Actualités 2013… Prisoners

prisoners-hugh-jackman-recherche-fille-dernie-L-KMg3U3PRISONERS

2013, de Denis Villeneuve – USA / Canada

Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Paul Dano, Maria Bello, Terrence Howard, Viola Davis, Melissa Leo, Dylan Minnette et Wayne Duvall.

Scénario : Aaron Guzikowski

Directeur de la photographie : Roger Deakins

Musique : Johann Johannsson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Insoutenable Cruauté de l’être

 

Des torrents de pluie. Des enfants brutalement arrachés à leurs familles. Une mère anéantie par le chagrin. Un Hugh Jackman barbu, affaibli, émacié. Un flic tenace qui le surveille sans relâche… On excusera le public non averti de confondre Prisoners avec l’éventuelle suite (sans costumes) de la récente version musicale des Misérables tant les similitudes entre les deux films s’accumulent… « Les Miserabl-ERS » titrait récemment un quotidien de cinéma anglais pour définir le ton de ce Prisoners… Heureusement pour nos oreilles malmenées après la vision douloureuse de la grosse praline ripolinée de Tom Hooper, Russell Crowe ne viendra pas cette fois beugler la chansonnette dans le premier film en langue anglaise du réalisateur québécois Denis Villeneuve dont le magnifique Incendies avait révélé le bouillonnant talent au public international en 2010…

 

prisoners02

 

Deux fillettes de 9 ans, voisines, disparaissent sans laisser de traces le jour de Thanksgiving alors que leurs parents réunis finissent le repas et qu’elles s’en vont jouer dans la maison d’à côté. La police arrête immédiatement un mystérieux suspect, Alex Jones (le toujours surprenant Paul Dano), un simplet à la voix de Michael Jackson et au Q.I. d’un enfant de 10 ans, dont le van était garé devant la maison des Dover (Hugh Jackman et Maria Bello) quelques minutes avant l’enlèvement… Sans véritable preuve ni aveux, la police est obligée de relâcher leur seul suspect – qui ne semble pas comprendre la notion de culpabilité – dans la nature… Keller Dover (Jackman), le père d’une des fillettes se heurte aux autorités dont il va très vite critiquer la lenteur et les méthodes trop « douces », via de vifs échanges avec le jeune inspecteur Loki (Jake Gyllenhaal) en charge de l’affaire… Keller agresse Alex Jones à sa sortie du tribunal, devant les caméras, et ce dernier, effrayé, lui dit tout bas mais dans la cohue « qu’elles n’ont pleuré que quand il les a laissées… » Le problème c’est que personne d’autre que le père éploré n’entend cette déclaration. Et d’ailleurs l’a-t-il réellement entendue ? Ne serait-ce pas plutôt la douleur et l’urgence de la situation qui lui font entendre ce qu’il a besoin d’entendre ?…

 

PRISONERS

 

Quoi qu’il en soit, désormais persuadé de la culpabilité du jeune homme, Keller commence à échafauder un plan de dernier recours. Les jours passant trop vite et sans le moindre résultat, Keller imagine le pire pour les fillettes, qu’il imagine cachées quelque part, agonisant sans eau et sans nourriture. Armé de son seul désespoir et d’une inébranlable foi chrétienne (le film commence par un Notre Père récité par Keller), indigné par une enquête policière qui multiplie les fausses pistes et les culs-de-sac, Keller kidnappe Alex, se mettant en tête qu’il arrivera à lui faire révéler – par tous les moyens nécessaires, torture comprise – l’emplacement de ses présumées victimes… Keller cache Alex dans un vieux building en ruine dont il a hérité. Il met le couple de parents de la deuxième fillette (Terrence Howard et Viola Davis) dans le secret, faisant d’eux des complices récalcitrants. L’opération se fait à l’insu de son épouse (Maria Bello) délaissée, qui sombre dans le chagrin et la consommation de médicaments.

 

En parallèle, l’inspecteur Loki, ayant certains doutes sur la capacité physique et intellectuelle d’Alex à enlever seul les deux fillettes, enquête sur les (nombreux) prédateurs sexuels recensés dans la région et se rend bien vite compte que – sous des dehors d’une normalité presque déprimante – cette banlieue grisâtre et tranquille de l’Amérique profonde a connu plusieurs cas d’abus sexuels et de meurtres irrésolus dans le passé. Il est sous-entendu que Loki lui-même, aurait pu être dans son enfance, la victime de pédophiles, un drame qui aurait motivé sa carrière dans la police. La disparition des deux fillettes est-elle liée à ces vieilles histoires ?… Alex Jones ne serait-il qu’un bouc émissaire ou un dangereux pervers cachant bien son jeu ?…

 

cq5dam.web_.1280.1280

 

Keller Dover est un de ces personnages mémorables auquel – pour le meilleur et pour le pire – on ne peut que s’identifier, que l’on se désolidarise (ou pas) complètement de ses actes. A cet égard, le scénariste Aaron Guzikowski refuse de manière admirable de se montrer moralisateur et de pointer du doigt. Fascinant d’ambiguïté, Hugh Jackman trouve ici – de très loin – le meilleur rôle d’une carrière déjà plutôt brillante. Difficile de faire le rapprochement avec le superhéros Wolverine un mois seulement après sa dernière aventure au cinéma… au point que l’on a souvent l’impression très agréable d’assister à la renaissance d’un acteur… Bon chrétien issu de la classe ouvrière banlieusarde, père et époux bourru, d’une banalité affligeante, ayant du mal à joindre les deux bouts, adepte de la chasse, des armes à feu et des méthodes de survie (sa cave est un véritable bunker aménagé en cas de catastrophe mondiale…), Keller connaît une véritable descente aux enfers personnelle, se voyant contraint de torturer sans pitié le jeune handicapé mental, seul moyen selon lui de retrouver sa fille vivante… « Alex Jones n’est plus une personne, juste un monstre » déclare-t-il à ses voisins moins convaincus, pour justifier ses actes… Jackman livre une performance époustouflante, portrait d’un homme damné dès les premières images du film et qui, confronté au silence dérangeant de celui qu’il torture, se persuade de plus en plus du bien fondé de sa quête. L’acteur plonge dans les recoins les plus sombres de son âme afin d’octroyer à son personnage cette rage qui nous (et lui) fait peur mais aussi la compassion nécessaire qui fait que l’on admire sa détermination à toute épreuve… Keller DOIT se transformer en machine et se déshumaniser complètement afin de retrouver celle qui fait de lui un être humain. Alex Jones est forcément coupable et Keller n’en démord pas, refusant d’envisager la possibilité qu’il se trompe… Un personnage-clé qualifiera même Keller de « démon » et c’est pourtant la foi chrétienne qui le pousse, un paradoxe moral récurrent tout au long du film…

 

Le « Prisonniers » au pluriel du titre n’est évidemment pas un hasard… car tous ces personnages le sont : Alex Jones littéralement. Les fillettes, sans doute également. Mais Keller Dover l’est tout autant, prisonnier de ses certitudes et de cette foi chrétienne qui le font tomber dans la boisson au fur et à mesure que son plan tombe à l’eau. Mal rasé, épuisé, alcoolique, violent, grossier… on n’a jamais vu Hugh Jackman aller aussi loin au bord du précipice de la folie, faisant de l’épopée récente de son Jean Valjean un aimable pique-nique et de l’énervé Wolverine un gentil nounours inoffensif… Nous n’avions plus vu dans le polar américain un acteur s’immerger à ce point dans sa propre folie depuis Brad Pitt dans les dernières minutes de Seven (1995) et depuis la sublime performance de Jack Nicholson (une de ses meilleures, c’est dire !) dans le magnifique et méconnu The Pledge (2001), réalisé par Sean Penn d’après le célèbre roman de Friedrich Dürrenmatt, La Promesse… un film qui partage d’ailleurs plusieurs thématiques communes (une promesse que l’on ne peut pas tenir, les conséquences des certitudes, la dimension religieuse…) avec le nouveau film de Denis Villeneuve… Keller Dover est certainement le rôle qui vaudra à Hugh Jackman le plus d’accolades et de reconnaissance une fois venue la saison des cérémonies du cinéma. Ce ne serait que justice.

 

Prisoners-2013

 

L’allégorie politique dans Prisoners et les allusions aux dilemmes moraux de la « War On Terror » sont évidentes : Dover, que l’on voit pour la première fois à l’écran fusil en main lors d’une chasse au cerf avec son fils aîné, est l’incarnation de l’Amérique toute-puissante envahissant l’Iraq, persuadé que sa quête de justice et ses méthodes expéditives le placent au-delà de la morale et des lois… Le pire, c’est qu’en agissant de la sorte, Dover a peut-être bien raison à 100 % et il se pourrait qu’il soit le seul à même de sauver les fillettes… Un insoutenable suspense règnera jusqu’au bout quant au sort réservé à ces dernières, à l’identité de leur ou leurs agresseur(s) mais également quant à la « justification » des méthodes violentes du père de famille en totale opposition à celles, plus réfléchies et plus posées du flic qui poursuit son enquête… un inspecteur Loki qui quant à lui, représente l’Amérique démocrate et réfléchie, partisan d’une longue réflexion avant l’intervention. Pendant les 2h33 que dure le film (et que l’on ne voit pas passer), Prisoners ne cesse de confronter ses spectateurs et ses personnages à leurs propres interrogations morales. On insiste sur le fait qu’Alex Jones ne serait (peut-être) qu’un bouc émissaire, mais juste avant que Keller ne le kidnappe, nous le voyons faire du mal volontairement à un chiot… Les repaires moraux sont brouillés et le scénario fait un travail admirable en opposant sans cesse moralité (celle qui déserte Keller, même s’il est persuadé du bien fondé de ses actes) et religion (en laquelle il voue une foi aveugle)…

 

Pas facile de voler la vedette à Hugh Jackman, particulièrement dans un rôle aussi profond, complexe et habité. Le miracle c’est que Jake Gyllenhaal y arrive allégrement et nous livre lui aussi la meilleure performance de sa carrière. Qu’il baguenaude dans les pâturages en faisant hue-hue à dada avec Heath Ledger (Brokeback Mountain), qu’il pénètre d’étranges failles spatio-temporelles (Donnie Darko, Source Code) ou qu’il pourchasse sans succès un serial killer version seventies (Zodiac), le fiston à tâches de rousseur de Billy Crystal dans City Slickers (La Vie, l’Amour, les Vaches, 1991) a bien grandi et s’est vite imposé comme l’un des jeunes acteurs les plus intéressants de sa génération. Rarement attiré par les blockbusters et autres superhéros (sa seule incartade dans le genre, Prince of Persia s’est soldée par un cuisant échec…), ce jeune acteur charismatique nous livre ici, tout en douceur et subtilité, le portrait touchant d’un personnage au passé trouble, qui croule sous le poids d’une terrible responsabilité : tenir une promesse qu’il a faite à une des deux mères éplorées – exactement comme le faisait Jack Nicholson dans The Pledge – peut-être un peu trop vite…

 

PRISONERS

 

Si Hugh Jackman porte toute la misère du monde sur ses solides épaules, c’est avec son regard hanté que Jake Gyllenhaal fait passer les émotions d’un flic idéaliste et tatoué, chargé d’une tâche à priori impossible (les indices sont rares), surnageant au sein d’une hiérarchie faite de vieux flics routiniers, et qui découvre un monde de plus en plus sombre et sans espoir, le faisant côtoyer au quotidien le Mal à l’état pur… De prime abord, l’inspecteur Loki semble vaguement déconnecté de toute trace d’émotion mais ses yeux parlent bien plus que mille dialogues… Keller Dover ayant franchi le point de non-retour, c’est donc au personnage de l’inspecteur Loki que nous nous identifions. Un flic nerveux et mal dans sa peau mais dont la détermination sans faille lui permet de continuer sa quête avec des méthodes plus « acceptables ». Ses confrontations verbales avec Hugh Jackman font le sel du film et l’on se rend bien vite compte que les deux personnages ne forment en fin de compte que les deux visages d’une même pièce, chacun regardant le Mal en face avec des méthodes opposées, mais dans le même but. Si la performance de Jackman est physique et calibrée pour les Oscars (ce qui n’est pas toujours une mauvaise chose), Gyllenhaal, avec un tic facial par ci et une terrible migraine par là, nous donne l’impression de vieillir de dix ans sur la durée du film. L’inspecteur Loki se retrouve lui aussi « prisonnier » d’un labyrinthe psychologique de plus en plus complexe, rempli de rebondissements en série accroissant régulièrement le suspense et que (très sincèrement), on ne voit pas venir… preuve s’il en est de la qualité de l’écriture!

 

Le scénario pratiquement parfait et terriblement complexe d’Aaron Guzikowski (auteur du récent et pourtant pas bien fameux Contraband avec Mark Wahlberg ) et la superbe photographie automnale, imbibée d’effroi, de pluie, de boue et de larmes, signée Roger Deakins, le chef op’ habituel des Frères Coen, permettent à Denis Villeneuve de créer un véritable labyrinthe mental (le motif du labyrinthe est d’ailleurs utilisée de manière très ingénieuse dans l’intrigue) dans lequel se noient les deux personnages principaux. On pourra juste reprocher au scénario une unique mais flagrante facilité d’écriture en forme de cliché éculé : le flic qui jette de rage tout le contenu de son bureau à terre – pour mieux retrouver dans son capharnaüm et en dernière minute un indice vital à l’enquête… une broutille pour ce film dont l’écriture, le traitement visuel et l’exécution frôlent la perfection et qui est, à n’en point douter, l’une des expériences cinématographiques les plus douloureuses, violentes et paradoxalement satisfaisantes de l’année.

 

hugh-jackman-in-prisoners-movie-10

 

Le réalisateur et son monteur jouent savamment avec d’ingénieuses ellipses (l’enquête policière est secondaire par rapport aux réactions humaines) et créent un niveau de tension régulièrement insoutenable, notamment lors d’une scène choc à paralyser les herpétophobes, ou lors d’un éprouvant jeu de cache-cache lorsque Loki découvre la cache de Keller et que ce dernier doit cacher l’homme qu’il torture en quatrième vitesse… Le suspense est à son comble lors d’un final (dont nous ne dévoilerons évidemment aucun secret, n’ayez crainte !) en forme de deux courses contre la montre simultanées, la première pour sauver (ou non) la vie des fillettes, la deuxième pour prouver la culpabilité (ou l’innocence) d’Alex Jones. Le calvaire du jeune simplet atteint son paroxysme sans pour autant tomber dans le grand-guignol, les scènes de torture (notamment le supplice de la douche froide / brûlante) étant particulièrement corsées et dures pour les nerfs mais très éloignées des excès en hémoglobine de mauvais goût du torture porn…

 

D’une violence tétanisante, d’une tension soutenue, gérée avec une précision de métronome et qui ne retombe jamais (TOUT LE MONDE est suspect !), Prisoners est un modèle de thriller et une réussite éclatante de la part d’un réalisateur novice dans le genre. Le film de Denis Villeneuve gagne à l’unanimité sa place sur le podium de ces néo-polars nihilistes d’une noirceur insondable, dont les meilleurs représentants étaient jusqu’ici Rampage (Le Sang du Châtiment) (1987), de William Friedkin, Seven (1995) et Zodiac (2007), tous deux signés David Fincher, The Pledge (2001) ou encore Mystic River (2003), de Clint Eastwood. Denis Villeneuve combine le suspense à la Hitchcock, l’ambiguïté morale à la Polanski et la qualité visuelle glauque et pourtant fascinante du Jonathan Demme du Silence des Agneaux (1991) auquel une des scènes finales (dont nous ne pouvons rien révéler) rend un hommage assez évident. Il y a pire comme modèles… Prisoners, par son scénario ambitieux brassant les thèmes de l’autojustice, du pêché, de la rédemption et de la haine de l’être humain dans tout ce qu’elle a de plus détestable leur arrive à la cheville et a tout du futur classique.

 

PRISONERS

 

Des fillettes enlevées par on ne sait qui. Une enquête qui traîne en longueur. Des dizaines de pistes mais très peu de réels indices. Un flic héroïque délaissé par une hiérarchie de fonctionnaires… Oui c’est vrai, il y a un moment en milieu de film où les éléments s’accumulent et où le malaise s’installe… car ils nous remémorent les douloureuses disparitions de Julie, Melissa et les quatre autres victimes de Marc Dutroux. Difficile de ne pas faire le lien, même si le film bifurque dans une toute autre direction lors de son dernier acte. Voilà qui serait susceptible de donner des réserves au public belge qui, presque 20 ans plus tard, est encore éprouvé par cette sale affaire… mais ce serait se priver d’une véritable réflexion intelligente sur la proximité quotidienne avec le Mal.

 

Denis Villeneuve confirme donc ici tout le bien que l’on pensait déjà de lui et même si Prisoners est déjà son sixième long métrage, le réalisateur reviendra très vite sur nos écrans, à nouveau avec Jake Gyllenhaal en tête d’affiche puisque, tourné dans la foulée, son septième film, Enemy (avec également Mélanie Laurent et Isabella Rossellini), un intriguant thriller érotique vient d’être présenté avec grand succès au Festival International de Toronto, où la performance, paraît-il époustouflante de Jake Gyllenhaal, dans le rôle de frères jumeaux, a été saluée. Deux chefs d’œuvre en un an pour un seul réalisateur ?… Nous sommes prêts à prendre les paris ! En attendant, l’ingénieux plan final de Prisoners, en forme de point d’interrogation, sera à n’en point douter un sujet de discussion qui fera école dans l’Histoire du cinéma.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>