Actualités 2013… Shokuzai

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(SHOKUZAI, PREMIERE PARTIE : CELLES QUI VOULAIENT OUBLIER)

(SHOKUZAI, SECONDE PARTIE : CELLES QUI VOULAIENT SE SOUVENIR)

2012, de Kiyoshi Kurosawa – JAPON

Avec Kyoko Koizumi, Yu Aoi, Eiko Koike, Sakura Ando, Chizuru Ikewaki, Ryo Kase et Mirai Moriyama

Scénario : Kiyoshi Kurosawa, d’après le roman « Shokuzai », de Kanae Minato

Directeur de la photographie : Akiko Ashizawa

Musique : Yusuke Hayashi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Petites Filles au bout du chemin

 

On connaît la propension de Kiyoshi Kurosawa (aucun lien) pour les intrigues « prétextes » à une exploration des mœurs et de la psychologie de ses protagonistes. Accueilli à bras ouverts par la critique spécialisée dans le film de genre qui a encensé Cure (1997), Pulse (2001) et Retribution (2006) avant de connaître un succès de plus grande envergure avec son merveilleux drame Tokyo Sonata (2008), le prolifique japonais s’est petit à petit construit une filmographie d’une belle homogénéité, faisant très souvent la part belle à la gent féminine.

 

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Aujourd’hui, Shokuzai, adaptation d’un roman de Kanae Minato en est le plus bel exemple. Et si en fin de compte, il ne s’avère pas être le meilleur film de Kiyoshi Kurosawa c’est parce que Shokuzai à la base… n’en est pas un !… Mini-série de luxe en cinq épisodes (+ un prologue) diffusée à la télévision japonaise sur la chaîne WOWOW en janvier 2012, le succès d’audience de l’œuvre lui vaut un passage remarqué en version intégrale au Festival de Venise de la même année et, succès critique aidant, une exploitation en salles en Europe sous la forme (au choix) d’un long film de 4h30 ou de deux films sortant à une semaine d’intervalle, le premier (sous-titré Celles qui voulaient oublier) de 2h et le second (Celles qui voulaient se souvenir) de 2h30. Dans une poignée de nos salles belges, c’est la version de 4h30 qui fut choisie en cet été 2013 particulièrement caniculaire… synonyme de suicide commercial puisque les salles sont évidemment restées pratiquement vides ! Une sortie qui mériterait d’ailleurs une réflexion profonde sur l’exploitation du cinéma asiatique dans ce plat pays qui est le nôtre (mais c’est là un autre débat…)

 

On reconnait dans ce système d’exploitation en salles d’œuvres télévisuelles remontées pour l’occasion l’influence du succès phénoménal de la mini-série suédoise Millenium, devenue un succès mondial sous la forme de trois longs métrages (et d’un excellent remake américain…) Shokuzai se décline ainsi sur ce prestigieux modèle. Cependant, même si les deux œuvres abordent le sujet délicat de la violence envers les femmes ainsi que celui de la pédophilie, leurs traitements respectifs ne pourraient être plus différents. En effet, là où Millenium s’intéressait avant tout à l’intrigue policière et à une imagerie violente, Shokuzai oublie presque entièrement cet aspect « routinier » du cinéma pour s’intéresser à la place en profondeur aux conséquences psychologiques d’un terrible drame sur ses principales victimes, reléguant le côté « whodunit » obligatoire au second plan.

 

Dès que l’on rentre dans l’univers fascinant de Shokuzai, les craintes des moins courageux s’estompent très vite : ces 4h30 passeront comme une lettre à la poste… même si nous conseillerons plutôt la version en DVD sous sa forme d’origine en 5 épisodes… ou de trouver des salles diffusant le film en deux parties !

 

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Dans la cour déserte de leur école, cinq fillettes d’une dizaine d’années jouent au ballon. Elles sont abordées par un mystérieux inconnu (que nous ne voyons que de dos) qui, sous le regard méfiant de ses amies, convainc la jeune Emili, (la petite nouvelle de la classe, fille d’un riche couple d’industriels) de le suivre dans le gymnase à proximité… avant de la violer et de l’assassiner. Ne voyant pas leur amie revenir, comprenant instinctivement que quelque chose de grave s’est déroulé, les quatre fillettes survivantes, Sae, Maki, Akiko et Yuka, trouvent assez de courage pour pénétrer dans le gymnase où elles retrouvent le corps de la fillette. Prenant leur courage à deux mains, chacune est chargée d’une « mission » : Sae reste sur place pour surveiller la petite dépouille tandis que Maki se met à la recherche de leur institutrice, qu’Akiko court prévenir la maman de la victime et que Yuka part à toute vitesse au commissariat de police… En état de choc, les fillettes sont incapables de se remémorer le visage du tueur et l’enquête ne mène nulle part…

 

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Quelques mois plus tard, à l’occasion de ce qui aurait été l’anniversaire d’Emili, elles sont invitées par Asako (Kyoko Koizumi), la mère de la jeune victime, une femme aussi glaciale et autoritaire que charismatique, riche et collet-monté, brisée par le drame. Se montrant très dure envers les survivantes, elle les considère comme responsables de la non-arrestation du tueur, allant jusqu’à leur reprocher de ne pas avoir pris la place d’Emili. « Pourquoi elle, pourquoi pas vous ?… » Elle leur explique que désormais, elles devront s’acquitter d’une lourde dette envers elle :

 

“Jamais je ne pourrai vous pardonner.
Retrouvez l’assassin, quel que soit le prix à payer.
Si vous n’y arrivez pas, repentez-vous de manière à me satisfaire.
Je n’oublierai aucune de vous jusqu’à ce que vous ayez payé votre dette.
Vous n’échapperez pas à votre pénitence.
Vous devez vous y préparer.”

 

Cet éprouvant prologue terminé, commencent les cinq épisodes situées 15 ans plus tard, alors que le tueur n’a jamais été appréhendé. Kurosawa va donc nous montrer les conséquences du drame et de ce « pacte » sur les quatre fillettes devenues des adultes perpétuellement « en fuite ». Le mot « shokuzai » signifie donc « pénitence » ou « expiation », celle que devront éprouver Sae, Maki, Akiko et Yuka, héroïnes respectives des quatre premiers épisodes (le dernier étant consacré à Asako, la mère de la victime.) Toutes portent les séquelles du drame et les expriment chacune à leur manière. Il sera donc question de culpabilité, de dysfonctionnements psychiques et physiques, de traumatisme originel et de la manière dont chacune va essayer, réussir ou échouer à s’acquitter de cette lourde « dette ». Désormais, les quatre amies ne se rencontreront plus jamais, chacune faisant sa vie de son côté, loin de la petite bourgade de leur enfance et du lieu du drame. Le seul lien physique entre ces quatre moyens métrages tient aux apparitions systématiques d’Asako. Telle un cruel mentor fantomatique, elle semble hanter éternellement la vie de chacune d’entre-elles.

 

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Le premier épisode, intitulé The French Doll, nous raconte la vie solitaire de Sae (Yû Aoi). Plutôt jolie mais terriblement timide et effrayée par les hommes, le destin funeste d’Emili l’a empêchée de grandir : souffrant de remords (elle considère que n’importe laquelle des cinq fillettes aurait pu mourir ce jour-là…), Sae vit une vie recluse et solitaire, loin du lieu du drame et loin des hommes. A 25 ans, Sae est toujours vierge et a gardé une allure de fillette, n’ayant jamais (par un curieux blocage psychologique) eu ses règles, un peu comme si le souvenir d’Emili avait empêché son corps de grandir… Un jour, à contre-cœur et sur l’insistance de sa mère, Sae accepte pourtant la demande en mariage d’un jeune garçon fortuné, Takahiro, qui voit en elle la réincarnation vivante des poupées de porcelaine françaises dont il fait collection. Dès lors, Sae devra jouer pour son mari – qui accepte en contrepartie de ne jamais la toucher – le rôle de « sa poupée », obligée par exemple de rester immobile dans des robes immaculées pendant des heures en attendant que Takahiro trouve le sommeil. Prisonnière dans son luxueux appartement (un univers clinique aux couleurs désaturées, provoquant le malaise), n’ayant pas le droit de recevoir des visiteurs, Sae devient petit à petit complètement coupée du monde extérieur. Résignée, elle fait pourtant bonne figure et accepte le fétichisme et les maltraitances verbales de son mari… jusqu’au jour où elle a enfin ses premières règles ! La petite fille dont le fétichiste était amoureux devient donc une femme… avec des conséquences dramatiques pour l’arrangement que constitue ce mariage très particulier…

 

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Disons-le d’emblée, ce premier épisode, avec sa photo délavée et ses tonalités froides, est le plus fascinant de toute la saga. Convoquant une imagerie située quelque part entre les univers de David Lynch (pour les décors) et de David Cronenberg (pour le thème très « body-horror »), Kurosawa parvient à créer un terrible suspense quant au sort de la pauvre Sae. Dès qu’elle accepte cette demande en mariage absurde, nous savons que – quoi qu’il arrive – cela va mal se terminer. Portrait d’une fillette qui n’a pu grandir à cause du souvenir d’un drame irrésolu, The French Doll terrifie, bouleverse et met terriblement mal à l’aise en évoquant les meilleurs moments du fantastique japonais. Mais il nous permet également de nous attacher au sort d’une jeune femme qui décide inconsciemment de devenir une victime pour le restant de ses jours. C’est dans cet épisode que Kurosawa réussit le mieux à imposer les thèmes principaux de son œuvre-phare : le poids de la culpabilité et les conséquences irréversibles d’un trauma enfantin. Aussi beau qu’efficace ! Aussi éprouvant qu’émouvant…

 

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Le deuxième épisode, PTA Extraordinary General Meeting se concentre sur la vie de Maki (Eiko Koike), devenue enseignante dans une école similaire à celle de son enfance. Jeune femme travailleuse, vigoureuse et apparemment bien dans sa peau, Maki se montre néanmoins particulièrement sévère envers ses jeunes élèves, comme pour les préparer au pire, à ce monde aliéné qu’elle ne connait que trop bien… Un jour, elle empoigne de manière un peu trop brutale le bras d’une fillette qui pleurnichait pour une broutille, déclenchant une réunion professeurs / parents d’élèves qui va décider de son sort dans l’établissement scolaire… Nous comprenons que sous des dehors « normaux », Maki est en fait devenue une véritable bombe à retardement, accumulant en elle toute la colère que le meurtre non-élucidé d’Emili a provoquée. A ses heures perdues, la jeune femme pratique le kendo, terrassant ses adversaires avec rage, provoquant la méfiance de ses partenaires et de son entraîneur…

 

Elle aura pourtant bientôt l’occasion de mettre cette colère à profit le jour où un détraqué mental (sans doute échappé d’un hôpital psychiatrique) armé d’un couteau pénètre dans la piscine de l’école et poignarde un enseignant devant tous les enfants. Alors que son collègue, Tanabe, en lâche, plonge dans la piscine avec les enfants pour échapper au forcené, Maki va, au péril de sa vie, maîtriser l’homme avec violence… Dorénavant considérée comme une véritable héroïne, Maki va pourtant devoir faire face à la jalousie de Tanabe et également à ses propres démons. Maki ne sait que trop bien d’où lui vient ce soit-disant courage pour lequel on la congratule, un substitut à la peur terrible qu’elle éprouve encore en repensant au drame de son enfance. Ayant laissé le forcené dans un état critique, la rumeur et les accusations vont bientôt remplacer les honneurs et les félicitations : Maki est-elle allée trop loin ? Considérant qu’elle n’a pas droit au bonheur après la mort d’Emili, prenant sa « dette » et sa pénitence avec beaucoup de sérieux, elle envisage de quitter son poste d’enseignante et en fait part à Asako, avec des conséquences surprenantes à la clé…

 

Avec cet épisode, Kiyoshi Kurosawa change résolument de style et choisit ici le pur mélodrame. Il nous livre une passionnante réflexion sur les origines de la violence et sur la nécessité de la vengeance, en nous dressant le portrait d’une jeune femme qui cache sa fragilité sous des atours de sévérité et de témérité physique. C’est l’occasion également de faire preuve d’un humour bienvenu avec les retournements de vestes incessants du corps professoral japonais, des lâches faisant preuve d’une démagogie terrible envers les parents des enfants qu’ils sont bien incapables de protéger…

 

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L’épisode 3, Bear Siblings est sans aucun doute le plus bizarre et le plus ambigu du film. Il s’intéresse à la vie d’Akiko (Sakura Ando), emprisonnée, en attente d’être exécutée pour le meurtre de son frère aîné. Elle convoque Asako pour lui expliquer qu’elle a effectué sa pénitence et a tenu sa promesse… Un long flashback nous montre comment Akiko en est arrivée là. Jeune fille de 25 ans au physique ingrat, assez empotée, peu intéressée à l’idée de plaire aux garçons, Akiko passe le plus clair de son temps dans sa chambre, vêtue d’un sempiternel training trop large, à lire des manga et à jouer à des jeux vidéo. Toujours entretenue par des parents qui ne font rien pour l’encourager à changer et qui ne manquent jamais une occasion de la rabaisser, Akiko semble être devenue une coquille vide, sans but, se refermant du monde extérieur et se recroquevillant sur elle-même… une âme en peine qui se décrit elle-même comme « un ours », rongée par un terrible complexe d’infériorité et par la culpabilité d’avoir laissé mourir son amie. Le jour du drame, sa maman avait interdit à Akiko de porter une jolie robe. Emili, elle, portait sa plus jolie robe rouge et fut choisie par le tueur… un détail qu’Akiko n’a jamais oublié, décuplant sa culpabilité.

 

La seule personne qui ranime la flamme éteinte d’Akiko est son frère aîné, Koji, qu’elle aime énormément et qui revient de Tokyo avec une nouvelle femme et la fille de celle-ci, Wakaba, âgée d’une dizaine d’années comme Emili lors de son meurtre… Petit à petit, Akiko se lie d’amitié avec la gamine, dont la ressemblance avec Emili lui saute aux yeux. En s’occupant de la fillette, Akiko pense ainsi effectuer sa pénitence et commence à revivre. Malheureusement, elle se rend bientôt compte à quel point le frère qu’elle idolâtre est un mauvais mari et un mauvais père de substitution pour l’enfant. Un jour, Akiko surprend Koji en train de donner de l’argent à une fillette dans un supermarché. Dès lors, le doute va s’installer dans l’esprit de la jeune femme : ce frère qu’elle aime tant serait-il, lui aussi, un dangereux pédophile ?…

 

Kurosawa fait en sorte de laisser planer le doute, grâce à une mise en scène véritablement ingénieuse. En effet, vivant dans son propre monde, Akiko est régulièrement assaillie de visions ésotériques bizarres, tel cet ours en peluche géant qui lui apparaît dans son lit ou de ces insectes qu’elle contemple dans la nature. Lorsqu’elle surprend son frère au lit avec la fillette, dans le hangar lugubre qui lui sert à la fois de bureau et de maison (un endroit réminiscent du gymnase où Emili fut assassinée), le mouvement de ce dernier se fige de telle sorte que le spectateur ne sait pas vraiment si Koji jouait avec sa belle-fille de manière innocente ou si il se préparait à la violer… Pour Akiko cependant, cela ne fait aucun doute et, au terme d’une scène d’une violence insoutenable, elle étrangle son frère aîné avec la corde à sauter de la petite fille. Lorsqu’elle observe la réaction de la gamine apeurée, c’est une Emili au sourire plein de gratitude qui lui apparaît.

 

Avec ce troisième épisode très réussi, Kurosawa nous livre à nouveau le portrait d’une femme perdue, pas très jolie, peu bavarde, peu aimable, gauche, brusque, parfois même un peu stupide et à laquelle on a du mal – de prime abord – à s’attacher… Un personnage rappelant fortement la performance de Kathy Bates dans Dolores Claiborne. Encore une fois, l’ingéniosité du réalisateur à imaginer les répercussions dramatiques d’un drame vieux de 15 ans sur l’évolution d’une innocente fillette (devenue cet « ours » mal léché) se révèle passionnant et fait de Bear Siblings, entre thriller psychologique et rêverie éveillée, l’un des meilleurs chapitres de Shokuzai.

 

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Après un entracte de dix minutes bien mérité, l’épisode 4, Nine Months déçoit quelque peu, se révélant de loin le plus faible de l’ensemble. Il suit la vie de Yuka (Chizuru Ikewaki), la petite fille qui était partie prévenir la police du meurtre d’Emili. Yuka en a développé une certaine obsession pour les policiers. Devenue fleuriste, Yuka est en apparence est la seule des quatre survivantes à mener une vie heureuse et normale. Elle a décidé depuis bien longtemps d’oublier la promesse faite à Asako et a pratiquement oublié toute l’histoire d’Emili, ne cherchant d’aucune sorte à faire pénitence pour un acte qu’elle considère (à raison !) ne pas avoir commis, ne se sentant aucunement responsable… Mais derrière cette apparence joyeuse et équilibrée, se cache en fait une jeune femme manipulatrice et terriblement jalouse de sa sœur aînée, qu’elle cocufie avec son mari policier. Yuka enchaîne d’ailleurs les amants. Maladivement jalouse de sa sœur Mayu, qui ne peut pas avoir d’enfants, elle se débrouille pour tomber enceinte de son beau-frère…

 

Un beau jour, Yuka reçoit une lettre d’Asako, qui, accablée par les destins tragiques consécutifs de Sae, Maki et Akiko, lui écrit qu’elle lui a enfin pardonné et que sa période de pénitence est terminée. Ayant oublié toute cette histoire depuis belle lurette, Yuka jette la lettre d’Asako sans y réfléchir. Par un coup du destin, elle entend un beau jour à la radio une voix qui lui rappelle celle du tueur. Pour elle, c’est même une certitude ! Elle contacte donc Asako… mais à la grande surprise de cette dernière, Yuka décide de la faire chanter en échange de la précieuse information : pour la tester, elle lui demande de lui « donner » son mari en échange de l’identité du tueur de sa fille. Malheureusement, Yuka choisit mal son moment pour faire chanter Asako : elle est prise au même moment de terribles contractions susceptibles de lui faire perdre son bébé. Jouant à son tour le jeu du chantage, Asako laisse la jeune fille agoniser par terre, la prévenant « qu’il serait bien pour elle qu’elle comprenne elle aussi la douleur d’une mère qui perd son enfant ». Une scène d’une cruauté terrible, mais jouée par les deux actrices sur le ton de l’humour, un épisode qui en dit aussi long sur les personnalités dérangées d’Asako et de Yuka, une manipulatrice qui ne s’est jamais sentie aimée et qui a toujours du user de stratagèmes malhonnêtes pour obtenir ce qu’elle veut…

 

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Si le personnage de Yuka est fascinant et interprété avec beaucoup de talent par la jeune Chizuru Ikewaki, son traumatisme est celui qui se relie avec le moins d’évidence à la mort d’Emili. L’idée de faire de Yuka la seule « rebelle » du groupe, qui refuse de faire pénitence était cependant nécessaire à l’équilibre scénaristique du film mais cet épisode, envisagé comme une comédie presque burlesque, s’avère le moins inspiré, le moins mémorable et – hormis la scène des contractions, aussi puissante que cruellement amusante – ne contient aucune des fulgurances visuelles et dramatiques des épisodes précédents, se rapprochant davantage d’un soap opera cruel, avec divers chantages, jalousies et coucheries à la clé. Un épisode qui a cependant le mérite d’ENFIN (!!!) faire avancer l’intrigue…

 

Après cet épisode en demi-teinte, vient enfin la longue conclusion (1h30) du métrage avec l’épisode 5 : Atonement à propos duquel, n’ayez crainte, nous nous garderons bien de vous dévoiler les secrets… Celui-ci nous narre la vie et la décision d’Asako une fois qu’elle a découvert l’identité du tueur de sa fille 15 ans auparavant. Sans rien dévoiler de l’identité du tueur, disons juste qu’Asako, auparavant décrite comme une femme hautaine, cruelle, déterminée, charismatique et à l’allure presque fantomatique (toujours vêtue de noir et d’une beauté renversante), va tomber de haut… Asako comprend qu’indirectement, elle a joué un rôle décisif dans le destin de sa fille. Une révélation qui va faire vaciller les valeurs et les convictions de cette femme autrefois pétrie de certitudes et la confronter à ses propres démons, à sa propre part de culpabilité. Une culpabilité triple : non seulement envers sa fillette assassinée, mais également envers le tueur lui-même et envers les quatre jeunes filles qu’elle a pour ainsi dire martyrisées pendant 15 ans et dont la promesse qu’elle leur a fait tenir a scellé leurs terribles destins… Mais c’est également à sa vieille envie de vengeance qu’Asako va être confrontée et qu’elle va devoir remettre en doute…

 

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Disons-le tout de suite, ceux qui s’attendent à de terribles révélations et à une intrigue policière bourrée de rebondissements de dernière minute et de sous-intrigues (à la Millenium) en seront pour leurs frais ! Car l’intrigue policière, vite expédiée, n’intéresse vraiment pas Kiyoshi Kurosawa. Ce qui l’intéresse, c’est la psychologie d’une femme devenue progressivement un monstre en pourchassant un autre monstre… Asako est interprétée avec un talent incroyable par la splendide Kyoko Koizumi, une mère qui en perdant sa fille, provoquera la perte des autres fillettes, se plaçant à son tour du côté du « Mal »… Un thème qui permet au réalisateur de dénoncer le cercle vicieux de la violence et le côté vain de la loi du talion. Quant au tueur / violeur, il ne s’agit pas d’un anonyme dénué d’âme dont nous ne comprendrons pas les raisons. En effet, loin d’être un personnage maléfique uni-dimensionnel, il devient lui aussi dans cet épilogue un personnage à part entière dont nous découvrons les raisons de l’acte abject.

 

A l’exploration de psychés humaines souvent complexes, Kurosawa ajoute donc son style si particulier, fait d’une bonne dose d’ésotérisme ainsi que d’une gestion de l’espace unique dans son genre, ne filmant la plupart du temps que des décors urbains souvent vides (rues, appartements, maisons, etc.), un monde fantomatique avec le moins de figurants possibles, une technique qui aide à comprendre et à visualiser le vide affectif, la solitude de ses personnages en perdition. Kurosawa ne filme  pas le Japon des images d’Epinal, mais un Japon de province aux paysages plats, ternes, à la météo pluvieuse et aux rues désertes, aux appartements minuscules… un Japon dénué de ses beautés et de ses richesses, pourtant très propice à l’exploration des différents genres cinématographiques convoqués par Kurosawa : le premier chapitre consacré à Sae tend vers le fantastique, le second centré sur Maki s’apparente au mélodrame. Le chapitre 3 est un thriller psychologique parsemé de scènes oniriques et le quatrième (la seule ombre au tableau malgré quelques fulgurances) nous plonge dans une comédie romantique burlesque et cruelle…Voilà enfin un réalisateur qui utilise le film de genre (le polar, le fantastique, l’horreur, le thriller) non pas pour enquiller les images chocs, mais pour raconter des destins brisés, des portraits bouleversants. Kurosawa privilégie donc systématiquement la subtilité au sensationnalisme : malgré la violence des actes, ses images, toujours sobres, ne sont jamais sanglantes, mais paradoxalement, leur côté choquant se voit encore décuplé par des ellipses et un sens affiné du montage. Ainsi, le meurtre et le viol de la petite Emili ne donne pas lieu à un « torture porn » ou à un montage frénétique voyeuriste fait pour choquer, à la Saw… Avec un sens incroyable de l’économie et de la retenue, Kurosawa nous montre tout l’élément déclencheur du film en une seule image de quelques secondes seulement : la fillette poussée dans le gymnase par les mains d’un inconnu, le moment où son visage est envahi par la peur et où elle comprend… LA scène centrale du film est donc montrée de manière presque subliminale ! Son impact en est décuplé ! Rien de ce que Kurosawa aurait pu filmer n’est plus violent que ce qu’il se passe dans notre imagination.

 

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Idem pour la scène du deuxième épisode dans laquelle Maki maîtrise un forcené qui a pénétré dans l’enceinte de la piscine de l’école. Filmée en plan-séquence (avec une poignée d’inserts) autour du bassin, ce combat « bâton contre couteau » sans coupure, se révèle d’une efficacité imparable, démontrant une fois que plus que la surenchère dans les scènes d’action ne paie pas forcément. Avec les réactions des enfants apeurés, cette scène de la piscine est lui aussi un monument d’efficacité dans le suspense…

 

C’est cette retenue, ce sens du montage et cette fascinante exploration psychologique de cinq femmes toutes plus différentes les unes que les autres qui font de Shokuzai un véritable chef d’œuvre. Ces femmes, nous ne les oublierons pas. Nous n’oublierons pas le sort de chacune d’entre elles. Nous n’oublierons pas non plus le regard attendri et « protecteur » (mais toujours réaliste) que Kurosawa porte sur la gent féminine. En effet, les hommes dans Shokuzai ne sont jamais montrés sous un angle flatteur, bien au contraire : outre le tueur / violeur pédophile qui lance l’intrigue, Shokuzai met en scène (dans l’ordre) : un fétichiste abusif et pleutre, des alcooliques agressifs (Episode 1), un instituteur lâche préférant sauver sa peau plutôt que celle de ses élèves, un violent détraqué mental, un corps enseignant démissionnaire (Episode 2), un père dénigrant sa fille, un frère pédophile et mauvais mari (Episode 3), un commerçant réclamant des faveurs sexuelles de son employée, un mari adultère trompant sa femme avec sa belle-sœur, un père refusant de reconnaître sa paternité (Episode 4) et des policiers à la limite de l’incompétence et de la faute professionnelle grave (Episode 5)… Une brochette sombre et pessimiste de la masculinité japonaise.

 

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La violence (psychologique et physique) engendre la violence… tel est le message final de cette fabuleuse saga, profonde, intelligente et inoubliable, particulièrement pour ses premier (The French Doll) et troisième (Bear Siblings) épisodes qui resteront longtemps gravés dans les mémoires des cinéphiles. L’ultime plan de ce film de 4h30, de toute beauté, vient boucler la boucle de ces cinq récits entremêlés et reliés par un fil conducteur : Asako, devenue une épave n’ayant pu obtenir la satisfaction finale qu’elle désirait tant, une femme brisée dont le destin a changé à tout jamais en trouvant les réponses qu’elle cherchait depuis 15 ans… une femme en train de se noyer et qui crie au secours mais sans la moindre conviction,  qui n’y croit plus vraiment… Rentrant chez elle, les jambes tremblantes, elle est petit à petit enveloppée par une nappe de brouillard. Après toutes ces années passées à chercher, Asako – en torturant mentalement quatre jeunes innocentes pour dispenser SA justice – s’est définitivement perdue. Il est temps pour elle de faire pénitence !…

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’ U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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