BIFFF 2015… Starry Eyes

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2014, de Kevin Kolsch et Dennis Widmyer

Scénario : Kevin Kolsch et Dennis Widmyer

Avec Alex Essoe, Amanda Fuller, Noah Segan, Fabianne Therese, Shane Coffey, Natalie Castillo, Pat Healy et Maria Olsen

Directeur de la photographie : Adam Bricker

Musique : Jonathan Snipes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Burn Hollywood, Burn…

 

En 2014, alors que sortait sur nos écrans Maps To the Stars, satire désespérée et sans concession de David Cronenberg sur les coulisses d’un rêve hollywoodien complètement perverti, une production beaucoup plus modeste mais également plus incisive sur le même sujet trouvait le succès dans divers festivals. Le comble, c’est que Starry Eyes, brillamment réalisé à l’économie par le duo Kevin Kolsch et Dennis Widmyer (déjà responsables de plusieurs courts, de documentaires et d’un thriller intitulé Absence, leur premier long datant de 2009), retrouve avec brio les thématiques, le visuel et l’ambiance anxiogène des œuvres du Cronenberg des débuts. Des éléments que le réalisateur de The Dead Zone et A History of Violence a complètement abandonnés dans ses deux derniers films (Cosmopolis et Maps To the Stars) en faveur d’une approche tellement hermétique, glaciale, faussement comique et visuellement indigente que plus personne ne semble vraiment s’y intéresser.

 

La genèse de Starry Eyes est celle d’un projet Kickstarter qui a pu voir le jour grâce aux encouragements de l’auteur de Fight Club, Chuck Palahniuk, dont le réalisateur Dennis Widmyer fut le secrétaire. Les fans ayant participé au financement en ligne ont eu droit à une mention dans les remerciements de « Beautiful You », le nouveau roman de l’auteur paru en 2014.

 

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Surnommé le « Mulholland Drive du mouvement mumblecore » (les films de genre indépendants à très petits budgets produits en Californie par des cinéastes tels Adam Wingard ou Joe Swamberg), Starry Eyes n’a pas volé son titre de successeur aux films du roi déchu de la mutation et du « body horror » à l’écran. A côté, Maps To the Stars a des allures de bluette polie et anémique.

 

Révélation du film, la jeune Alex Essoe (qui tente de percer à Hollywood depuis quelques années) interprète Sarah Walker, une jeune actrice qui… tente de percer à Hollywod depuis quelques années ! Entre deux infructueuses séances de casting, Sarah partage sa vie entre un humiliant job alimentaire de serveuse dans un diner et une petite bande soudée (du moins en apparence) d’amis réalisateurs, scénaristes et actrices débutants, qui tentent tous de se faire une place dans l’industrie du cinéma. Autrefois confiante en elle, la jolie Sarah doute de plus en plus de son avenir, de son physique et développe une réelle haine de soi qui se manifeste par de terribles accès de colère durant lesquels elle s’arrache violemment les cheveux pour se punir. Un geste terrible, l’équivalent pour elle de se ronger les ongles et le seul moyen qu’elle a trouvé pour « rester dans le moment » face aux directeurs de casting. Sarah n’est pourtant qu’une des centaines de débutantes qui se bousculent aux portes des bureaux de casting, des jeuns filles dont l’avenir se joue à chaque fois comme sur un coup de dés. Prisonnière d’un sur-place apparemment sans fin, la jeune femme se met bientôt à regretter de partager sa vie avec des gens « ordinaires » qui ne la font pas avancer et qui lui renvoient une image médiocre de ses propres capacités.

 

Vue par ses proches comme réservée, distante et un peu prétentieuse, Sarah refuse de participer à la petite production indépendante et fauchée que préparent ses potes, préférant, des étoiles plein les yeux (ça tombe bien, c’est le titre du film !) enchaîner les auditions pour des productions plus « convenables ». Son rêve devient réalité lorsque, après avoir assisté à une de ses terribles colères dans les toilettes d’une maison de production suite à une audition ratée, une sinistre directrice de casting (l’inquiétante Maria Olsen) lui demande de refaire la même chose devant la caméra et la retient comme candidate pour le rôle principal de « The Silver Scream », un film produit par Astraeus, une maison de production à la Roger Corman, autrefois très réputée et qui tente de faire son retour sur le marché de l’horreur au cinéma.

 

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Toutefois, Sarah est confrontée à la question de ses limites personnelles lors de sa deuxième audition : jusqu’où serait-elle capable d’aller pour obtenir un rôle ? Elle rencontre le mystérieux producteur du film, un vieillard pervers qui la met au pied du mur : échangera-t-elle sa dignité contre des promesses de gloire ? Sera-t-elle capable d’oublier ses inhibitions et de lui offrir son corps, de subir quelques minutes d’humiliation totale et de renoncement de ses valeurs contre une vie entière de gloire ?… « The Silver Scream sera ma lettre d’amour à cette ville. L’ambition est le désir humain le plus sinistre », lui déclare le producteur, qui porte en permanence un mystérieux médaillon en forme de pentagramme autour du cou.

 

Dans un premier temps, Sarah refuse tout net les avances du producteur et s’en va en claquant la porte du studio. Mais la réalité sordide de son quotidien la fait changer d’avis et c’est là que Starry Eyes prend un tournant totalement inattendu. Le temps de quelques heures, Sarah oublie tous ses principes et abandonne son corps à ce producteur, en fait le dangereux gourou à la tête d’une secte satanique qui aurait trop regardé Eyes Wide Shut. A la surprise de Sarah, qui s’imaginait déjà signer de mirobolants contrats, le vieil homme lui propose deux choix après l’acte sexuel : la mort ou l’acceptation totale de sa « transformation » en monstre. Sarah, sans s’en apercevoir, vient de faire un pacte avec le Diable.

 

Bien plus qu’une satire sur l’enfer hollywoodien, Starry Eyes est également un constat aussi effrayant qu’incisif sur l’amitié « forcée », les rapports de force entre des jeunes gens tous plus égocentriques et superficiels les uns que les autres, formant un groupe davantage par nécessité que par conviction ou par amitié. Sarah est la seule à essayer de se convaincre de sa supériorité et se considère comme une « vraie artiste ». C’est d’ailleurs là que repose sa nature superficielle qu’elle nie en bloc. Kolsch et Widmyer s’avèrent particulièrement à l’aise en faisant le portrait de ce petit groupe dont les liens, du moins du point de vue de Sarah, ne reposent que sur des faux semblants. Seules les apparences comptent pour les personnages de Starry Eyes… Interprétés par un groupe de jeunes acteurs de grand talent, de simples dialogues comme « j’aime tes chaussures, Sarah », prononcée par Erin (Fabianne Therese), une bimbo en compétition permanente avec l’héroïne, prennent une tournure insultante et menaçante. Les compliments de la colocataire de Sarah sonnent davantage comme des platitudes obligatoires que comme de vrais encouragements. Les amis de Sarah deviennent bien vite une véritable plaie pour elle et il est difficile de déterminer si son ambition et son égocentrisme s’amplifient à cause de leur médiocrité ou si, au contraire, celle-ci est accentuée par la nature asociale et monstrueuse de Sarah.

 

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C’est là que réside l’aspect le plus réussi de Starry Eyes : ce sentiment de dégoût profond et grandissant que Sarah ressent face à ces jeunes gens qui constituent sa « famille », ses pairs, mais dont elle se sent prisonnière. Persuadée (par orgueil et par instinct de survie) de valoir mieux que cette bande de « ratés » sans envergure, Sarah se jette à corps perdu dans un comportement moralement inacceptable. La vérité est évidemment plus complexe : la plus grande crainte de la jeune femme est bien entendu d’être aussi médiocre qu’eux, de ne pas arriver à leur en mettre plein la vue ni de les rendre jaloux malgré son talent et sa beauté.

 

Ce sont donc l’orgueil et la nature instable de Sarah (les réalisateurs laissent entendre, par des petites touches subtiles, qu’elle est déjà déséquilibrée dès le début du film) qui vont brouiller son jugement de manière irréversible. Les scènes où sa transformation passe par une certaine cruauté dont elle ne se savait pas capable (elle éclate de rire lorsqu’une de ses amies se casse le nez) comptent parmi les plus réussies et contribuent à faire monter un étouffant sentiment de malaise. Drame d’une starlette aux ambitions démesurées, confrontée à l’univers impitoyable d’Hollywood, Starry Eyes détourne habilement les clichés d’usage (la directrice de casting sadique, l’actrice rivale et jalouse se faisant passer pour une amie merveilleuse) mais en fin de compte, aucun des personnages secondaires n’est responsable du sort de Sarah, même ceux qui l’ont utilisée ou se sont moqués d’elle. C’est sa mauvaise décision et ses propres limites, rien d’autre, qui provoquent sa mystérieuse transformation en créature homicide.

 

Sacrifice ultime au Diable, Sarah va devoir perdre sa beauté pour mieux renaître, telle un papillon sortant de sa chrysalide. Son corps va subir des métamorphoses dignes des thématiques « body horror » autrefois chères à David Cronenberg (en particulier dans The Fly) et le dernier acte étale dès lors les effets gore les plus malsains vus sur un écran de cinéma depuis des lustres : la peau de Sarah flétrit, elle s’arrache les ongles et les cheveux, ses dents tombent, elle saigne abondamment, vieillit prématurément et, dans un épisode que beaucoup de spectateurs garderont en mémoire, elle vomit des larves… Des scènes douloureuses, dérangeantes, qui retournent l’estomac et dont les effets s’avèrent particulièrement réussis pour un film au budget si réduit.

 

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Corrosif et cynique, Starry Eyes semble sorti tout droit des imaginations combinées de David Lynch et de Roman Polanski, mais puise également son inspiration dans la vague des films démoniaques des années 60 / 70 comme The Devil Rides Out (Les Vierges de Satan, 1968, de Terence Fisher) ou To the Devil a Daughter (Une Fille Pour le Diable, 1976 de Peter Sykes), l’humour mordant en plus, le visuel gothique « à la Hammer » en moins. La terrible scène de l’audition où Sarah doit se dénuder dans l’obscurité devant un spot aveuglant serait d’ailleurs inspirée d’un épisode similaire vécu par une actrice (devenue célèbre) qui auditionnait pour un film de David Lynch. La performance de la formidable (et ravissante) Alex Essoe, une « nouvelle star » absolument épatante de bout en bout, rappelle par bien des aspects (la transformation physique, l’enlaidissement, la folie) celle de Laura Dern dans Inland Empire, d’un certain… David Lynch (encore lui !) La jeune actrice d’origine saoudienne (que l’on retrouvera cette année dans l’anthologie Tales of Halloween de notre amie Axelle Carolyn) se montre entièrement dévouée au premier grand rôle de sa vie. L’actrice aurait poussé le professionnalisme jusqu’à mettre les fameuses larves dans sa bouche afin de permettre d’économiser sur les effets spéciaux. Un dévouement total à un rôle, finalement pas si éloigné du perfectionnisme masochiste de Sarah ! Espérons juste que les efforts de l’actrice pour obtenir ce rôle aient été diamétralement opposés à ceux de son alter-ego maléfique…

 

Amalgame de satire mordante, de drame poignant et d’horreur sanglante, Starry Eyes, tourné en 18 jours seulement, réussit l’exploit d’être l’exact opposé de tout ce qu’il dénonce. Mais ce film co-produit par le belge Giles Daoust (!!!!) est avant toute chose un impressionnant exercice de style, atmosphérique à souhait. Le score électronique de Jonathan Snipes en particulier, tour à tour innocent et inquiétant donne son pouls au récit, sans cesse sur la corde entre la comédie et l’horreur la plus glauque. Le directeur de la photographie fait des merveilles avec des images aux couleurs délavées, éternellement plongées dans un épais brouillard, qui donnent l’impression que le récit se déroule dans une ville fantôme.

 

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Portrait inquiétant et atrocement triste d’une génération égocentrique qui passe son temps à se regarder dans le miroir, d’une jeune femme mal dans sa peau, en manque de reconnaissance et qui tuerait père et mère pour un bref aperçu du sacro-saint « rêve hollywoodien » sans jamais se soucier des conséquences désastreuses de ses actes, Starry Eyes prouve de la manière la plus douloureuse que tout ce qui brille n’est décidément pas or.

 

poster2015_fr« L’industrie du cinéma hollywoodienne est avilie par le manque presque généralisé d’originalité » déclare le producteur maléfique à Sarah. Pas un problème pour le duo Kevin Kolsch / Dennis Widmyer qui, avec deux francs six sous, signe un grand film d’horreur, cruel, perturbant et constamment surprenant et qui, à l’instar de Répulsion ou Blue Velvet, nous laisse avec un fort sentiment de malaise et de glissement progressif dans les ténèbres, mais également avec l’assurance d’avoir assisté à la naissance de grands cinéastes. A la première du film l’année dernière à New York, un homme s’est évanoui durant le climax et a du être transporté en ambulance. C’est peut-être là la meilleure récompense du duo, qui ne manquera pas d’en recevoir d’autres…

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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