Actualités 2013… The Lone Ranger

hr_The_Lone_Ranger_12THE LONE RANGER

(LONE RANGER, NAISSANCE D’UN HEROS)

2013, de Gore Verbinski – USA

Avec Johnny Depp, Armie Hammer, Tom Wilkinson, William Fichtner, Helena Bonham-Carter, Barry Pepper, Ruth Wilson et James Badge Dale.

Scénario : Justin Haythe, Ted Elliott et Terry Rossio

Directeur de la photographie : Bojan Bazelli

Musique : Hans Zimmer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Poor Lonesome Cowboy

 

Les chiffres sont tombés. Au cours de cet été particulièrement assassin pour les grosses productions américaines, les dirigeants de Disney ont annoncé ces derniers jours une perte totale d’environ 190 millions (de dollars) au terme de l’échec massif de The Lone Ranger au box-office. Pour ce film ayant coûté la somme rondelette de 250 millions, un chiffre doublé pour le budget de la campagne promotionnelle, c’est une belle déconvenue à laquelle (presque) personne ne s’attendait. Pensez un peu : Johnny Depp dans un film de Gore Verbinski, autrement dit, l’équipe des trois premiers Pirates des Caraïbes ?!!! Formule gagnante, imparable !…

 

Le verdict du public fut sans appel : « on va vite y mettre un bémol à leur bonne humeur! »…

 

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A peine un mois après sa sortie américaine, The Lone Ranger, qui a péniblement amassé 87 millions au box-office américain à la date du 9 août, est déjà comparé à de légendaires désastres financiers comme Heaven’s Gate ou plus récemment Green Lantern, Battleship ou John Carter… Le genre de films qui font tomber (scalper ?) des têtes dans un grand studio (ce fut d’ailleurs le cas en 2012 après le flop monumental de John Carter !…)

 

Dans la confusion générale, les principaux artisans du film, les acteurs Johnny Depp et Armie Hammer ont rejeté un peu trop hâtivement la faute sur les critiques et les bloggeurs, qui, selon eux, auraient écrit leurs papiers des mois avant la sortie officielle, qualifiant le film de désastre des mois avant de l’avoir vu… Une accusation un peu idiote, une défense un peu désespérée… ces critiques ayant juste fait état des nombreux problèmes de pré-production d’un projet qui avait du être repoussé et annulé à plusieurs reprises pour cause de budget inflationniste… De plus, à bien y regarder, The Lone Ranger n’a pas été particulièrement égratigné par les critiques, la plupart d’entre elles, bien que loin d’être dithyrambiques, se montraient plutôt favorables aux nouvelles aventures du Lone Ranger, le justicier revenu d’entre les morts pour venger les assassins de son frère et de son fidèle Tonto, l’indien taciturne banni de sa tribu… Un argument de la défense qui ne tient donc pas la route : des critiques réellement assassines n’ont jamais empêché des cornichonneries mongoloïdes comme la série des Transformers ou plus récemment Grown-Ups 2 ou The Heat (Les Flingueuses) de rapporter des fortunes et de permettre à Michael Bay de nager dans une piscine de cocaïne !… Récemment World War Z avait subi les mêmes rumeurs alarmantes lors de sa production problématique et des critiques dans l’ensemble mitigées ne l’ont pas empêché de dépasser la barre des 500 millions de recettes mondiales…

 

Il faut dire aussi que The Lone Ranger n’est pas la seule victime de cet été meurtrier dont les victimes, plusieurs énormes productions qui ne rembourseront pas la moitié de leurs budgets indécents se nomment After Earth, White House Down, Les Schtroumpfs 2, Turbo ou encore R.I.P.D. et que certains autres très attendus (Pacific Rim, Elysium) ont été de légères déceptions financières, engrangeant des sommes appréciables mais en deçà des espérances. Un signe de lassitude de la part du public envers ces grosses productions en chaîne ?… Oui… mais pas que.

 

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Alors à qui la faute ?… Certainement pas au Pirate Johnny Depp, atout gagnant du studio, capable par sa seule présence de faire triompher le pire film de Tim Burton à ce jour (Alice au Pays des Merveilles)… Bien entendu, la lassitude de le voir déguisé et grimaçant dans des rôles qui ne sont plus guère que des variations sur Jack Sparrow risque de poindre son nez. Qui aurait pu prédire que l’égérie de Tim Burton à la filmographie éblouissante se prendrait pour Louis De Funès dans la seconde partie de sa carrière ?… Mais le cas Johnny Depp ne semble pas être un facteur, car malgré cette énorme déconvenue, Disney mise beaucoup sur un Pirate des Caraïbes 5 prévu pour l’été 2014 et un Alice au Pays des Merveilles 2 (réalisé cette fois par James Bobin) pour 2015, deux films dans lesquels le beau Johnny reprendra du service… Depp, même lorsqu’il ne prend plus trop de risques, reste de manière générale adoré du public (même le mal-aimé Pirate des Caraïbes 3 fut un triomphe mondial !) et le chouchou des critiques. Le problème ne se situe donc pas de ce côté-là… Serait-ce la faute au western ou plus particulièrement au western comique, un genre mal aimé qui a engrangé plusieurs énormes déconvenues, de Wild Wild West à Jonah Hex (de très mauvais films, certes)?… Pas particulièrement ; la campagne promo de The Lone Ranger jouant avant tout sur la filiation avec la saga des Pirates… De plus, The Lone Ranger aurait du en toute logique capitaliser sur le succès impressionnant du western Django Unchained, qui devait certes son succès davantage au nom de son réalisateur (Quentin Tarantino) qu’à son genre…  Après tout, les deux films ne mettent-ils pas en scène des héros comiques qui discutent régulièrement avec leurs chevaux respectifs…

 

Non… L’échec financier de The Lone Ranger est finalement assez logique et compréhensible et ne doit être attribué qu’à Disney et à un malentendu fondamental : une incompréhension assez grossière du cinéma du réalisateur Gore Verbinski ! Ainsi, toute la campagne promotionnelle de The Lone Ranger s’est faite sur un marketing terriblement trompeur sur l’essence du produit et à une date de sortie absolument absurde. C’était à prévoir… mais Disney n’a rien vu venir :  plutôt que de nous livrer un « Pirates des Caraïbes au Far West », Gore Verbinski nous offre un « Pirates des Caraïbes 3 au Far West »… ce qui est quand même très différent !

 

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Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir… Gore Verbinski ne réalise pas de traditionnels blockbusters d’été mais ce que l’on devrait qualifier de blockbusters « d’hiver ». C’est à dire des films de 2h30 (voire plus), souvent assez sombres, mettant en scène des galeries de personnages réellement effrayants et glauques, des films aux scénarios touffus, trop longs et trop complexes pour les marmots qui polluent les salles estivales et pas assez grand public… pour le grand public! Le mélange casse-gueule de comédie à base de gags visuels et de scènes à la violence très sérieuse peut plaire à un public adulte averti, mais risque de terroriser leurs marmots. On l’avait déjà constaté avec le troisième volet de Pirates des Caraïbes (qui ne devait son succès financier qu’à son titre mais qui présentait déjà une bonne dose d’éléments trop osés pour une sortie estivale) et avec Rango, qui pour un dessin animé s’avérait particulièrement glauque, terrifiant, peuplé de personnages bizarres et peu ragoûtants.

 

Rebelote avec The Lone Ranger qui met en scène des bandits crasseux, immondes dont le chef (William Fichtner, méconnaissable) est un terrifiant et sadique cannibale se délectant de cœurs humains, et surtout des morts à foison, notamment lors de la scène éprouvante du massacre d’une tribu Comanche à la mitrailleuse où les cadavres pleuvent sous les balles. Une séquence que l’on croirait sortie tout droit du Django de Sergio Corbucci ou de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah… Nous nous trouvons réellement aux dernières limites du classement PG-13 et il n’est pas difficile d’imaginer les enfants de cette génération « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » en larmes dans les salles, traumatisés à jamais par le méchant Gore Verbinski !

 

L’autre gros « problème » du film (les guillemets sont importants), comme c’était déjà le cas sur Pirates des Caraïbes 2 et 3 c’est sa durée (2h29) : Verbinski n’étant pas à proprement parler un adepte de l’ellipse, il doit se dépatouiller avec un scénario épique d’une réelle complexité narrative, jonglant avec les origines du Ranger et celles de Tonto, le tout sur fond de vérité historique avec l’expansion du chemin de fer, comme dans Il était une fois dans l’Ouest en arrière-plan. Tout ça, forcément, prend beaucoup de temps à mettre en place et entraîne quelques longueurs malheureuses. Difficile cependant de se plaindre d’un film aussi ambitieux qui se donne les moyens d’introduire et de développer assez d’éléments scénaristiques et historiques pour en réaliser trois !

 

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Le ton très particulier pose également « problème » à cette exploitation estivale : nous sommes loin d’être dans la grosse rigolade et les bons mots des blockbusters Marvel, ni dans l’infantilisme bêta et vulgaire de grosses productions infantiles comme le lamentable et vulgaire R.I.P.D. ou l’innommable Les Schtroumpfs 2, des films dont le degré d’ambition frôle le zéro pointé… Les instants comiques de The Lone Ranger (les réparties du duo Depp – Hammer, les grimaces de Johnny, les singeries d’un cheval acrobate) se marient donc parfois assez mal avec le ton général bringuebalant et violent du film. Il arrive donc fréquemment que l’on ne comprenne pas trop si nous sommes supposés rire ou frémir. Peut-être les deux en même temps?… The Lone Ranger est ainsi handicapé par ces légers problèmes, sans doute dus aux nombreuses réécritures qu’a connues le projet : outre le ton difficile à cerner, le duo Depp – Hammer ne fonctionne qu’à moitié. Le problème c’est que même à la fin du film, après toutes leurs péripéties communes, on ressent mal l’amitié, le côté inséparable indispensable à un tel duo. Tonto et le Ranger ont un peu trop tendance à faire chacun leur numéro de leur côté… mais rarement ensemble! Johnny Depp en fait des tonnes, tantôt sobre et immobile, tantôt cabotinant comme si sa vie en dépendait mais, contrairement à sa performance crispante dans Alice au Pays des Merveilles, il reste ici souvent très drôle et plaisant. On aime beaucoup Tonto! Son look d’anthologie est une vraie réussite et son ton pince-sans-rire est particulièrement bien vu !

 

Armie Hammer, malgré son charisme étonnant, est forcément plus effacé… mais on pourra argumenter que c’est la nature archétypale du rôle (un preux cow-boy redresseur de torts) qui veut ça, même si le Lone Ranger n’est pas encore un héros et fait preuve de lâcheté avant d’évoluer peu à peu… Notons que même si il se fait voler la vedette par son partenaire méga-star (qui prend la première place sur le poster, une première pour le sidekick Tonto !…), et qu’il a la sévère malchance de se prénommer « Armie », Hammer ne démérite pas. Alors que les méchants critiques le comparent déjà au malheureux Taylor Kitsch (le héros falot des deux flops de 2012, John Carter et Battleship), Armie Hammer s’en différencie par un grand charisme, la douceur infinie de son sourire, un regard empli de bienveillance et un vrai don pour la comédie… des attributs qui ne sont pas loin de  rappeler un certain Christopher Reeve ! Bien plus qu’un simple beau gosse athlétique, Armie Hammer ne devrait pas être destiné à jouer éternellement les héros de films d’action mais plutôt à se distinguer dans des comédies et des drames. Sa prestation terriblement émouvante et subtile dans le J. Edgar de Clint Eastwood aurait du, dans un monde parfait, lui valoir une nomination à l’Oscar du Meilleur Second Rôle… Gageons que Hammer deviendra très bientôt un acteur respecté et espérons que l’échec injuste de son premier blockbuster n’en fasse pas le prochain Mark Hamill ou le prochain Brandon Routh…

 

Pour peu que l’on fasse abstraction de ces petites réserves et que l’on s’arme de patience, une fois que l’on est prévenu de ne pas avoir affaire à un buddy-movie grand public, un blockbuster estival des familles, ni même à un western traditionnel, The Lone Ranger dévoile alors son incroyable générosité par son ambition dans l’action et via une maestria technique époustouflante. Pour les déçus de l’été, pour ceux qui n’y sont pas allés, une vision s’imposera d’urgence en BluRay. La réalisation inventive, les décors et les costumes magnifiques, le recours à des effets « pratiques » plutôt qu’à des images de synthèse font de ce film mal aimé une véritable réussite technique. On s’en prend plein la vue… et la scène d’action finale – une course poursuite en trains pratiquement muette, au son de l’ouverture de William Tell de Rossini rappelant la course de chariots dans les mines d’Indiana Jones et le Temple Maudit – est une vraie splendeur, inventive et incroyablement bien rythmée par des plans séquences vertigineux. Une scène d’anthologie inspirée en proportions égales par le cinéma de Steven Spielberg et celui de Buster Keaton, une influence indéniable sur les cascades imaginées par Verbinski et son équipe! Dix minutes absolument géniales dans un film dont les scènes d’action sont en général très soignées!

 

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Plus étonnant encore pour un blockbuster Disney, The Lone Ranger prend clairement le parti de défendre l’indien au détriment de l’homme blanc, généralement considéré (de tous les côtés de la loi) comme un véritable cancer… En ce sens, le film n’a pas de vision en noir et blanc du style : « l’homme blanc civilisé contre le noble indien des plaines » : ici à vrai dire, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre et les abrutis se retrouvent dans les deux camps. Finalement le seul personnage « noble » du film reste le Ranger lui-même. Tonto quant à lui est un personnage maladroit et bien intentionné, qui commet des bourdes terribles qu’il essaie de rattraper par la suite… Nous sommes ici bien plus proches de la description des tribus indiennes d’Un Homme Nommé Cheval ou de Danse avec les Loups, plutôt que des films de John Wayne… Si les indiens se montrent néanmoins cruels ou un peu idiots, leur éprouvant et très graphique massacre dans une production Disney pourrait carrément passer pour de la subversion et si le film a un message à apporter, c’est que la cupidité liée au progrès a causé la mort d’un peuple entier ! De quoi faire se retourner Walt Disney dans son caisson cryogénique !

 

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Voilà donc en fin de compte ce que l’on a reproché cet été à Gore Verbinski : faire preuve de terriblement d’ambition narrative et visuelle. Ce qui est quand même le monde à l’envers et en dit bien davantage sur l’état des blockbusters actuels que sur The Lone Ranger lui-même !

 

Dans ce marasme des sorties estivales calibrées, Verbinski, malgré quelques tics malheureux, s’avère être un vraie tête brûlée qui ne semble jamais plus heureux que lorsqu’on lui donne les moyens de faire en fanfare et sur l’air des lampions son suicide commercial avec un film qui réussit (parfois) l’alchimie entre la comédie grand public bourrée de gags et le western expérimental, violent et subversif. Malgré ses défauts et ses brusques ruptures de ton qui n’en font donc pas un chef d’œuvre, The Lone Ranger brille par son originalité et ses scènes de cauchemars surréalistes, son atmosphère tantôt baroque et fellinienne (la scène du bordel avec Helena Bonham-Carter), tantôt surnaturelle et eastwoodienne (il s’agit après tout de l’histoire d’un mort qui revient se venger, comme dans L’Homme des Hautes Plaines…) Le film  accumule les cascades ferroviaires époustouflantes avec un sens du rythme consommé, des idées visuelles folles et un souffle romanesque qui en font le digne héritier de Retour vers le Futur 3 (pour son humour, son rythme et sa bonne humeur) et des films de Sergio Leone (pour la composition de cadres de toute beauté, pour son découpage limpide et pour sa violence décomplexée)… Sergio Leone à qui le score de Hans Zimmer rend régulièrement hommage par des clins d’œil à la musique d’Ennio Morricone.

 

Il n’est donc pas trop tard pour galoper dans les salles en hurlant un « hi ho, Silver ! » à pleins poumons pour rattraper le Lone Ranger au lasso… à condition bien sur d’apprécier les blagues de Tonto !…

 

Grégory Cavinato

 

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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