BIFFF 2014 – Soulmate

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 2013, de Axelle Carolyn – UK

Avec Anna Walton, Tom Wisdom, Tanya Myers, Nick Brimble, Emma Cleasby et Anubis.

Scénario : Axelle Carolyn

Directeur de la photographie : Sara Deane

Musique : Christian Henson

 

 

 

Retrouvez ICI notre entretien avec Axelle Carolyn

 

 

 

 

 

 

 

 

Supplément d’âme

 

Epreuve difficile autant qu’intrigante pour un critique de cinéma le jour où il doit analyser en long et en large la première œuvre (en format long) d’une amie… C’est le cas de Soulmate, premier long métrage d’Axelle Carolyn, dont l’auteur de ces lignes a fait la connaissance en 2006 au BIFFF, le Festival du Film Fantastique de Bruxelles, où la réalisatrice est revenue triomphante présenter son premier long métrage… Témoin indirect mais néanmoins privilégié de l’évolution d’une œuvre dont l’accouchement ne s’est pas fait sans mal, je dois bien l’avouer à Axelle aujourd’hui, je n’en menais pas large le 10 avril dernier quelques minutes avant la présentation du film dans la salle 2 du Palais des Beaux Arts, où Soulmate, une œuvre délicate ne rentrant pas forcément dans les cases du festival, fut jeté en pâture à un public de sauvages avinés et de pervers polymorphes, pas particulièrement réputé pour son indulgence, sa délicatesse, son discernement ou son sens critique… Il est bien normal de s’investir émotionnellement lorsqu’une amie met tout son cœur, sa passion et son énergie dans une première œuvre, tout comme il est naturel de craindre l’échec.

 

Dès lors, quelle grande joie de pouvoir balayer d’un revers de la main ces craintes certes compréhensibles, mais à moitié justifiées ! Quel plaisir de pouvoir constater, en toute objectivité, que Soulmate est en fin de compte une belle réussite, certes modeste et sans arrogance, du cinéma fantastique moderne !

 

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Craintes à moitié justifiées ? Oui car les présages étaient très bons : passionnée de littérature et de cinéma fantastique, la belge Axelle Carolyn est une jeune femme dont la passion déteint dans la vie sur son allure, sa vie privée et ses fréquentations, une cinéaste déterminée et aux goûts très surs, comme l’avaient déjà démontré ses épatants courts métrages The Last Post (2011) et The Halloween Kid (2011) qui, comme Soulmate, traitaient déjà du deuil mais de manières différentes. Son ouvrage consacré au cinéma fantastique intitulé It Lives Again! Horror Movies in the New Millennium (2009) démontrait chez la future réalisatrice, outre la passion évidente, une réelle compréhension des mécaniques du genre… Toutes ces preuves à l’appui, on accordait donc logiquement à Axelle toute notre confiance, mais la crainte de la voir se transformer en l’un de ces jeunes metteurs en scène de la génération « fan-boys » était bien légitime. De nos jours, être fan ne signifie que trop rarement l’émergence d’un nouveau talent, particulièrement dans le cadre très restrictif du cinéma de genre. Trop de jeunes réalisateurs actuels, talentueux ou pas, oeuvrant dans le petit budget ou pour les gros films de studio, se contentent trop souvent de « rendre hommage », de reproduire à l’identique les formules des films avec lesquels ils ont été élevés. On se retrouve donc depuis 15 ou 20 ans – et le BIFFF est l’endroit idéal pour s’en rendre compte – avec un cinéma de genre en plein déclin qualitatif et qui n’a connu que très peu de révolutions récentes. Un marasme désolant.

 

Or, si Axelle ne cache pas que Soulmate s’inspire de The Ghost and Mrs. Muir (L’Aventure de Madame Muir – 1947), le chef d’oeuvre romantico-fantastique de Joseph L. Manciewicz, elle s’en éloigne très vite dans le traitement et dans le ton, empruntant juste à cet illustre aîné le thème central de l’amitié naissante entre une jeune femme et un fantôme… L’intelligence de la réalisatrice, qui apaise nos craintes dès les premières minutes de son film, est d’avoir su s’approprier des thèmes maintes fois vus ailleurs et de raconter une histoire très personnelle, sans tomber dans la surenchère référentielle. Grâce à un budget presque dérisoire, Axelle a pu profiter d’une grande liberté et son film en a bénéficié. Elle a également compris que la réussite de son projet passerait avant tout par son envie de raconter quelque chose, plutôt que de simplement filmer des horreurs spectaculaires. Autrement dit, elle a donné la priorité à la qualité de son scénario. Sa passion pour l’horreur, pour les fantômes, pour les vieux manoirs et pour all things that go bump in the night ne se met donc jamais dans le chemin du récit et d’une étude de personnages juste, émouvante et authentique. Tirant de ses craintes personnelles une jolie réflexion sur la difficulté du deuil, la réalisatrice nous livre en fin de compte un film atypique dans le paysage fantastique, respectueux du genre, au classicisme réjouissant et au rythme languissant (mais jamais ennuyeux…) Soulmate est un film de fantômes dans lequel la terreur et le fantastique sont secondaires par rapport au drame, ce qui fait tout son charme… Le film d’Axelle, ce n’est pas la moindre de ses qualités, ne ressemble à rien de ce que l’on a vu récemment et se rapproche davantage d’une vision du fantastique que l’on pratiquait dans les années 50 à 80…

 

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Vous ne trouverez donc dans Soulmate : pas de « found footage », pas de « torture porn », pas de formules toutes établies, pas de jump scare foireux, pas de « happy ending », pas de « suite au prochain épisode », pas de « eh non en fait c’était moi le tueur !… », pas de personnage tout blanc ou tout noir… bref, aucun effet gratuit et surtout… aucune trace de ce cynisme, de ce second degré et de cet humour référentiel qui plombent le cinéma fantastique actuel depuis le succès du premier Scream ! Soulmate ne cherche d’ailleurs jamais à s’apparenter à un genre en particulier, puisqu’il passe par le drame social, l’histoire d’amour tragique, la comédie romantique, l’horreur et le fantastique gothique… Si le script est passé par maintes transformations, la réalisatrice a su en dégager la substantifique moelle pour en tirer un récit dense mais d’une grande simplicité.

 

Traumatisée par la mort accidentelle de son compagnon, inconsolable et incapable de surmonter sa douleur, Audrey (Anna Walton), une violoniste, fait une tentative de suicide. Elle survit mais décide de fuir la ville, sa famille et ses médecins qui l’étouffent. Elle loue un cottage dans un coin perdu du Pays de Galles pour s’isoler et remettre de l’ordre dans sa tête et fait la connaissance d’un colocataire inattendu : Douglas (Tom Wisdom), charmant jeune homme au regard aussi triste que le sien. Détail important… Douglas s’est suicidé trente ans plus tôt pour rejoindre son épouse disparue dans l’au-delà. Prisonnier du cottage dont il était le propriétaire, Douglas est aujourd’hui un fantôme que seule la sensibilité d’Audrey permet de ramener à la vie et que seule la jeune femme semble pouvoir convoquer…  Après une période d’adaptation, Audrey et Douglas vont peu à peu se lier d’amitié, au risque pour elle de tomber encore plus profondément dans la maladie mentale… Pourtant, Audrey se remet au violon, partage ses malheurs et oublie ses problèmes en compagnie de son nouvel ami. Elle retrouve le sourire… Pour la jeune femme, Douglas est un antidote à sa douleur. Pour le fantôme, Audrey est l’occasion de revenir à la vie. Tout serait parfait dans le meilleur des mondes, mais un couple de vieux voisins ne voit pas d’un bon oeil l’arrivée de cette jeune femme renfermée, capable de discuter avec le regretté Douglas dont le passé reste bien mystérieux. De son côté, ce dernier, tout fantôme soit-il, va vite révéler une nature très possessive…

 

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Axelle Carolyn trouve les histoires de fantômes réconfortantes, parce qu’elles permettent à nos chers disparus de garder un pied dans notre monde, de rester « en vie ». Plus qu’une simple histoire d’amour (forcément) platonique, Soulmate est un récit sur la compagnie des morts, sur le deuil et la consolation, sur le poids du passé, qui joue avec les archétypes du mélodrame pour explorer les tourments d’une jeune femme à qui la proximité de la mort lui permet de reprendre goût à la vie… un goût partagé par le spectre, dont l’intention secrète est de se construire une nouvelle famille, tel le Seth Brundle transformé en hybride monstrueux à la fin de La Mouche de David Cronenberg. Les personnages de Soulmate s’avèrent d’une poignante authenticité car la réalisatrice ne les présente jamais sous leur meilleur jour. Elle les dépeint au contraire comme des personnages égoïstes, coincés dans leur propre douleur. Un pari risqué mais qui s’avère payant, grâce à la performance du couple central.

 

En tête d’affiche, Anna Walton (la fragile Princesse Nuala de Hellboy 2) livre une performance remarquable. Son désarroi et son profond chagrin sont susceptibles de tirer des larmes aux plus insensibles, au point que l’on ressent tout au long du film cette irrésistible envie de la protéger. Soyez donc prévenus, Soulmate est un de ces films qui font pleurer !… Anna Walton arrive à rendre attachant un personnage de prime abord très antipathique : Audrey est suicidaire, renfermée, désagréable envers tout le monde… elle semble irrécupérable. C’est seulement au contact du fantôme que le beau visage accablé d’Anna Walton semble s’ouvrir petit à petit à la vie. Ses sourires discrets la rendent mignonne, irrésistible même par moments… C’est dans les petits moments calmes, dans la subtilité d’un sourire, d’un geste, dans les silences et les regards que la réalisatrice construit la relation entre Audrey et Douglas. Sans manichéisme, sans forcer le trait et sans overdose de bons sentiments…

 

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Cet attachement progressif (mais bien réel) aux deux personnages principaux ne peut que rendre le final (que nous ne révélerons pas), d’une noirceur insondable et inattendue, encore plus éprouvant. Un véritable crève-cœur ! Plutôt que de recourir au traditionnel happy ending de rigueur, Axelle Carolyn prend le contre-pied de L’Aventure de Madame Muir et mène son récit tragique jusqu’à une conclusion terriblement déchirante. C’est dans cette partie que la réalisatrice nous glace le sang et fait monter la terreur de manière insidieuse, par le biais d’un personnage dont la transformation physique sous l’emprise de la colère est l’une des réussites du film.

 

Soulmate n’est certes pas dénué de défauts. Certains dialogues (notamment entre Audrey et son vieux voisin joué par Nick Brimble) s’éternisent un peu trop, se montrent trop explicatifs et répétitifs, là où plus d’ambiguïté aurait été la bienvenue. Et l’on s’attache tellement au couple impossible formé par Audrey et Douglas que l’on regrette un peu que la réalisatrice ne s’attarde pas plus longuement sur leur liaison. De manière générale, on regrette que le film ne prenne pas davantage le temps de respirer un peu, de s’installer dans la relation… Mais  ce ne sont là que de légères réserves car la qualité du scénario, du jeu des acteurs et une facture technique impressionnante pour un premier film, emportent largement l’adhésion.

 

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La photographie romantico-gothique signée Sara Deane permet de sublimer un décor unique aussi séduisant qu’inquiétant, ce cottage désuet situé dans un petit village à l’atmosphère humide, éternellement perdu dans une brume épaisse et que l’on pourrait croire situé aux limites de l’au-delà… Même si c’est un vieux cliché que de l’affirmer, la réalisatrice fait de son décor un véritable personnage, partie intégrante du développement psychologique et de l’enfermement d’Audrey et de Douglas. Comme dans The Haunting et mille autres films de fantômes avant lui, les parquets craquent, les portes grincent et se referment brusquement, le souffle du vent nocturne empêche l’héroïne de dormir et le fantôme se manifeste par des effets sonores discrets mais efficaces, provoquant l’angoisse avant l’(éphémère) réconfort… La mise en scène, sobre et sans affèteries de mauvais goût, est donc très soignée et ne se repose jamais sur les effets spectaculaires ou sur l’esbroufe, mais sur la force intemporelle et la portée universelle du récit.  De cette mise en scène appliquée, naît une jolie poésie, présente tout au long de la naissance de cette amitié d’outre-tombe. L’amitié entre Audrey et Douglas  se fait dans la douceur, dans la légèreté, dans les sourires et les silences… dans une subtilité bienvenue.

 

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poster2014_bifff-2014Alors certes, par sa modestie assumée, Soulmate ne révolutionnera pas le genre ou l’histoire du cinéma (ce qui n’est d’ailleurs pas dans les intentions de la réalisatrice, déjà bien heureuse d’avoir pu mener son projet à bon port…) Mais en ces temps de cynisme (presque) généralisé, sa note d’intention, sa passion, sa poésie et sa sincérité font du bien par où ils passent ! Attachant, d’une étonnante profondeur et d’une maturité rare dans un premier film, Soulmate est un projet de longue date qui revient de loin, mais qui vient du cœur. Axelle Carolyn n’utilise l’horreur que pour sonder les âmes de ses personnages et étaler à l’écran des obsessions universelles qui sont les siennes autant que les notres.

 

La relève est assurée.

 

 

 

 

 

  Remerciements à Jonathan Lenaerts, Hélène De Koster et toute l’équipe du festival.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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