BIFFF 2015… The Babadook (Mister Babadook)

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(MISTER BABADOOK)

 

2014, de Jennifer Kent – AUSTRALIE

Scénario : Jennifer Kent

Avec Essie Davis, Noah Wiseman, Daniel Henshall, Hayley McElhinney et Barbara West

Directeur de la photographie : Radoslaw Ladczuk

Musique : Jed Kurzel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Griffes du Cauchemar

 

Mais qu’est-ce au juste qu’un « Babadook » ?, se demandaient les spectateurs du BIFFF avant d’entrer dans la salle? Un moule à gaufres ? Un ornithorynque ? Un piano à queue ? Un cornet à pistons ? Un diplodocus ? Un caramel mou ? Une roupille de sansonnet ? Un mérinos mal peigné ? Un papou des Carpates ?… Peut-il, sous sa forme intégrale, à la fois servir de Babadook d’intérieur grâce à la taille réduite de ses gorgomoches et de Babadook de campagne grâce à sa mostoblase et à ses glotosifres lui servant à urnapouiller les istioplocks, même par les plus basses températures ?…

 

Bien plus effrayant que tout ça réuni, nous répond la réalisatrice australienne Jennifer Kent, dont le premier film a glané une impressionnante collection de récompenses dans de nombreux festivals ! Le mystérieux Babadook en question est un effroyable boogeyman imaginaire apparu comme par magie dans le livre qu’une maman dépressive, Amelia (Essie Davis) lit à son fils de 6 ans, Samuel (Noah Wiseman). A l’instar de Mama, de Andy Muschietti, The Babadook a d’abord pris forme dans un court-métrage de dix minutes intitulé Monster (2006), que sa réalisatrice (autrefois actrice dans divers films et séries télévisées en provenance d’Australie) a ensuite transformé en long métrage au schéma identique.

 

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« If it’s in a word, or it’s in a look, you can’t get rid of the Babadook… »

 

Voilà la comptine qui effraie le jeune Samuel, un enfant bizarre, qui semble souffrir de graves troubles affectifs et dont le comportement est de plus en plus irrationnel. Sa mère Amelia est une veuve surmenée qui, entre son travail éreintant d’infirmière dans une maison de repos et ses devoirs de mère, n’a plus du tout le temps de s’occuper d’elle ou de faire des rencontres. On devine pourtant qu’elle fut autrefois jolie et heureuse, mais aujourd’hui, elle est juste fatiguée de vivre, au point qu’il lui arrive de passer ses nerfs sur cet enfant particulièrement difficile. Rien ne s’arrange lorsqu’un livre mystérieux apparaît dans leur maison, un « pop-up book » pour enfants qu’Amelia commence à lire à Samuel… Or, au fur et à mesure qu’ils tournent les pages, la nature diabolique du livre se révèle : le Babadook est un croque-mitaine vicieux et protéiforme, sorte d’énorme cafard griffu coiffé d’un chapeau haut de forme et qui semble sorti tout droit des pires cauchemars du Dr. Seuss.

 

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Suite aux cris de son fils terrorisé par l’histoire, Amelia déchire le livre et le jette à la poubelle, mais quelques jours plus tard, il réapparaît subitement dans la maison, avec toutes ses pages recollées. Dans les jours qui suivent, Samuel devient obsédé par le Babadook et son comportement se dégrade, au point, qu’il provoque la chute d’un autre enfant et qu’il se fait renvoyer de l’école pour mauvais comportement. La santé mentale de son fils allant en empirant, Amélia va commencer à changer d’avis lorsque le Babadook s’en prend également à elle. Le monstre qui hante les visions de son fils serait-il réel ? D’inspiration expressioniste (il pourrait sortir tout droit du Cabinet du Docteur Caligari) , le Babadook commence à apparaître à la télévision au beau milieu d’un film de Georges Méliès, toujours à moitié dans l’obscurité et se mouvant comme un mélange abstrait de Nosferatu et de Freddy Krueger, vêtu des habits du défunt mari d’Amelia.

 

La dimension sonore que la réalisatrice confère à son monstre est l’un des aspects les plus perturbants du film : voix gutturale, rauque, inhumaine… ces quelques mots qu’il répète sans cesse avec l’insistance d’un animal agonisant « BABADOOK… DOOK… DOOK… » vous glaceront le sang ! Les moments d’horreur authentiques ne manquent pas et confèrent un sentiment de menace insidieux qui vous restera en tête plusieurs jours après la projection. Impossible de ne pas penser au Babadook la prochaine fois que vous vous réveillerez au beau milieu de la nuit, la gueule enfarinée, et que vous vous demanderez quel est ce bruit inquiétant de grattement dans les murs ou dans le plancher…

 

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Signalons la réussite du design et des illustrations cauchemardesques du livre en noir et blanc dont sort le croquemitaine, un pop-up book tellement dérangeant qu’il devrait à lui seul faire baisser les ventes de la littérature enfantine.

 

On a vu de nombreux films d’horreurs dans lesquels des parents tentent de sauver leur progéniture des griffes de divers monstres (Poltergeist, A Nightmare On Elm Street), d’autres dans lesquels ce sont les parents qui deviennent une menace (The Amityville Horror, The Shining), mais rarement le mélange des deux. Dans ces films, c’est souvent le père qui, influencé par une menace surnaturelle, devient dangereux. Dans The Babadook, cette lente transformation se partage entre l’enfant (dans un premier temps) et la mère (une fois que la nature des problèmes de Samuel est élucidée). Toute la force de The Babadook réside dans le traitement que Jennifer Kent fait de ce mélange entre deux schémas mille fois vus à l’écran. Le cauchemar découle de désordres psychologiques liés à une triste réalité peu souvent abordée au cinéma : celle d’une mère qui n’aime plus son enfant, un thème généralement tabou dans des films qui reposent trop souvent sur des happy-endings pas forcément toujours très honnêtes. Ici, Jennifer Kent ne nous ment pas et ose aborder sans fard et avec beaucoup d’intelligence un sujet qui choque : celui d’une parentalité compliquée à cause du décès d’un conjoint (le père de Samuel est mort en conduisant Amelia à l’hôpital pour accoucher.) Politiquement incorrect, The Babadook ? Disons plutôt qu’il ose s’aventurer sur un terrain sur lequel aucun producteur américain n’oserait s’aventurer de nos jours, de peur de s’attirer les foudres des associations féministes et des bien-pensants.

 

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La simple vérité c’est qu’Amelia ne supporte plus cet enfant infernal et violent, sans cesse en demande d’affection, un gosse qui la prive de sexualité. Ainsi, dans une scène plutôt osée, Samuel interrompt sa mère et vient se glisser dans son lit alors qu’elle était en train de se masturber. Sans jugement ou moralisme de bas étage, Kent envisage l’idée qu’élever un enfant n’est pas tous les jours un pique-nique ou la mélodie du bonheur, mais une tâche ardue, dont certains parents se rendent compte, sur le tard, qu’ils n’en ont pas la force ou l’envie. La réalisatrice brise donc le lien sacré entre parents et enfants que le cinéma hollywoodien nous a appris à prendre pour la norme. Le rôle de la mère est replacé dans un contexte de féminité et pas uniquement de maternité, un procédé qui permet de confier au récit différents niveaux de lecture selon le point de vue du spectateur, qui se retrouve à devoir faire un choix entre une interprétation réaliste ou surnaturelle des événements et de la nature du Babadook, deux possibilités qui s’entremêlent et qui confèrent au film une ambiguïté bienvenue dans une production horrifique.

 

La structure ne déroge pourtant pas aux schémas habituels : Jennifer Kent prend une situation banale (un enfant a peur du boogeyman, les adultes refusent de le croire) pour la mener jusqu’à une histoire de pure folie où chacun rejette la responsabilité sur l’autre. Amelia va même imaginer que Samuel invente tout, notamment lorsqu’elle retrouve des morceaux de verre dans sa soupe et qu’elle le suspecte d’avoir inventé le monstre pour se disculper de ses actes…

 

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L’intelligence thématique de son scénario, Jennifer Kent la met au service d’un véritable film d’épouvante psychologique, qui se conclut sur une histoire d’enfermement et de folie pure, une fois que Samuel est renvoyé de l’école et qu’Amelia, éloignée de toute autre forme d’humanité, doit rester enfermée avec son fils (et le Babadook) dans une maison dont l’aspect clinique fait également froid dans le dos. La mise en scène réussit l’équilibre entre drame quotidien et scènes de pure terreur grâce à quelques visions cauchemardesques (mais toujours plus ou moins abstraites) qui resteront gravées dans les mémoires !

 

Dans le rôle de Sam, le jeune Noah Wiseman est une véritable force de la nature, à la fois l’enfant le plus vulnérable et le plus irritant jamais vu au cinéma. Qu’il fasse une crise d’hystérie à l’arrière de la voiture ou qu’il se fabrique des armes hi-tech pour combattre le monstre, il finit toujours par hurler et par provoquer des dégâts, devenant un véritable danger pour les enfants qui l’entourent. Sans parler de cette manie de toujours dire les pires choses au pire moment, notamment lorsqu’il déclare aux services sociaux (en visite surprise) que sa mère vient de lui donner des somnifères. Le côté tête à claques et brailleur de l’enfant infecte littéralement l’état mental de sa mère.

 

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Le film est également l’occasion de découvrir une grande actrice, Essie Davis. Dans le rôle d’une mère en bout de course et dont la fatigue influe terriblement sur l’état mental, au point où elle peut se mettre subitement à insulter son fils et à le priver de nourriture, l’actrice livre une performance d’exception, parfait mélange entre celle de Gena Rowlands dans A Woman Under the Influence et celle de Shelley Duvall dans Shining. Amelia est une femme en vrac, luttant sans cesse entre un amour maternel qui la déserte et son côté monstrueux qui se réveille. Pour elle, la possibilité d’une autre perte, d’un autre rejet est une menace qui rode et qui prend la forme d’un boogeyman de film d’horreur. Assommée par le manque de sommeil, la frustration sexuelle, une solitude croissante et une patience en bout de course, Amelia est un personnage inoubliable parce qu’il est réel. En contraste avec son physique frêle, lorsqu’elle est sous l’emprise du Babadook, sa force physique ressort de manière spectaculaire et inattendue, notamment lors d’une scène particulièrement acrobatique où elle défonce une porte à coups de pieds, suspendue au chambranle comme possédée par un animal sauvage. Certaines actrices ont reçu des Oscars pour moins que ça…

 

poster2015_frPoignant portrait d’une mère et d’un fils prisonniers d’un fantasme maléfique prenant vie sous leurs yeux, mais également ode à la nécessité du deuil, The Babadook puise toute sa force dans la crédibilité de ses personnages. Bien entendu, le film de Jennifer Kent partage des points communs avec d’autres films récents du même genre (Insidious, Mama, Oculus, The Conjuring) mais il va plus loin qu’un simple divertissement populaire « à la Jason Blum ». The Babadook est l’un des films d’horreur les plus émouvants et efficaces de ces dernières années et, grâce à son monstre susceptible de devenir une nouvelle icône, mériterait de devenir l’un des nouveaux classiques du genre. Pas mal pour un premier film !… Jennifer Kent jure ses grands dieux qu’elle ne signera jamais de suite à son chef d’œuvre car il ne s’agit pas ici d’introduire une nouvelle franchise à la mode, mais de créer un monument de la peur à l’écran : peur de la maternité, de la solitude, de l’isolement, d’être mal-aimé, de la créature qui rode dans les ténèbres et qui ne peut être exorcisée… The Babadook a un effet universel et dévastateur sur ses spectateurs parce que tous sont susceptibles de faire naître un « Babadook » et de l’accueillir dans notre monde.

 

Alors, qu’est-ce au juste qu’un « Babadook » ? C’est le genre de comptine que l’on préférerait oublier illico. Bonne chance pour trouver le sommeil après ça !

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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