement efficace : un dialogue en champ/contre-champ entre une victime attachée et son bourreau, qui se lance dans une longue tirade sur son amour de la torture, son manque total de pitié et sur l’imminence de la mort de sa proie, avant de la tuer à coups de hache.

 

Dans 31, tout est grandguignolesque et témoigne une fois de plus de l’amour de Zombie pour ses monstres. Le cinéaste met en scène des personnages tellement pervers et dérangés qu’ils en deviennent réellement fascinants. Ces méchants de carnaval portent des surnoms évocateurs (« Doom-Head », « Sex-Head », « Death-Head », « Psycho-Head », « Schizo-Head », « Sick-Head ») et représentent la lie de l’Humanité, les dérives d’une Amérique puritaine ayant engendré trop de refoulements et de perversions inassouvies. Plus mémorables que réellement effrayants (à l’exception du sadique Doom-Head, incarné par le flippant et stoïque Richard Brake, seul acteur à réellement sortir du lot), les freaks nihilistes de Rob Zombie exercent un incroyable pouvoir de fascination, mais méritent un film qui les mettrait en scène de manière plus inventive.

 

Si les décors, semblent bien sortis d’un film de Tobe Hooper, on ne pense malheureusement pas à Massacre à la Tronçonneuse mais plutôt au nullissime Night Terrors (1993), dans lequel Robert Englund, en Marquis de Sade, évoluait dans des décors bons marchés, éclairés à la bougie, dignes d’un téléfilm érotique de fin de soirée sur M6… Formellement, nous sommes donc très loin de la maîtrise de The Devil’s Rejects, les restrictions budgétaires obligeant trop souvent le cinéaste à recourir à l’emploi de la shaky-cam, qui rend certaines scènes d’action trop illisibles et à situer l’action dans des décors d’une banalité confondante. Slasher basique, bien rythmé, parfois très divertissant, 31 pâtit de la banalité et du manque d’originalité de son scénario, qui contraste avec l’efficacité toute professionnelle, mais sans génie, de l’exécution. De la part d’un cinéaste de la trempe de Zombie, c’est bien peu car 31 ne dit rien de pertinent et ne provoque aucune autre émotion qu’un intérêt poli.

 

here-s-the-full-cast-of-rob-zombie-s-31-if-you-re-afraid-of-clowns-don-t-bother-682169Les critiques en provenance de Sundance avaient annoncé la couleur : assez mal reçu, 31 semblait trop forcé et pas assez original pour être honnête. A l’instar de Brian De Palma avec son décevant Passion, Rob Zombie reprend les grands fondamentaux de son œuvre pour les recycler de manière désinvolte et maladroite dans une compilation inutile. Pour tenter une allégorie musicale, si The Devil’s Rejects était le « Pet Sounds » de Rob Zombie, 31 est son « Summer in Paradise » (les fans des Beach Boys apprécieront…) A cet égard, la scène finale fait peine à voir puisqu’elle se contente de calquer celle de The Devil’s Rejects (dont les dernières minutes restent inégalées dans la violence et l’émotion) en remplaçant simplement la chanson Freebird (des Lynyrd Skynyrd) par Dream On (d’Aerosmith) lors d’un montage qui tente de clore le film sur une note aussi forte, mais dont l’effet répétitif lui confère un aspect factice. Triste constat : le style de Rob Zombie s’est transformé en formule… Trop cynique et nihiliste (tout le monde est pourri, bête et méchant), 31 ne serait qu’un slasher anonyme sans le style reconnaissable entre mille de son réalisateur. Là où le bât blesse c’est que, même dans ses pires films, Tobe Hooper tentait de nous intéresser à ses personnages ! Ici, Rob Zombie semble uniquement préoccupé par l’idée d’imprimer sa marque de fabrique pour faire plaisir à ses fans et retrouver à tout prix la formule de son succès d’antan. Ce faisant, malgré un indéniable savoir-faire et un esprit subversif intact, il perd l’originalité de sa mise en scène et la pertinence de son propos.

 

BIFFF 2016Le crowdfunding était l’occasion, selon le cinéaste, de produire un film qui aurait été rejeté par « le système » hollywoodien, qui préfère que ses films d’horreur restent inoffensifs et familiaux pour ne choquer personne. Au vu du résultat, on se demande si, comme d’autres réalisateurs avant lui (Clint Eastwood par exemple), Zombie n’aurait pas mieux fait de rester au sein de ce système pour mieux le dynamiter de l’intérieur. Sans budget, sans l’apport d’un scénariste ou d’un directeur de la photographie dignes de ce nom, Zombie est, paradoxalement, devenu une parodie de lui-même. Il aura beau tenter de nous convaincre en parlant du « style de tournage à l’arrache » que nécessitaient le sujet et l’ambiance du film, il ne trompe personne. A force de vouloir travailler en dehors du système, Zombie s’est perdu en chemin. Ce n’était pas la même de se mettre sur son 31 pour si peu…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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