BIFFF 2015… Musarañas (Shrew’s Nest)

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(SHREW’S NEST)

(SANGRE DE MI SANGRE)

 

2014, de Juanfer Andrés et Esteban Roel

Scénario : Juanfer Andrés, Sofia Cuenca et Emma Tusell

Avec Macarena Gomez, Nadia De Santiago, Luis Tosar, Hugo Silva et Carolina Bang

Directeur de la photographie : Angel Amoros

Musique : Joan Valent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Misery Loves Company

 

Situé en Espagne dans les années 50, Musarañas, produit par le cinéaste Alex de la Iglesia et son épouse, la comédienne Carolina Bang, met en scène la tragédie de deux sœurs que tout oppose : Montse (Macarena Gomez), une vieille fille agoraphobe, coincée et fanatique qui a sacrifié sa jeunesse, sa beauté et sa vie sociale pour s’occuper de sa sœur cadette, Nia (Nadia De Santiago), une lumineuse jeune femme de 18 ans. Leur mère est décédée en mettant Nia au monde et leur père (Luis Tosar), un homme violent dont elles sont sans nouvelles, a disparu depuis une dizaine d’années, après avoir élevé ses filles d’une manière terriblement stricte. Un modèle éducatif que Montse a répété avec sa cadette, pour qui elle est davantage une figure d’autorité qu’une sœur.

 

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Les deux femmes vivent recluses dans un appartement de Madrid, au deuxième étage de l’immeuble, un endroit que Montse n’a pas quitté depuis de nombreuses années, sa condition l’empêchant de franchir le seuil de la porte d’entrée (comme c’était autrefois le cas de Sigourney Weaver dans le thriller Copycat). Malgré cette agoraphobie aux proportions démesurées (elle est victime de sévères crises de panique si elle pose un seul pied en dehors de sa zone de confort), Montse gagne sa vie comme couturière et reçoit ses clientes à la maison, en attendant que Nia rentre du boulot. Avec le temps, elle a développé un tempérament obsessionnel et déséquilibré qui culmine dans de terribles disputes avec sa jeune sœur, dont elle envie la jeunesse, la beauté et la liberté d’aller là où elle veut. Si l’on peut deviner sa beauté passée, Montse, toujours vêtue de noir, s’est fanée et plus la moindre lueur d’espoir ne semble briller dans ses grands yeux tristes. Seuls son travail et un certain Jésus Christ semblent lui procurer un semblant de joie.

 

Avec le temps, les rôles mère / enfant se sont donc inversés puisque c’est Nia qui est désormais obligée de s’occuper de son aînée, « emprisonnée » entre ces quatre murs, de faire ses courses et de lui parler de la vie à l’extérieur. Contre toute attente, Nia est devenue une jeune femme ravissante et équilibrée qui souhaite s’émanciper. Mais Montse, jalouse, voit d’un mauvais œil une idylle naissante avec un jeune garçon. Elle épie sa sœur et son prétendant par la fenêtre, un des rares passe-temps de ses mornes journées. Montse craint par dessus tout le jour où Nia, elle aussi, l’abandonnera pour aller faire sa vie.

 

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Pour Montse, l’occasion tardive de trouver l’amour se présente un beau jour en la personne de Carlos (Hugo Silva), leur voisin du dessus. Victime d’une agression en bas de l’immeuble, ce dernier arrive à se traîner jusqu’à la porte des deux femmes avant de s’évanouir. Lorsqu’il se réveille, Carlos se rend compte que Montse s’est occupée de lui, l’a soigné et lui a immobilisé sa jambe, cassée. Bien décidée à garder Carlos pour elle seule, Montse se montre tout d’abord adorable, bien que timide et maladroite. Elle lui ment d’emblée, prétendant avoir fait venir le docteur lorsqu’il était inconscient. Un mensonge en entraînant un autre, elle se retrouve à fantasmer sur une impossible idylle à deux et à s’inventer une personnalité plus proche de celle de sa sœur. Pour empêcher Carlos de se plaindre et de poser trop de questions, Montse drogue sa nourriture et le maintient dans un état semi-conscient avec de la morphine. Durant les rares moments où il revient à lui, Carlos se rend compte qu’il n’est pas l’invité de sa voisine du dessous, mais prisonnier dans son « nid »… Son seul espoir de s’en sortir réside en la personne de Nia, à qui Montse n’a pas révélé ses intentions et lui a formellement interdit de visiter son « patient ». Mais la jeune femme désobéit et se glisse, telle une petite musaraigne (le mammifère à museau pointu qui donne son titre au film), dans la chambre de la victime. A deux, ils échafaudent un plan pour le sortir vivant de ce piège infernal. Pas facile, d’autant plus que Montse entend le moindre bruit dans l’appartement et monte la garde. Et que la jambe de Carlos, sans les soins nécessaires, commence à pourrir et à lui donner une forte fièvre.

 

Nia a beau être consciente de la folie de sa sœur aînée, elle ne veut pourtant pas lui faire de mal. Elle est partagée entre son devoir de justice et sa loyauté envers cette femme déséquilibrée dont elle ne veut que le bonheur. Ce qui ne les empêche pas de se battre parfois très violemment à grands coups de fer à repasser dans la tronche!… Nia se refuse donc à prévenir la police et se met en tête de régler la situation sans aide extérieure. Son plan est simple : une fois que Carlos aura dépassé le palier de leur appartement, il sera en sécurité puisque Montse ne peut franchir cette limite géographique. C’était sans compter sur la vigilance de la mégère et sur la famille de Carlos qui le recherche…

 

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Fascinant, Musarañas, dont l’action ne quitte jamais l’immeuble (aucune scène en extérieur) propose un huis-clos hitchcockien au suspense extrêmement efficace et à la mécanique bien huilée, mais se range également du côté des thrillers psychologiques. Le duo de réalisateurs, Juanfer Andrés et Esteban Roel, qui signent ici leur premier long, résument leur projet comme une tentative de trouver un équilibre entre leurs genres préférés : « l’horreur, un genre que nous aimons passionnément et les « film d’acteurs », dominés par des personnages solides qui permettent aux comédiens de briller. Nombre d’œuvres répondent à ces deux paramètres et se sont avérés d’une importance capitale pour nous : The Beguiled (Les Proies), de Don Siegel (dans lequel Clint Eastwood, en soldat nordiste, se faisait torturer et amputer de la jambe dans un pensionnat de jeunes filles), Misery, de Rob Reiner (dans lequel l’écrivain incarné par James Caan était retenu prisonnier par sa plus grande fan), mais également Shining, de Stanley Kubrick, Répulsion, de Roman Polanski ou encore Rebecca d’Alfred Hitchcock, qui ont pour points communs de se dérouler dans des lieux clos. Des films très différents mais qui se situent tous au carrefour du drame psychologique et de l’horreur. Avec Musarañas, nous explorons l’une des situations les plus terrifiantes que l’on puisse imaginer : et si un monstre vivait en permanence dans le même appartement que vous, partageait votre existence, faisait partie de votre famille. Vous ne pouvez pas vous en débarrasser car, malgré tout, vous l’aimez… »

 

Dans cette liste prestigieuse, c’est évidemment de Misery, l’excellente adaptation du roman de Stephen King par Rob Reiner, que Musarañas se rapproche le plus. Le personnage de Montse n’est finalement pas très éloigné dans ses actions de celui que jouait Kathy Bates, éternellement plongée dans une terrible solitude qui l’a progressivement rendue folle. Mais les réalisateurs ont l’intelligence d’explorer le passé et le terrible trauma vécus par cette femme qui avait toute la vie devant elle et s’est pourtant retrouvée enfermée, dans sa tête autant que dans son appartement. Montse vit en permanence avec la voix autoritaire et profondément méchante de son père, qui lui dicte ses actes, l’insulte et la houspille. C’est l’impressionnant Luis Tosar (Sleep Tight, Celda 211) qui incarne en flashbacks et dans l’esprit de sa fille aînée ce patriarche terrifiant, qui semble être la raison première des malheurs de sa fille aînée. Les actes de Montse, aussi violents soient-ils (et le film ne rechigne pas à montrer quelques excès sanglants lorsqu’elle plonge dans les tréfonds de sa folie et se met à tuer de manière vicieuse), ne sont jamais effectués par méchanceté, mais par désespoir.

 

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A la liste des influences des réalisateurs, pourrait s’ajouter un film méconnu, un autre huis-clos qui partage lui aussi son ADN avec Musarañas (dans ses thématiques davantage que dans son style) : l’excellent La Cage (1975), de Pierre Granier-Deferre dans lequel un homme ordinaire (Lino Ventura) tombait dans le piège de son ex-femme (Ingrid Thulin) qui, pour le punir de l’avoir abandonnée quelques années auparavant l’enferme derrière des barreaux, dans la cave de sa maison, à l’insu de tous… Le personnage d’Ingrid Thulin dans ce chef d’œuvre oublié se rapproche de celui de Montse : restée désespérément triste, solitaire et dépressive après son divorce, elle s’est progressivement transformée en monstre avide de vengeance, mais surtout d’affection et d’amour. Elle croit pouvoir profiter de l’emprisonnement de ce mari qui ne l’aime plus pour gagner à nouveau son affection, sans se rendre compte que c’est peine perdue et que le piège se refermera finalement sur elle. Montse suit ici la même trajectoire, avec des résultats plus sanglants et conformes aux conventions du film de genre.

 

Dans le style cependant, Musarañas ne pourrait être plus différent de La Cage. Il se différencie également du style habituel de son producteur, Alex De la Iglesia, remplaçant le côté frénétique de ses oeuvres (El Dia de la Bestia, Balada Triste de Trompeta, Witching and Bitching) par un rythme bien plus posé. Stylisé à l’extrême, mais avec un classicisme exigeant dans la reconstitution des années 50 (costumes, coiffures, décors), le film de Juanfer Andrés et Esteban Roel surprend par son utilisation parcimonieuse et parfois humoristique du gore et par l’équilibre parfaitement réussi qu’il opère entre les scènes d’hystérie et le drame psychologique. Si Montse n’a pas son pareil pour effectuer une chirurgie douloureuse sur la jambe en état de putréfaction de Carlos ou pour la décapitation d’un témoin gênant et si nous avons droit à un véritable bain de sang dans la dernière bobine, c’est surtout les scènes entre les deux soeurs qui marquent profondément, ainsi que l’attachement progressif que l’on ressent pour « le monstre ».

 

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Tout le mérite en revient à la performance exceptionnelle de Macarena Gomez. Actrice culte du nouveau cinéma et de la télévision espagnols, sorte de Juliette Lewis made in Andalousie, Macarena Gomez a souvent été cantonnée aux rôles de cinglées délurées, fortement sexuées (Sexykiller, de Miguel Marti, Carne de Neon, de Paco Cabezas) ou aux créatures horrifiques du cinéma fantastique (déesse aquatique lovecraftienne dans Dagon, de Stuart Gordon, sorcière dans Witching and Bitching, de Alex De la Iglesia.) Elle trouve ici un rôle très riche qui lui donne l’occasion de marier son côté « punk » à une sobriété qui la rend très émouvante. Avec son physique si particulier (visage anguleux, corps fragile et menu, yeux fatigués), capable de se montrer tour à tour sublime, puis effrayante, elle évoque les rôles que Simone Signoret tenait sur la fin de sa carrière dans des films comme Le Chat ou Police Python 357, mais son rôle rappelle également celui d’Angela Bettis dans May (2002, de Lucky McKee) : celui d’une jeune femme déséquilibrée qui va jusqu’au bout de sa folie dans un seul but : être aimée.

 

poster2015_frLe spectacle étant de qualité supérieure, on pardonnera aisément au premier film de Juanfer Andrés et Esteban Roel une révélation finale attendue que l’on voit venir de loin, ainsi qu’un manque de surprise dans le déroulement du récit. Pas bien grave : Musarañas (qui sortira en France sous le titre « Sangre de mi Sangre », allez comprendre !…) est une histoire de répression et de folie aussi mémorable que soignée et qui, on l’espère, permettra à son actrice principale, Macarena Gomez, de continuer sa passionnante ascension.

 

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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