Actualités 2013… Don Jon

don_jon_xlgDON JON

2013, de Joseph Gordon-Levitt – USA

Scénario : Joseph Gordon-Levitt

Avec Joseph Gordon-Levitt, Julianne Moore, Scarlett Johansson, Tony Danza, Glenne Headly et Brie Larson

Directeur de la photographie : Thomas Kloss

Musique : Nathan Johnson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand on n’a que la Moore

 

Quand un acteur reconnu a le courage de passer à la réalisation, sa démarche est souvent reçue avec scepticisme. S’il s’agit qui plus est d’un sex-symbol, les préjugés s’accumulent. Joseph Gordon- Lewitt est un ancien enfant-star qui fut révélé au public assez tôt ; certains l’ont découvert dans la série Third Rock From the Sun, d’autres dans de récents blockbusters à succès comme Inception, G.I. Joe (le premier), The Dark Knight Rises, Lincoln ou encore Looper. Tout comme le personnage de Barbara Sugarman, interprété par Scarlett Johansson, je l’ai vu découvert pour la première fois dans des comédies romantiques comme 10 Things I Hate About You, (500) Days of Summer ou 50/50. A 32 ans, Gordon-Levitt affiche le parcours d’un vétéran et une variété de rôles qui oscillent entre films indépendants et films plus grand public. Le sujet qu’il a choisi d’aborder pour son premier long en tant que réalisateur / scénariste / acteur (après avoir réalisé trois courts métrages) démontre logiquement une certaine maturité. Gordon-Levitt aborde l’influence des médias visuels sur notre vie. En tant qu’ex-enfant-star, il était peut-être bien l’un des acteurs les plus avisés pour parler de ce milieu, car il l’a connu toute sa vie…

 

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Le récit nous montre le trajet de Don Jon (Joseph Gordon-Levitt), un jeune homme d’une trentaine d’années très typé : sa vie c’est ses amis, ses passions (gym, sexe et porno) et sa famille. Sur son trajet, deux femmes : Barbara Sugarman (Scarlett Johansson) et Esther (Julliane Moore), qui vont lui proposer deux alternatives de styles de vie. Fondamentalement Don Jon parle de l’aliénation d’une société moderne où, à cause de la technologie, cet anti-héros devient incapable de vivre réellement – l’amitié, la famille et même sa vie sexuelle.

 

Don Jon parle donc d’une nouvelle génération, formée sur des autres valeurs, et en conséquence, le film va beaucoup toucher une certaine démographie (les 20-30 ans) plutôt que les autres. Cette génération va comprendre et développer une certaine empathie avec les personnages et leurs style de vie. Les mentalités changent aussi vite que les technologies. Pour les autres spectateurs, Don Jon reste un film amusant mais au message quelque peu médiocre, parce qu’il décrit la réalité émotionnelle et sexuelle d’une génération beaucoup plus jeune. Pour ces jeunes, le personnage de Jon est n’importe quel copain et Barbara, n’importe quelle copine. Ces personnages, nous les avons tous croisés. Malgré son côté divertissant, Don Jon contient donc un message tragique. À première vue très accessible, le premier film de Joseph Gordon-Levitt étonne par son sous-texte profond et par la qualité de son scénario.

 

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De quoi parle-t-on plus exactement et pourquoi s’agit-il d’un film de la nouvelle génération ? Que l’image soit! Et l’image fut – c’est le dicton qui règne dans ce nouveau monde !… Ça fait longtemps que l’on parle de la virtualisation de notre monde. Des dizaines des films montrent des couples assis à table, qui ne se regardent plus et qui jouent sur leurs portables ou regardent la télé. Les médias et les pubs qui nous poussent à consommer et nous manipulent sont lieux communs… Et alors ? La nouveauté que propose JGL (pour les intimes), c’est une analyse détaillée de cette virtualisation de notre vie à tous les niveaux : familial, émotionnel et sexuel. Nous sommes tellement habitués à réagir aux images que ce qui existe derrière cette réalité stylisée nous est devenu indifférent et fait que l’on ne se pose même plus la question de savoir si en dehors de ce monde virtuel il existe encore quelque chose d’autre… Le film ne fait que montrer le résultat d’une trentaine d’années où notre vie et nos relations ont été de plus en plus codifiées par la technologie. Le sommet de cette culture est évidemment Facebook et Twitter qui encouragent cette lecture de l’autre en codes visuels – qu’est ce que les consommateurs portent, où vont-ils en vacances, avec qui, etc. Tous ces éléments nous détaillent le statut social, l’argent, le type de vie, c’est-à-dire la catégorie à laquelle on appartient, si possible en en disant le moins possible (140 caractères maximum !) Dans un entretien, Joseph Gordon-Levitt parle de cette obsession moderne de coller des étiquettes sur tout et tout le monde, avant de faire leur connaissance en profondeur. Il a donc créé des personnages stéréotypés pour ironiser à gros traits sur nos préjugés. Barbara (Scarlett), c’est la beauté absolue, mais superficielle et exigeante. Jon, le macho misogyne. Angela (Glenne Headly), la mère consensuelle. Jon Sr. (Tony Danza), le père de famille, italien, macho, colérique, qui ne vit que pour son équipe de football. Tony Danza s’avère excellent dans ce rôle : dès sa première scène, il nous hypnotise avec son impressionnante musculature et ses colères d’anthologie.

 

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Tous ces personnages ont leur propre lien avec la technologie : pour les parents, c’est la télévision qui participe à leurs dîners en tant que membre à part entière de la famille. Barbara, nouvelle génération, conçoit les relations hommes-femmes telle qu’elle les entrevoit dans ces comédies romantiques qu’elle regarde en boucle. Le cinéma, avec son glamour a complètement bousillé son cerveau et l’a fait décrocher de la réalité : son homme sera le Prince Charmant ou il ne sera pas du tout !… Barbara est donc incapable d’être attentive  aux réactions ou aux problèmes de Jon, dans toute leur complexité. Dans le cas où cet homme ne coïncide pas avec celui qu’elle voit au cinéma, il sera rejeté… Don Jon, obsédé par le porno, n’arrivera jamais à la hauteur morale du Leonardo DiCaprio de Titanic (dont Barbara a un poster géant au mur de sa chambre). Don Jon nous montre que même l’intimité profonde (la masturbation) est cassée par l’image pornographique qui s’interpose et qui anesthésie l’imagination et la libido. Le film fait donc un long parcours qui passe par tous les formats d’images et qui montre l’évolution de notre dégénérescence.

 

Bien entendu, la révélation du film et la vérité vont apparaître quand tous les écrans seront éteints : une fois la télévision muette, les membres de la famille peuvent se dire ce qu’ils pensent réellement les uns des autres. La sœur de Jon (Brie Larson) va lever pour la première fois les yeux de son portable pour expliquer à son frère que Barbara n’était pas la bonne… La fin va évidemment nous montrer la rédemption de Jon qui, ordinateur éteint, va enfin être capable d’aimer. Il nous reste juste à quitter la salle de cinéma et nous aussi, nous serons sauvés, pour un instant seulement, des ennuis complexes de la modernité. Ou pas !

 

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Tout cela nous amène au cœur du problème et la conséquence directe de ce monde des images bidimensionnelles : la superficialité. Le film, après avoir correctement identifié les obstacles, pose la question de ce que l’on peut faire pour avoir envie de connaître l’autre et de retrouver l’authenticité. Esther (Julianne Moore) est la porteuse de la réponse qui montre que l’émotion reste le luxe de celui qui a connu de grandes souffrances. C’est le choc du traumatisme qui ressuscite ces âmes endormies par les images. Conscient ou pas de son choix, ce n’est pas un hasard que la délivrance arrive avec le personnage plus âgé de Julianne Moore. Ce n’est pas uniquement une question d’expérience qui rend Esther si humaine, c’est aussi une autre génération qui, heureusement, est loin d’être aussi ancrée dans la technologie que la notre.

 

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L’ironie, bien sur, vient du fait qu’un film nous montre notre « handicap visuel ». On a besoin d’apprendre comment lire les images pour créer la distance nécessaire qui nous rend capables de ne plus confondre l’image à l’écran avec la réalité. A plusieurs reprises, Esther demande à Jon si il pense que les images pornos sont réelles ? Jon répond « oui » sans hésitation. Pour lui, elles sont plus réelles que ce qu’il vit. Cela nous montre sa vulnérabilité devant les images : les films, porno ou pas, se basent tous sur la stylisation, le jeu d’acteur, la mise en scène, le montage etc. Ce n’est pas la réalité et pourtant… on y croit.

 

La question que pose Don Jon est pertinente : que faut-il faire pour être capable de résister aux images ? Peut-être un retour à un réalisme visuel très creux, peut-être la démystification du cinéma en tant qu’art, peut-être une meilleure connaissance de l’industrie cinématographique, ou, étape radicale (et impossible) le refus des images… Pour la partie du public qui sort dans les salles contente d’avoir vu une « drôle » de comédie, la question ne se pose même pas. Tout ce qu’il manque aux autres pour acquérir la distance nécessaire, c’est être conscient du danger. La conclusion métaphorique du film montre que nous sommes les esclaves éternels des médias parce qu’en dépit de tous les dangers, c’est chez eux que l’on cherche des rêves, des échappatoires. Nous nous retrouvons de plus en plus dans la situation des personnages de Matrix : nous téléchargeons des programmes, des rêves, des images, dans nos cerveaux et nous laissons à nos corps mourants une fonction strictement mécanique. Le monde est oublié pour toujours devant l’écran.

 

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Si le siècle passé se souciait beaucoup du culture clash et du mélange des différences qui vont générer davantage d’intolérance, apparemment le futur proposera une solution à tout cela : l’autre n’existe plus du tout devant l’écran de l’ordinateur. Mais, bien sur, ce n’est qu’une illusion. Bloqués dans un monde virtuel, quand la réalité va inévitablement nous obliger à prendre conscience de l’existence de l’autre, notre rejet sera de plus en plus fort, vu que l’on a réussi pendant si longtemps à nier son existence. Voila ce que la stylisation de la réalité peut apporter ! Le discours de Platon, qui soutenait qu’il faut bannir les artistes de la société parce que leurs créations corrompent les esprits, peut donc être actualisé : la virtualisation de la société doit être bannie pour prévenir notre perte d’esprit. Une démarche bien évidemment rhétorique et inutile. Dans un sens, Don Jon n’examine pas jusqu’au bout les conséquences du problème qu’il relève et malheureusement, reste coincé au niveau attractif et commercial de la sexualité.

 

Les nombreuses scènes répétitives sont parfois source d’humour (voir les scènes de la confession à l’église) mais dépeignent le rituel d’une vie quotidienne fondamentalement très enfermée. Ce montage genre vidéoclip confère au film un rythme particulier qui compresse le temps : plus de moment d’arrêt, plus de réflexion, juste du mouvement et de l’action. Dans ce monde, aucun geste n’a plus d’importance ; tout n’est plus qu’un élément à cocher sur une liste – Jon fait donc ses prières en même temps que ses pompes. On voit Jon à la gym (toujours cette obsession de s      a propre image), à l’église où il respecte un rituel qui pour lui n’a plus le moindre contenu et en famille. Les interactions avec les amis se passent souvent dans le club, là ou Jon a acquis sa réputation de tombeur et où il choisit ses one night stands, après avoir fait un rapide aperçu de leurs qualités, visuelles bien sur. Comme les films, les femmes reçoivent leurs notes.

 

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Le film touche à un autre problème, lié aux autres, mais beaucoup plus subtil : un aplati ontologique et axiologique de notre monde. Tout est mis sur le même plan – famille, religion, amis, sexe, job, sorties… Dieu est mort, il est devenu une carcasse sans forme, l’inconscient est exorcisé et mis à nu. Il n’y a plus de tabous, plus d’interdits. Il est donc permis de parler de tout ; chaque moment est un moment comme tous les autres, ce qui rend l’intimité sexuelle aussi banale que de boire un verre. Une société qui a écrasé les notions de sacré et de profane a pour conséquence inattendue la banalisation de tous les niveaux de notre existence, au détriment de notre qualité de vie.

 

Ce sont des thématiques récurrentes ces derniers temps, comme on a pu le voir dans le récent Shame (2011) de Steve McQueen. Néanmoins, si une rencontre thématique a lieu, le lien entre les deux films reste superficiel, dans le sens ou Shame contient une certaine pathologie des personnages qui manque à Don Jon et qui rend son message beaucoup plus simple et direct. Dans Don Jon, la déviance n’est pas inhérente, mais elle est alimentée par la technologie, ce qui, en fin de compte, va permettre au personnage un changement vers la normalité. Pour une partie du public, Jon restera un personnage antipathique, une caricature du macho italien. Toutefois, le personnage est réaliste et sa rédemption est possible grâce à certains noyaux de vulnérabilité et grâce au fait qu’il rencontre sa contre-partie avec Barbara, son alter-ego féminin (en pire). Une surprise pour le public c’est Scarlett Johansson qui est très à l’aise dans le rôle d’une authentique connasse : belle, avec une voix basse hypnotique et le chewing gum mâché avec haine. Si Jon en soi n’est pas très sympathique, il le devient dès qu’il se retrouve aux côtés de cette Scarlett inédite à l’écran. Lui au moins est prêt à faire le travail pour que leur relation marche.

 

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Le point faible du film est sa conclusion, qui donne l’impression, même au niveau de la photographie d’appartenir à un autre film. Il y a quelque chose d’irréel, d’immatériel dans la conversion de Jon et pour un film qui veut critiquer les comédies romantiques, sa fin cloche. Peut-être est-ce voulu, une ironie qui montre que cette conversion en réalité sera impossible. Ce happy-end est en contradiction avec le contenu du film, sans doute un compromis afin de plaire au plus grand nombre. Malgré tout, Don Jon est un premier film fort pour Joseph Gordon-Levitt, un film non prétentieux, dont les différents niveaux de lecture font une bonne autopsie de notre société obsédée par la gratification instantanée de nos besoins virtuels.

 

 Livia Tinca

 

 

 

 

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