BIFFF 2015… Faults

faults-posterFAULTS

 

2014, de Riley Stearns

Scénario : Riley Stearns

Avec Leland Orser, Mary-Elizabeth Winstead, Chris Ellis, Beth Grant, Jon Gries et Lance Reddick

Directeur de la photographie : Michael Ragen

Musique : Heather McIntosh

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sectes, mensonges et huis-clos

 

Malgré ses nombreux problèmes de financement et de distribution, le cinéma indépendant américain s’avère encore quelques fois capable d’accoucher de pépites dont l’originalité et l’intelligence tranchent avec le tout-venant et le consensus mou engendré par les blockbusters du style Marvel qui envahissent désormais nos écrans, sans laisser leur chance à des œuvres modestes mais de qualité qu’il est désormais impossible de découvrir sur un grand écran ailleurs que dans des festivals spécialisés. Faults, tourné en 18 jours à Los Angeles, ne sortira pas dans nos salles et c’est bien dommage parce qu’il s’agit d’une œuvre unique, follement originale, tour à tour drôle et effrayante, mais bien trop difficile à marketer pour un grand public peu habitué à trop de sophistication : huis clos (le film se déroule en grande partie dans la chambre d’un motel), comédie satyrique avec une bonne dose d’humour noir, drame psychologique virant dans sa dernière partie au pur film fantastique, Faults fait preuve d’une belle ambition grâce à un scénario très malin.

 

FAULTS

 

Comme Holy Smoke (1999, de Jane Campion) et les récents Martha Marcy May Marlene (2011, de Sean Durkin) et Starry Eyes (2014, de Kevin Kolsch et Dennis Widmyer), également présenté au BIFFF cette année, Faults, premier long métrage de Riley Stearns après le succès de quelques courts décalés fort applaudis en festivals (The Cub, Casque et Magnificat) aborde, cette fois sous l’angle d’une tragi-comédie et d’un fantastique inattendu la problématique des sectes et du lavage de cerveaux qu’elles pratiquent sur des jeunes esprits trop impressionnables.

 

Ansel Roth (Leland Orser) est un spécialiste et ennemi des sectes, essayant tant bien que mal de vendre son nouveau bouquin à un public de séminaires de moins en moins intéressé par ses travaux. Son dernier livre, pâle décalque de son seul best-seller, ne se vent pas et lui vaut de se faire huer par le public. Dépressif, fauché, acculé par des usuriers violents, de moins en moins motivé par sa « mission », Ansel est devenu une épave, obligé de faucher dans les hôtels ou de dormir dans sa voiture entre deux séminaires. Un soir, il tente même, sans réelle conviction, de s’asphyxier avec les gaz d’échappement de sa voiture… dans un parking en plein air !…

 

faults-5

 

La vie d’Ansel est partie à vau-l’eau après le suicide d’une de ses anciennes patientes placée sous sa supervision, un drame qui l’a durablement traumatisé et lui a valu les critiques de la profession. Ansel est néanmoins contacté par un couple de sexagénaires, inquiets de voir leur fille Claire (Mary-Elizabeth Winstead) sous la coupe du gourou d’une mystérieuse secte appelée « Faults ». Les parents le chargent de kidnapper leur fille et de la « déprogrammer » après le lavage de cerveau qu’elle aurait subi aux mains de ses « geôliers ». Cette opération de purification consiste à garder Claire enfermée dans la chambre d’un motel avant de la réintégrer dans la société. Durant cinq jours, Ansel tente de la persuader, lors de nombreuses sessions, du côté maléfique de la secte, de lui démontrer qu’elle n’a pas besoin de ces gens pour se définir.

 

C’était sans compter sur les faiblesses psychologiques et les problèmes financiers d’Ansel (dont les usuriers impatients ont retrouvé la trace) qui se mettent bientôt en travers de l’opération, mais également, sur la force de persuasion de la jeune femme, étonnamment douce, équilibrée et convaincante lorsqu’elle parle des qualités de ses nouveaux amis, adeptes du suicide de masse. Bien vite, le tête à tête entre cette fervente religieuse au sourire angélique et son « sauveur » cynique et maladroit se transforme en une véritable compétition de manipulation mentale. La seule question qui se pose dès lors est : lequel dominera l’autre, qui « déprogrammera » qui ?

 

A la fois drôle et tendue (puis terrifiante dans son climax), la confrontation entre ces deux être bien plus complexes qu’il n’y paraît, réserve beaucoup de moments forts et de retournements inattendus. Riley Stearns fait preuve d’une belle assurance dans la construction d’un scénario malin qui arrive à proposer une étude de caractère dénuée de tout schématisme et des clichés habituels inhérents à un genre qui, entre de mauvaises mains, aurait pu donner naissance à un mauvais téléfilm du dimanche ou à du théâtre filmé.

 

faults-trailer

 

Il n’en est rien. La qualité des dialogues, la cocasserie des situations (Claire dort dans un lit douillet et Ansel, souffrant du dos, sur un vieux matelas) et la montée graduelle de la tension sont amplifiés par une maestria technique impressionnante pour un premier film. Le sound design crée une ambiance anxiogène en jouant sur le bruit des climatiseurs. Le chef opérateur Michael Ragen évite la torpeur qu’aurait pu créer le lieu unique par des mouvements de caméra originaux et arrive à créer le suspense grâce à des panoramiques très lents qui jouent beaucoup sur le hors champ. Sans oublier l’inventivité dont fait preuve le réalisateur dans la composition visuelle et un jeu sur les couleurs (les costumes ternes de Ansel, les tâches de sang sur les murs beiges) qui rend le décor fascinant. Tout dans Faults est une question d’atmosphère. L’objectif du réalisateur est de nous mettre tour à tour dans la peau des deux protagonistes et d’adopter leurs points de vue : celui d’Ansel et celui de Claire, pour qui le concept de liberté passe par une « faille » (« fault », en anglais) psychique qui lui permet de voir le monde et son incorporation dans la secte sous un jour positif. Stearns s’amuse à nous désorienter, à nous interroger sur la validité de chaque point de vue et y arrive souvent, notamment au détour d’un plan (dont nous ne révélerons pas la nature) absolument terrifiant qui met en doute les bonnes intentions des parents de la « victime » sans que nous sachions vraiment si la surprise, particulièrement choquante, à laquelle nous venons d’assister était une image issue de l’esprit d’Ansel ou la vérité…

 

Plus que sa facture technique surprenante, c’est surtout par la qualité de son interprétation que Faults épate, jusque dans les seconds rôles qui, avec parfois seulement quelques minutes de présence à l’écran (Tom Gries et Lance Reddick, les usuriers aux trousses d’Ansel) laissent une impression très forte, preuve de l’attention quasi-kubrickienne aux moindres détails du réalisateur, qui truffe son films de moments excentriques inspirés (selon ses dires) de l’univers de Paul Thomas Anderson (en particulier Punchdrunk Love) et des Frères Coen (Fargo.)

 

Faults-1D’une beauté stupéfiante, Mary-Elizabeth Winstead (épouse du réalisateur et petite-petite nièce de l’actrice Ava Gardner, dont elle a hérité du physique avantageux et de la classe des stars du vieil Hollywood) est pourtant une de ces rares actrices américaines qui ne joue jamais sur son sex-appeal et sa beauté naturelle pour séduire. Chez elle, tout passe par un mélange de fragilité, de gravité et de détermination, par sa voix grave, sa peau blanchâtre loin des canons de beauté actuels, mais surtout par ses grands yeux et un regard expressif bien plus parlant que des montagnes de dialogues. L’actrice (et productrice) de Faults a déclaré que Claire était son rôle le plus difficile à ce jour, parce qu’elle n’avait pas un seul personnage à interpréter, mais plusieurs personnalités qui se succèdent dans l’esprit de la jeune femme. Une difficulté accrue par le fait que les séquences de film ne furent pas tournées chronologiquement et qu’elle perdait parfois le fil. Sa performance, toute est nuances, est la meilleure de sa (jeune) carrière.

 

Leland Orser, éternel second rôle du cinéma américain (on l’a vu notamment dans Seven, Independence Day, Escape From L.A., Alien : Resurrection, Saving Private Ryan, The Bone Collector, Pearl Harbor, la trilogie Taken et dans 5 saisons de la série Urgences) fut choisi au dernier moment parce que le réalisateur cherchait un acteur « en costume et avec une moustache ». Or, il se fait que le producteur Keith Calder produisait au même moment The Guest, dans lequel Orser (d’habitude imberbe) portait un costume et une moustache !… Le rôle lui fut peut-être attribué par cet heureux coup du destin, mais il serait dommage de minimiser l’apport de cet l’acteur irrésistible au projet. Avec beaucoup de talent, il crée un personnage pathétique, coléreux, maladroit et souvent ridicule, mais attachant et animé de bonnes intentions, sympathique dans sa volonté de retrouver sa dignité et sa crédibilité perdues. Orser joue énormément sur la physicalité du personnage, souvent recroquevillé dans un coin de l’écran alors qu’il est sensé dominer Claire. Passant d’une scène à l’autre du statut de bouffon (notamment lors d’un prologue délicieusement absurde où il se dispute avec un maître d’hôtel après avoir récupéré dans une poubelle un coupon pour un repas gratuit), à celui de bienfaiteur sympathique, l’acteur est le cœur du film, alors que sa partenaire en est le cerveau.

 

poster2015_frQuelles que soient vos convictions sur la religion organisée et sur le danger des sectes, votre foi à la fin de la projection se tournera vers Riley Stearns, un jeune réalisateur iconoclaste, culotté et inventif, qui fait preuve d’un sens de l’humour inégalable tout en arrivant à instiller une ambiance crispante et insidieuse à son œuvre. Faults jette un sort à ses spectateurs qui mettra du temps à se dissiper. Stearns nous livre un film d’une richesse incroyable, aux différents niveaux de lecture, nouvelle preuve salutaire que le manque de moyens n’est pas forcément un obstacle pour peu que l’on fasse l’effort de se munir d’un scénario exceptionnel et d’acteurs brillants. On sort de Faults désorienté, avec des questions plein la tête et l’envie de le revisiter immédiatement.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>