BIFFF 2015… Good Night, Mommy

Goodnight_Mommy-694523663-largeGOODNIGHT, MOMMY

(ICH SEH, ICH SEH)

 

2014, de Severin Fiala et Veronika Franz – AUTRICHE

Scénario : Severin Fiala et Veronika Franz

Avec Susanne Wuest, Elias Schwarz et Lukas Schwarz

Directeur de la photographie : Martin Gschlacht

Musique : Olga Neuwirth

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ta mère n’est pas ta mère, mais ta mère ne le sait pas !

 

Mary-Kate et Ashley Olsen, Robin et Maurice Gibb, Igor et Grishka Bogdanoff, Sophie et Magaly… Les jumeaux maléfiques ne manquent pas dans la culture populaire. Une réputation que ne risque pas d’améliorer Goodnight, Mommy, nouveau film autrichien en forme d’électrochoc produit par Ulrich Seidl, (réalisateur de la brutale trilogie Paradis) et qui met en scène deux effrayants blondinets identiques.

 

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Durant un été caniculaire, dans une maison de campagne, perdue au milieu des champs de maïs et des bois, des jumeaux de neuf ans, Elias et Lukas, ans attendent le retour de leur mère et vaquent à leurs occupations enfantines. Lorsque Maman revient à la maison, sa figure est cachée par des bandages et son comportement est particulièrement sévère. Ses enfants doutent de son identité…

 

Après la présentation de Goodnight, Mommy au Festival de Gerardmer en janvier dernier, on pouvait lire dans un article du Metronews : « Le résultat épate par sa perfection formelle (quasi maladive) et le crescendo méphistophélique qu’il déploie, distillant dans son dernier tiers des séquences de torture comme on en a rarement vues au cinéma. (…) La relève de Michael Haneke et Ulrich Seidl semble éclore… »  Film d’horreur psychologique, Goodnight, Mommy ne joue pourtant pas sur la même dynamique de changements de registres que Seidl, ce mélange entre rire jaune et malaise grinçant. Seule sa richesse de tons cohabitant dans un équilibre fragile, rapproche Goodnight, Mommy des films du cinéaste, mais dans un style moins narquois. Outre la violence, il se situe également très loin de l’univers froid et cynique de Haneke.

 

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Comme points de départ, une émission de télé-réalité dédiée aux opérations de chirurgie esthétique, mais surtout, un film culte encore trop méconnu : The Other (L’Autre), macabre et bucolique film fantastique réalisé en 1972 par l’américain Robert Mulligan. Dans ce dernier, ce n’était pas en Autriche, mais dans une ferme du Connecticut des années 30 que des jumeaux, Niles et Holland, développaient des pouvoirs télékinésiques. Une série d’accidents mortels survenaient et Niles soupçonnait Holland d’en être responsable… Film à « twist », The Other reste l’éternel chef d’œuvre oublié du cinéma fantastique, mais son fameux « twist » final donne pourtant son point de départ au film du duo autrichien. Dans Goodbye, Mommy, l’identité réelle des jumeaux devient donc dès le départ un « faux twist » puisque, très rapidement, quand les deux jumeaux sont à l’écran, une silhouette se détache de l’autre, puis disparaît comme par enchantement dans le plan suivant. Le spectateur, pas dupe, comprend très vite qu’il s’agit d’un dédoublement psychologique.

 

Le film débute comme chez Mulligan : un véritable conte de fées, avec deux garçonnets jouant à cache-cache dans une forêt sortie tout droit de l’imagination des frères Grimm, un décor idyllique fait de champs infinis et de lacs scintillants. Le soleil leur caresse la peau et tout semble paisible, idyllique, malgré quelques éléments annonciateurs d’un drame, tel ce cimetière abandonné où les ossements s’amoncellent. Même le titre original, « Ich Seh, Ich Seh » (« Je vois, je vois ») reflète les jeux enfantins et leur innocence, puisqu’il s’agit de la version en langue allemande du jeu « I spy with my little eye… » auquel s’adonnent les jumeaux. Les réalisateurs déploient une vision très précise mais pas manichéenne du monde de l’enfance, faite de mythes, de joies simples et de perte de repères. En quelques plans baignés dans la chaleur douce d’un soleil omniprésent, Severin Fiala et Veronika Frank (également scénariste de tous les films d’Ulrich Seidl, et par ailleurs, son épouse…) font preuve d’un goût prononcé pour l’étrange et le merveilleux, doublé d’un grand sens de la mise en scène. La photographie est superbe et envoûtante, calmement étrange, mais déjà, quelque chose semble trop beau pour être vrai. Un sentiment de malaise indescriptible nous envahit progressivement. Goodnight, Mommy débute par des images d’archives en noir et blanc dans lesquelles une famille bavaroise parfaite que l’on croirait sortie de La Mélodie du Bonheur, entonne « Guten abend, gute nacht », une joyeuse et naïve ritournelle de Noël. Des images trop lisses, déjà salies par les griffures sur la pellicule. Cette impression de malaise est encore renforcée par l’absence quasi-totale de musique dans la bande son.

 

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A cette ambiance idyllique de vacances à la campagne, succède un autre film dès que la mère revient à la maison. Cette dernière ressemble à un monstre. A-t-elle réellement subi une douloureuse opération de chirurgie esthétique ou est-ce que la créature dissimulée sous les bandages n’est pas celle qu’elle prétend ? Et si c’était le cas, qu’est devenue la mère des enfants ? Les réalisateurs ne répondent pas à ces questions, laissées à l’interprétation du spectateur comme dans tout bon film d’horreur psychologique… Du point de vue des enfants, cependant, il n’y a pas de doute : c’est l’imaginaire le plus terrifiant qui prime, l’inimaginable remplacement par une inconnue de leur mère adorée. Fragile mais également cruelle et froidement monstrueuse, la personne aux bandages ne s’adresse qu’à l’un d’entre eux, Elias, comme si Lukas n’était pas là. On devine quelque tragédie passée, mais la dureté et l’égoïsme de la « mère » sèment le doute et les mauvais traitements commencent. De sa chambre, où cette femme l’a enfermé, Elias se met à l’espionner au moyen d’un baby-phone.

 

Dès lors, cette histoire de deuil, de dépression, de folie mais surtout de refoulement, des thèmes qui auraient pu accoucher d’un drame ronflant, va donner lieu à une terrifiante quête de vérité, qui prend la forme d’une vengeance terrible, tortures physiques inimaginables à l’appui. Franz et Fiala misent dans un premier temps sur l’ellipse, la suggestion… jusqu’à l’inévitable basculement, qui donne lieu à des scènes parmi les plus choquantes et douloureuses jamais vues sur un écran de cinéma.

 

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Le décor de la maison contraste avec l’aspect bucolique qui a précédé : moderne, luxueuse, froide et d’un blanc clinique, il s’agit d’un endroit où aucun enfant ne semble jamais avoir mis les pieds. La maison n’est finalement rien d’autre qu’un tombeau, la maison au bout du chemin des contes de fées, qui grouille littéralement de cafards. Elias, toujours accompagné de son jumeau invisible, collectionne d’énormes cafards dans des bocaux et recueille un chat qu’il retrouve mort plus tard. Dans un geste théâtral et démesuré, il décide de faire payer à sa « mère » (supposée coupable) la mort du chat en exposant sa dépouille dans un grand aquarium rempli d’alcool à brûler, sur la table basse du salon. C’est devenu une évidence : Lukas pousse Elias à la fureur, il le manipule, le convainc que cette femme n’est pas sa mère. C’est donc en partie par amour pour la « disparue » qu’il va / qu’ils vont torturer sa « remplaçante » en l’attachant à son lit. La cruauté d’Elias et Lukas reflète l’innocence d’enfants qui n’ont pas encore appris de quel côté se situe la morale et qui feraient n’importe quoi, y compris commettre les pires sévices, pour sauver leur « vraie » mère.

 

Les réalisateurs adaptent leur point de vue et leur style en fonction des personnalités des protagonistes : à l’extérieur, les enfants sont liés à l’imaginaire et au surnaturel. La caméra est donc plus mobile, les mouvements plus fluides, alors qu’à l’intérieur, un domaine qui est lié à la mère, la caméra est plus statique, le style plus brut et « documentaire », en nette rupture avec les scènes du début. Avec un grand talent dans l’écriture, les réalisateurs brouillent volontairement la frontière entre imaginaire et réalité pour mieux nous faire ressentir le choc une fois la vérité établie, un trouble semblable à celui ressenti à la vision des Innocents, de Jack Clayton, influence évidente de Goodnight, Mommy.

 

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L’ironie s’invite lors d’une (rare) séquence humoristique, bourrée de suspense, quand deux récolteurs de fonds pour la Croix Rouge rendent visite aux enfants alors que la mère est ligotée et bâillonnée dans la chambre du haut et tente de se défaire de l’adhésif qui lui couvre la bouche pour donner l’alerte. Mais ce suspense n’est qu’une pause avant une crescendo dans la violence, vers une véritable descente aux enfers. La cruauté change de camp et l’horreur devient insoutenable. Le choc des images qui se succèdent pendant les vingt dernières minutes du film est difficile à décrire et nous laisserons le soin à nos lecteurs de l’expérimenter par eux-mêmes. Disons simplement que ces images, éprouvantes, se démarquent très nettement de la vague gratuite et vulgaire des films de « torture porn » qui ont envahi nos écrans et les festivals de cinéma de genre depuis quelques années…

 

poster2015_frFranz et Fiala accomplissent un véritable tour de force. Ils déploient plusieurs motifs de manière stupéfiante, pour mieux les faire basculer dans leur contrepoint absolu par une ingénieuse structure en miroir, avec la même perfection. Les réalisateurs semblent nous dire que la violence (psychologique ou pas) ne peut engendrer que la violence. Un cercle vicieux, d’autant plus que l’on sait à quel point les enfants peuvent être cruels. Goodnight, Mommy en est la nouvelle preuve, mais, loin de n’être qu’un énième film gratuitement violent et insoutenable, il est également une oeuvre d’une élégance folle, d’une complexité diabolique, transcendée par un sens de la poésie et du mystère envoûtants… comme les meilleurs contes de fées !

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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