BIFFF 2014 – Aux Yeux des Vivants

aux-yeux-des-vivantsAUX YEUX DES VIVANTS

2014, de Alexandre Bustillo et Julien Maury – France

Avec Anne Marivin, Théo Fernandez, Zacharie Chasseriaud, Damien Ferdel, Francis Renaud, Fabien Jegoudez, Chloé Coulloud, Dominique Frot et Béatrice Dalle

Scénario et dialogues : Alexandre Bustillo et Julien Maury

Directeur de la photographie : Antoine Sanier

Musique : Raphaël Gesqua

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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A Action-Cut, nous n’avons pas pour vocation de « descendre » gratuitement les films qui ne nous ont pas plus, tout au plus parfois de commenter les dérives dangereuses, les tendances malheureuses qui plombent le cinéma actuel, dans cette époque de plus en plus cynique où de nombreux films (de genre ou pas) sont mis en chantier pour de mauvaises raisons, une époque où le cinéma est devenu un art démocratique puisque désormais « tout le monde peut faire du cinéma » (particulièrement du cinéma de genre), ce qui ne signifie bien entendu pas que tout le monde devrait… Plutôt que de démolir une oeuvre, nous préférons en général ne pas en parler ! Mais quand arrive un film comme Aux Yeux des Vivants, qui s’annonçait très prometteur et dont les intentions de départ nous semblaient nobles, voire irréprochables… mais qui en fin de compte s’avère totalement gâché par des approximations facilement évitables et un terrible manque de rigueur, il y a de quoi faire une exception et pousser un coup de gueule…

 

En 2007 avec leur excellent A l’Intérieur, le duo Alexandre Bustillo / Julien Maury s’imposait comme l’ultime espoir capable de ranimer au sein d’une industrie frileuse ce vieux monsieur mourant à petit feu qu’est le cinéma de genre français. Succès international doublé d’un film terrifiant, inoubliable et particulièrement sanglant, A l’Intérieur est un film au traitement radical, terriblement brutal et sans concession, une oeuvre qui divise, que l’on subit autant que l’on apprécie et surtout… que l’on n’oublie jamais !… Courtisés par les majors américaines, notamment par les frères Weinstein, les deux jeunes réalisateurs travaillent un temps sur les projets Halloween 2 (dont Rob Zombie, réalisateur de « l’original » reprendra finalement les rênes en 2009) et un hypothétique remake d’Hellraiser (qui n’a jamais vu le jour.) Echaudés par le manque de liberté et d’audace d’un système hollywoodien de plus en plus formaté et par des pontes qui les prennent pour des « yes men » dociles, ils prennent la courageuse décision de revenir en France où les attendent des budgets dérisoires, des mentalités abhorrant le fantastique et l’horreur (notamment chez les acteurs et au sein du public)… mais une liberté totale !

 

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Leur essai suivant, Livide (2011) se subissait également mais pour d’autres raisons. Partant dans tous les sens et doté d’un cahier des charges impossible à remplir à force d’accumuler les références et les genres (film de cambriolage, film de sorcières, intrigue policière), Livide était une œuvre bancale, parfois belle et poétique, mais complètement désincarnée, noyée dans un (louable) trop plein d’ambition, qui plus est handicapée par un budget rachitique sans doute frustrant pour deux auteurs débordant d’une belle imagination visuelle. Un faux pas pardonnable, syndrome du difficile deuxième film ?…

 

Malheureusement, le troisième opus du tandem, Aux Yeux des Vivants vient confirmer la débandade et la déception s’avère cette fois beaucoup moins pardonnable. Tentative française de marier le film d’horreur pur et dur à la mode des films « Club des Cinq » estampillé années 80 avec des enfants pour héros (comme Les Goonies ou surtout Stand By Me), Aux Yeux des Vivants, malgré plusieurs scènes de tension réussies accumule les tares gênantes (et facilement évitables) qui, à intervalles réguliers le font tomber dans l’amateurisme, le ridicule et la vulgarité.

 

Trois adolescents inséparables, Dan, Tom et Victor, font l’école buissonnière pour aller baguenauder dans les pâturages du fin fond de la campagne française. Après avoir mis le feu à la grange d’un paysan, ces trois graines de vandales se réfugient dans les méandres de « Blackwood Studios », un grand studio de cinéma abandonné depuis des lustres dans un coin reculé. Là, ils tombent sur un colosse au masque de clown qui traîne à ses pieds une femme enchaînée avant de la tuer. Remarqués par le tueur, les enfants s’échappent de justesse et alertent la police qui, à cause de leurs antécédents, croit à un canular. Punis par leurs parents, les trois gamins ne se doutent pas que l’homme masqué (et son père) sont bien décidés à faire taire les témoins gênants…

 

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Ce pitch qui en vaut bien un autre (malgré sa tendance à partir dans tous les sens) s’avérait excitant pour bien des raisons, outre l’occasion de découvrir le nouveau film des auteurs de ce chef d’œuvre qu’était A l’Intérieur. D’abord, l’envie des auteurs de rendre hommage à Stand By Me (1986) de Rob Reiner, rare adaptation réussie de l’oeuvre de Stephen King et formidable quête initiatique dans laquelle des jeunes ados délaissés par leurs parents vivaient une folle aventure qui allait les transformer à jamais et poser les premières bases de leurs vies d’adultes… Aux Yeux des Vivants affichait également la volonté de créer un décor fascinant et magique avec ce studio de cinéma décrépit, symbole évident pour le duo de ce désamour du film populaire que connaît le cinéma français… Mais le plus excitant dans cette ambitieuse note d’intention restait peut-être cette volonté de créer un boogeyman original et 100 % français, capable de rivaliser avec les Freddy Krueger, Michael Myers, Jason Voorhees et leurs copains… Las, au bout du compte, aucun de ces trois objectifs ne sera atteint.

 

Né monstrueux, androgyne, muet et déformé, Klarence Faucheur, le boogeyman en question, est un albino géant, grand échalas doté d’une force herculéenne, probablement handicapé mental et qui semble sorti tout droit d’un film de Rob Zombie. Les parents du freak, Isaac et Jeanne (Francis Renaud et Béatrice Dalle), victimes des quolibets, sont obligés de vivre cachés, jusqu’au jour où Jeanne, à bout de nerfs, tente de supprimer sa progéniture. Mal lui en prend puisqu’elle se retrouve étripée vive de manière outrageusement gore par son marmot, dans une scène d’ouverture aux forts relents de série Z, qui annonce la couleur… Désireux de protéger son rejeton et d’échapper aux autorités, Isaac, qui n’a clairement pas toute sa tête, prend la fuite avec son fils mal-aimé. Bien des années plus tard, les deux hommes, devenus sans abris, trouvent refuge aux Studios Blackwood et survivent en tuant des passants égarés.

 

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Le problème du personnage de Klarence Faucheur (initiales de Freddy Krueger inversées !) n’est pas tant qu’il prend sa revanche sur des enfants innocents pour assurer sa survie, ni encore qu’il le fasse avec une violence carrément déplaisante, c’est plutôt que les réalisateurs ne prennent jamais la peine de nous le rendre sympathique. Rien dans ce scénario terriblement brouillon ne permet réellement de justifier le comportement de Klarence qui est juste décrit comme monstrueux et particulièrement vicieux.

 

Dans A l’Intérieur, il était possible de s’identifier au personnage de Béatrice Dalle car, à la fin du film, nous comprenions ses motivations et son trauma (SPOILER  – elle traquait la femme enceinte qui avait provoqué l’accident de voiture dans lequel elle-même avait perdu son bébé – FIN DU SPOILER). La mystérieuse femme en noir était ainsi devenue une nouvelle icône du cinéma d’horreur. Le gore et l’hémoglobine à foison n’étaient – pour une fois – pas gratuits et le réalisme clinique de la violence était remplacé dans le dernier acte par un côté grand-guignol qui conférait à l’œuvre une belle et macabre poésie, faisant de ce premier essai un chef d’oeuvre du genre… Aux Yeux des Vivants est l’antithèse parfaite de cette réussite ! Il est impossible d’adhérer aux explications vaseuses du type « ses petits camarades se moquaient de Klarence quand il était petit »… car la caractérisation du personnage à l’écran ne lui donne jamais l’occasion de montrer un minimum d’humanité. Clarence est monolithique et irrécupérable, ce qui rend la violence insoutenable de ses meurtres beaucoup trop gratuite. Aux Yeux des Vivants affiche donc un certain cynisme, un côté désenchanté, « bête et méchant » (ou méchamment bête) qui le rend constamment déplaisant. On a trop souvent l’impression qu’Alexandre Bustillo et Julien Maury se préoccupent davantage de briser un tabou cinématographique (le meurtre d’enfants) et d’accumuler les hommages en recyclant sans vergogne des scènes vues dans les films de leurs réalisateurs favoris, que de raconter une histoire. De ce fait, le passé de Klarence ressemble bien plus à un prétexte qu’à un début de scénario… C’est d’autant plus dommage que visuellement, le serial killer en impose, avec son visage impassible ne laissant transparaître aucune émotion, sa grande silhouette blanche rappelant les vampires du Blade 2 de Guillermo Del Toro et une démarche silencieuse qui lui permet de s’infiltrer insidieusement sans jamais être vu dans les maisons de ses victimes… Klarence effraie mais ne suscite en fin de compte aucune sympathie.

 

Le boogeyman n’est pas le seul protagoniste à pâtir d’une caractérisation vaseuse : un des grands défauts du scénario est de ne jamais arriver à nous rendre attachants des protagonistes restés à l’état d’esquisses mal dégrossies, interprétés par des acteurs terriblement mal dirigés (les adolescents), qui semblent sortir d’un épisode du Gendarme à Saint Tropez (les flics) ou qui ont l’air embarrassés d’être là et d’avoir à prononcer des dialogues d’un autre âge (Francis Renaud). Les trois ados, contrairement à ceux de Stand By Me, ne sont pas des gamins paumés et attachants se lançant dans une aventure qui donnera un sens à leur vie, mais trois délinquants idiots et malintentionnés auxquels il est impossible de trouver des circonstances atténuantes… Quant à la poésie qu’aurait pu dégager le décor du studio désaffecté, elle n’a tout simplement pas lieu puisque le budget étriqué n’a pas permis aux réalisateurs de faire des merveilles. Rien dans ce décor de terrain vague ne vient témoigner d’un passé prestigieux et, la queue entre les jambes, les réalisateurs se désintéressent très vite de ce triste décor qui fait plus « Jean-Pierre Jeunet du pauvre » que Cinecitta… Pour retrouver l’aspect désuet et l’ambiance magique des vieux studios de cinéma, on préférera nettement revoir le méconnu mais brillant 800 Balas (2002), un bijou d’émotion signé Alex De la Iglesia. Pour une évocation nostalgique et touchante de l’enfance, on devra se tourner vers Les Géants (2011), le joli film de Bouli Lanners…

 

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Acteurs mauvais ou mal dirigés ? Scénario pas terrible ? Manque de budget ?… N’est-ce pas là le lot d’un grand nombre de films d’horreur ? Beaucoup d’entre eux arrivent à faire oublier ces tares par leur bonne volonté et leur énergie. En France, Jean Rollin a même construit une carrière enviable sans jamais se débarrasser de ces tares… Au vu du passé brillant du duo Bustillo / Maury, Aux Yeux des Vivants aurait malgré tout pu être un petit film d’horreur vite oubliable mais qui se laisse regarder avec plaisir… Ce qui va le faire sombrer c’est la paresse insensée d’un scénario qui multiplie les invraisemblances, les incohérences, les ellipses bien trop pratiques, un happy ending guimauve et risible (difficile de croire que ce sont les auteurs d’A l’Intérieur qui ont écrit cette scène finale !) et ne s’avère finalement être qu’un prétexte à iconiser son boogeyman dans des scènes de terreur « mémorables », en particulier celle où il étouffe une victime à l’aide de son seul pied et celle où il s’infiltre dans le lit d’une mère de famille qui croit qu’il s’agit de son époux. Pour la première fois dans leur carrière, on sent chez Maury et Bustillo l’envie gênante de « prendre la pose » et de se positionner dans des sous-genres bien précis (le conte de fées perverti, le film de boogeyman, le home invasion, l’hommage à Stephen King) plutôt que de raconter une histoire cohérente. Le résultat, c’est que tous ces éléments jetés « plic ploc » dans la marmite donnent naissance à un film beaucoup trop artificiel et trop « calculé » pour être honnête, mais dont les intentions diverses ne sont jamais claires. Le distributeur lui-même semble en avoir perdu son latin puisque l’affiche du film (visible au début de cet article) nous montre Anne Marivin courant avec son bébé dans les bras, une image qui n’a rien à voir avec le sujet du film…

 

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Aux Yeux des Vivants s’avère déjà pénible mais tombe régulièrement dans le comique involontaire et l’amateurisme à cause de l’indigence absolument anthologique de dialogues que l’on croirait écrit par des enfants en bas âge. Passons sur cette américanisation systématique et infantile des prénoms des personnages (Dan, Tom) que les policiers français prononcent « à l’américaine, ou le nom ridicule et presque parodique du boogeyman (Klarence Faucheur) pour aborder le sujet qui fâche réellement… C’est une véritable torture pour les oreilles délicates que d’entendre tout au long du film les personnages simplement PARLER !!! Qu’il s’agisse des dialogues vulgaires entre les trois mômes, des discours sentencieux de Francis Renaud, un acteur parfois excellent (notamment chez Olivier Marchal) qu’il déclame sans conviction à la manière de Dominique Farrugia dans la fausse pub des Nuls parodiant le slogan pour la moutarde « il n’y a que Maille qui m’aille » (« Je joue maaaal !… »)… ou pire encore, les nombreuses fautes de français honteuses qui émaillent le scénario dans une production dite « professionnelle » (le flic qui dit à son collègue « je ne supporte plus ta vision » à la place de « je ne supporte plus de te voir », il fallait oser – même si la plupart des dialogues sont du même tonneau !)… l’amateurisme de l’écriture ne cesse d’étonner mais pose également certaines questions tellement élémentaires que l’on a peur d’entendre les réponses.

 

Les acteurs ne se rendaient-ils pas compte des fautes de français dans leurs dialogues ? Personne n’a-t-il pris la peine de RELIRE ce scénario ne serait-ce qu’une fois avant le tournage, bon sang ??!! Comment prendre au sérieux des réalisateurs, scénaristes, acteurs apparemment incapables de s’exprimer correctement ?… On a souvent l’impression que les acteurs sont (mal) doublés en français, un peu comme dans le pastiche Le Grand Détournement de Michel Hazanavicius, mais de manière involontaire puisque le film EST en français… A ce niveau d’approximation, on est en droit de pousser un véritable coup de gueule car Aux Yeux des Vivants, de projet excitant susceptible de redynamiser un genre qui en a grand besoin, s’est transformé en un triste gâchis. Un gâchis particulièrement rageant et qui met de mauvaise humeur parce que c’est précisément à cause de ce genre de film impossible à prendre au sérieux et dès lors tout simplement indéfendable, que le genre n’avance plus en France…

 

Aux Yeux des Vivants relance la question de la place du scénariste au sein de l’industrie cinématographique francophone. Trop de cinéastes désireux d’être les seuls maîtres à bord de leurs projets, oublient que l’écriture d’un scénario est un art à part entière, totalement différent de la réalisation. Tant de scénaristes talentueux attendent leur chance et crèvent de faim à l’heure où des cinéastes incapables d’aligner deux phrases dans un français correct rédigent à leur place des scénarios indigents. Voilà au moins une leçon que l’industrie du cinéma hollywoodienne a comprise depuis longtemps alors que la France (et la Belgique!) se complaisent encore dans cette politique de l’auteur complètement obsolète.

 

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Certes, la rage de filmer et l’amour du cinéma se ressentent encore dans Aux Yeux des Vivants. La réalisation est dynamique, les images sont belles, le boogeyman est terrifiant, les scènes « choc » fonctionnent bien malgré cette économie de série Z, certains mouvements de caméra sont élégants… Mais à trop se prendre au sérieux et à bâcler de manière si évidente leur scénario incompréhensible (un des pires de mémoire de cinéphile), Bustillo et Maury donnent la corde pour se faire pendre et font reculer la noble cause qu’ils voulaient défendre. Nous ne remettons pas en cause leur talent de réalisateurs ni leur amour sincère du cinéma (que Bustillo a longtemps défendu en tant que rédacteur dans les pages de la revue française Mad Movies) mais ils se révèlent donc davantage comme des artisans / techniciens doués, échouant complètement en tant qu’auteurs tant leur sens narratif tombe à côté de la plaque. On se demande dès lors si les réalisateurs, inconscients de leurs limites, n’auraient pas gagné à rester à Hollywood et à être davantage surveillés car cette sacro-sainte liberté qu’ils revendiquent à longueur d’interviews a joué en leur défaveur…

 

poster2014_bifff-2014En l’état, Aux Yeux des Vivants est une triste série Z qui ressemble à s’y méprendre à un remake sérieux (mais au comique involontaire) de Red is Dead, le film dans le film que l’on voyait au début de La Cité de la Peur, une Comédie Familiale (Le Film de les Nuls…) Sauf que les Nuls, eux, ils l’ont fait exprès…

 

A l’Intérieur ressemble désormais de plus en plus à un heureux incident industriel.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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