Actualités 2014… Blue Ruin

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2013, de Jeremy Saulnier – USA

Avec Macon Blair, Kevin Ratray, Amy Hargreaves, Kevin Polack et Eve Plumb

Scénario : Jeremy Saulnier

Directeur de la photographie : Jeremy Saulnier

Musique : Brooke Blair et Will Blair

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Choix des Armes

 

Précédé d’une réputation flatteuse, souvent comparé suite à son succès dans de nombreux festivals à Blood Simple (ou Sang Pour Sang, le premier film des Frères Coen), l’excellent Blue Ruin a fait la clôture du Festival Off Screen. Pour une fois, la comparaison n’est pas déplacée : ce deuxième film du nouveau venu Jeremy Saulnier (qui avait signé un mystérieux Murder Party en 2007) partage avec Blood Simple une approche originale, personnelle et truffée d’humour noir d’un genre bien particulier. Blood Simple était une brillante relecture du film noir, Blue Ruin quant à lui reprend le postulat de départ de bien des films de « vigilante » popularisés par Charles Bronson, l’histoire vieille comme le monde d’un justicier qui prend sa revanche sur ceux qui ont tué ses proches… Seulement voilà, dans Blue Ruin, le « héros » est loin d’avoir la carrure, l’assurance ou la moustache d’un Charles Bronson !… Privilégiant le réalisme, l’humour noir, les bévues et les situations décalées, Saulnier nous entraîne dans un récit où le personnage principal ne sait pas ce qu’il doit faire, hésite sans cesse, commet des erreurs… provoquant un décalage avec les nombreux thrillers où un héros « glamorisé » et viril sait d’instinct comment se comporter dans toutes les situations les plus dangereuses et improbables…

 

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Dwight (Macon Blair) n’est donc pas un héros. Après l’assassinat (stupide et sans raison) de ses parents par un violent redneck, ce jeune homme d’une trentaine d’années est tombé dans une grave dépression. Devenu SDF, Dwight passe le plus clair de son temps dans sa vieille chevrolet bleue (la « ruine bleue » du titre) bouffée par la rouille et dont le réservoir est vide depuis belle lurette. Il s’introduit de temps en temps en catimini dans la maison de sa sœur afin de pouvoir prendre une douche… mais il n’a parlé à personne depuis de nombreuses années. A l’annonce de la libération du tueur, membre d’une terrifiante famille de psychopathes armés jusqu’aux dents, Dwight décide sur un coup de tête de prendre sa revanche et de l’éliminer… Problème, le jeune homme ne sait trop comment s’y prendre et ne calcule pas les conséquences désastreuses de ses actes, provoquant une apocalyptique réaction en chaîne.

 

Dwight est un personnage fascinant, extrêmement fragile et déséquilibré, anéanti par la perte de sa famille. Grâce à la performance subtile de Macon Blair (un talent à suivre), on s’attache à Dwight autant que l’on peut s’identifier à lui et à son inexpérience gênante en matière d’ultra-violence… Dwight est donc en fin de compte une excellente « erreur de casting » : ni surhumain ni particulièrement intelligent dans l’univers d’un genre très balisé, ce personnage maladroit mais déterminé ne fonctionne qu’à la chance et à l’instinct, agissant d’abord et ne réfléchissant… pas trop ! Dwight fait indéniablement toute la force d’un film où Saulnier privilégie la recherche d’authenticité, les erreurs de jugement fatales, les moments gênants, les gestes maladroits, les inconvénients narratifs et les contretemps logistiques. Rien ne se passe donc comme prévu et le scénario de Blue Ruin, une excellente surprise, s’avère aussi imprévisible que les actes de son anti-héros. Le plaisir du spectateur s’en trouve décuplé !

 

Charles Bronson, Sylvester Stallone ou encore Chuck Norris savent très bien comment soigner leurs terribles blessures en un temps record et sans trop de souffrances, de préférence avec un dé à coudre et une allumette… Pas Dwight ! Lorsqu’il est atteint à la jambe par la flèche d’une arbalète, ce dernier tente de pratiquer une auto-chirurgie dont les conséquences sont aussi douloureuses qu’hilarantes. Le moins que l’on puisse dire c’est que le résultat n’est pas beau à voir… Une séquence d’anthologie qui vous fera détourner le regard et grincer des dents si vous n’êtes pas déjà mort de rire !…

 

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Saulnier démontre les conséquences dramatiques de la violence gratuite et quotidienne, aussi bien chez les victimes et les coupables que chez leurs amis et leurs familles. Blue Ruin se veut donc un commentaire acerbe, intelligent et impitoyable sur les dérives d’un pays au bord de l’implosion. Saulnier rédigea d’ailleurs son script en réaction aux tragiques meurtres de masse qui se sont déroulés ces dernières années aux Etats-Unis, à la Sandy Hook Elementary School ou au cinéma d’Aurora. Blue Ruin égratigne en passant les amoureux fétichistes des armes à feu. Chaque famille, chaque personnage du film est armé jusqu’aux dents, les armes à feu font partie de leur quotidien… et malgré cet outil « de défense », très peu de personnages s’en sortent à la fin ! Sans jamais citer directement la NRA, Saulnier fait passer subtilement son message, sans jamais se départir de son humour noir et de son sens brillant du récit, encore réhaussé par une patine visuelle old school de toute beauté.

 

La comparaison avec Blood Simple, premier chef d’œuvre des Frères Coen n’est donc pas galvaudée ! Suite au succès de Blue Ruin en festivals, Saulnier a rejeté en bloc les énormes blockbusters sans âme qu’on lui proposait, déclarant vouloir privilégier les films plus personnels aux budgets raisonnables. On lui prédit un avenir brillant !

 

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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