Actualités 2013… Cloud Atlas

PosterCLOUD ATLAS

2012, de Tom Tykwer, Andy Wachowski & Lana Wachowski. USA / Allemagne / Hong Kong / Singapour

Avec Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant, Hugo Weaving, Ben Whishaw, Jim Broadbent, Doona Bae, Jim Sturgess, Keith David, James D’Arcy et Susan Sarandon

Scénario : Tom Tykwer, Andy Wachowski & Lana Wachowski, d’après le roman de David Mitchell

Directeurs de la photographie : Frank Griebe & John Toll

Musique : Reinhold Heil, Johnny Klimek & Tom Tykwer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois têtes pour un sextet

 

Vite! Quel est l’art le plus proche du cinéma? Le théâtre? La littérature? Non. La musique. Parce que le cinéma et la musique ont en commun d’être des arts de la gestion du temps. Quand on regarde un film dans une salle de cinéma, quand on assiste à un concert ou même que l’on écoute un disque, l’artiste prend possession de votre temps, il vous impose le tempo, la durée, les variations, vous ne pouvez pas agir sur l’œuvre ; alors qu’un livre peut être refermé, un passage relu ou sauté, etc. Une sculpture se contemple à son propre rythme, au gré de son regard, c’est un art de la gestion de l’espace. Même au théâtre, votre oeil est libre, vous êtes le réalisateur du film, vous faites le cadrage; et puis chaque spectateur aura une perception différente du spectacle selon sa position dans la salle. Le cinéma et la musique sont des arts errants. L’artiste ne sait pas où et quand vous « consommerez » son oeuvre, mais il sait pour combien de temps et exactement ce que vous verrez et/ou entendrez. C’est pourquoi un film qui vous heurte peut-être ressenti comme une prise d’otage. Parce qu’à moins de sortir de la salle, vous êtes en effet otage.

 

Otage par exemple du calamiteux Speed Racer. Cinq ans plus tard, les Wachowskis (on ne dit plus « les frères » puisque Larry est devenu Lana) reviennent avec un film qui porte le nom d’une oeuvre musicale. Un sextet qui portera les six volets du film, répartis entre 1849, 1936, 1973, 2012, 2144 et 2321. Six histoires a priori sans liens, interprétées par les mêmes comédiens mais ne jouant pas des descendants d’eux-mêmes, changeant d’âge, de sexe ou même d’ethnie. Six segments signés à deux plus un réalisateurs, soit trois têtes pensantes – un cas très rare dans l’histoire du cinéma – le troisième larron étant l’allemand Tom Tykwer (à qui Lola Rennt colle définitivement à la peau). Trois réalisateurs très portés sur le visuel qui s’attaquent au livre d’un auteur (David Mitchell) très porté sur la narration! Voilà qui promet un beau sac d’embrouilles et un film ambitieux et complexe. Trop complexe pour Hollywood dira le mauvais esprit… qui aura raison puisque le film est : 1) allemand et 2) s’est planté aux box-office américain. Il est aussi un des films indépendants les plus chers de l’histoire juste derrière les Star Wars (et à cent millions de dollars, chaque centime se voit à l’écran!)

 

CLOUD ATLAS

 

Peut-être effrayés eux-mêmes par leur behemoth, adapté d’un best-seller réputé inadaptable (et en la matière, Tykwer avait déjà tenté, et raté le coup avec Le Parfum de Süskind), le trio a décidé de vendre Cloud Atlas comme un ovni, comme une oeuvre ambitieuse réservée à une élite « geek », allant jusqu’à ne diffuser qu’un trailer de six minutes sur le net, précédé d’une causerie qui ne rendait rien plus clair et donnait plutôt l’impression que les réalisateurs nous suppliaient d’aller voir leur film dont personne ne voulait. Les rumeurs s’échauffent, on parle de hauts concepts philosophiques, de paraboles, de labyrinthes, etc. Mais attendez une minute! Ça ne vous rappelle rien?

 

Oui, il y a quatorze ans (oh putain, quatorze ans?!) les mêmes Wachowskis nous faisaient sensiblement le même coup avec Matrix, le film qui allait tout changer, le concept qui allait bouleverser les mentalités, etc., etc. On sait ce qu’il en advint. Bon nombre tombèrent dans le panneau le temps d’un film plein de promesses et qui ne semblait inventif que parce qu’il pillait des oeuvres méconnues (principalement Neuromancer de William Gibson et Ghost In The Shell de Masamune Shirow). Après deux suites qui repoussaient les limites du ridicule, il fallut se rendre à l’évidence : la trilogie n’était qu’un actioner géant avec du name dropping à tout va de philosophes antiques (et de la Bible, parce qu’ils vont si bien ensemble!)

 

La déception fut de taille. Mais l’eut-elle été à ce point si les films ne s’étaient pas pris autant au sérieux? S’ils s’étaient assumés dès le départ comme de la « s-f / s.m. » super léchée, rien de plus ni de moins? C’est la prétention des Wachowskis qui a coulé leur propre navire, et V for Vendetta qu’ils ont produit en 2005 ne devait son petit mordant qu’aux restes d’Alan Moore qui subsistaient dans le film.

 

Image 5

 

Heureusement, pour Cloud Atlas, l’adaptation est assumée et l’auteur du livre a supervisé la phase d’écriture. Le travail « de fond » était donc déjà fait. Il ne leur restait « que » à faire ce qu’ils font le mieux : le mettre en image. Et, oui, il y avait du boulot (notamment parce que l’on est passé de récits bouclés à des récits entremêlés), mais au final ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et c’est le cas ici. Tykwer et les Wachowskis ont bien fait leurs devoirs, alors oubliez que le marketing vous a dit que vous n’alliez rien comprendre. Cloud Atlas est un film ambitieux par son échelle, mais rien que le spectateur capable de se concentrer trois heures (et franchement on ne sent pas le temps passer) ne puisse appréhender, même sans avoir lu Aristote. Ou la Bible.

 

EP-710319830

 

Il y a plein de clins d’œil codés, d’« easter eggs », dans le film, mais notre véritable guide, le seul qui vaille, est une tache de naissance que seul un personnage possède par segment. Pour ne pas « spoiler », nous ne donnerons pas de noms mais cette tache en forme de comète semble indiquer que dans le déluge de personnages que constitue ce film, il y a bien un personnage principal. Celui à la tache de naissance, et qui n’est jamais le même acteur. Cette tache ressemble à une comète. Depuis la nuit des temps et jusqu’à la Renaissance même, le passage des comètes fut souvent associés au passage de l’âme d’un grand personnage dans l’au-delà, et selon la tradition en vigueur, son entrée au paradis ou… sa réincarnation.

 

Nous y voilà. Dans Cloud Atlas, tout est affaire de karma. La théorie du film est que les actes que nous posons ont des conséquences au-delà de notre existence et sont eux-même en partie le résultat d’actes posés avant notre existence. Ainsi de 1849 à 2321, un seul élan, une seule bataille entre le Bien et le Mal. Nous ne sommes pas propriétaires de nos vies mais passagers d’un continuum qui nous dépasse. Une idée dont on ne sait à la sortie du film si elle est optimiste ou pessimiste. Tant mieux, ça nous laissera quelque chose à pondérer en rentrant chez nous! Ainsi, par exemple, une histoire d’amour qui semble soudaine et inexplicable peut s’expliquer par une romance contrariée dans une vie antérieure, voire postérieure (oui c’est un peu compliqué quand même sinon c’est pas drôle…)

 

cloud_atlas_35

 

Le concept n’est pas neuf. Il remonte même aux philosophes antiques, encore eux (pour l’instant, la Bible semble avoir été rangée de côté), et se prolonge aujourd’hui dans l’hindouisme. Pour tenter de résumer le métempsycose en quelques mots, après la mort votre âme est pesée (ou jugée quoi…) et vous vous réincarnez en conséquence, soit vers une vie meilleure, soit vers une vie qui vous poussera à vous amender, si vous le pouvez. C’est exactement le concept à l’œuvre dans Cloud Atlas (sans jamais être nommé). Si l’on reconstitue une ligne du temps, on voit que certains personnages s’enfoncent dans le mal et deviennent de plus en plus néfastes à chacune de leur vie (jusqu’à devenir pour l’un d’entre eux une apparition spectrale), tandis que d’autres se rachètent petit à petit pour atteindre finalement un état proche du nirvana bouddhiste. Quant au personnage à la comète, réincarnation stricte ou pas, il est le porteur d’espoir, de changement, le Messie en quelque sorte, mais de façon plus subtile que dans Matrix. Il y a donc melting pot, comme toujours avec les Wachowski, mais rien d’indéchiffrable. Le seul aspect de la métempsycose qui n’est pas abordé est la possibilité de se réincarner en animal ou en plante. Mais bon, le film ne dit pas que Hugo Weaving n’était pas une ortie en 1914, ça a peut-être été coupé au montage.

 

Keith+David+Keith+David+Films+Cloud+Atlas+CHbIK2-RIERx

 

Plus intéressant encore est le cas de Sonmi-451, un clone qui se met à penser pour elle-même et à se rebeller sous l’influence d’un groupe de dissidents. Vraisemblablement, elle n’a pas d’âme, et pourtant c’est son action qui pèse le plus dans l’Histoire (avec un grand H), sans qu’elle puisse le savoir d’ailleurs. Tiens, on n’échappe pas à la référence christique tout compte fait… Ce rôle, longtemps promis à Natalie Portman (qui a offert le livre aux Wachowskis sur le tournage de V for Vendetta, mais a eu la mauvaise idée de tomber amoureuse et enceinte entretemps) est interprété par Doona Bae, vue notamment dans The Host de Bong Joon-ho et Sympathy for Mister Vengeance de Park Chan-wook. Un choix cinéphile et très judicieux.

 

CLOUD ATLAS

 

On en arrive donc au casting qu’il convient de saluer dans son ensemble! Halle Berry, particulièrement, nous rappelle qu’elle fut un temps lauréate d’un Oscar pas volé et livre des compositions instantanément attachantes. Tom Hanks semble s’amuser comme un petit fou à dessiner des personnages les plus dissemblables et excentriques possibles (il nous avait déjà fait le coup dans Le Pôle Express). Hugh Grant est certainement le plus surprenant de tous, parfois à peine reconnaissable, il ouvre davantage sa palette de jeu sur ce film que tout au long de sa carrière! Mais la performance centrale revient à Ben Wishaw (le « Grenouille » du Parfum). C’est lui qui compose le sextet qui donne son nom au film. Cet acte de création est bien la pièce centrale du film et semble être l’acte positif dont l’accomplissement a le plus d’importance. Ce n’est pas tout à fait clair pourquoi, mais sans doute le trio de réalisateurs veut-il nous signifier que l’art est ce que nous construisons de plus pérenne, et comme ils ont raison!

 

Si certains maquillages font sourire (parfois à dessein d’ailleurs) et que l’on pourra reprocher à Cloud Atlas un petit côté carnaval (« cette fois on disait que tu étais une fille et que tu était noire! »), ce pêché véniel (moi aussi je peux citer la Bible) est vite oublié devant l’ampleur du spectacle qui est proposé ici. Car, et c’est le dernier grand coup du film, ces six histoires représentent aussi six genres cinématographiques bien distincts. Si bien que si deux segments sont de la science-fiction, le film en lui-même ne peut y être réduit. C’est plus un thriller philosophique, avec des vrais morceaux de film d’aventure, de romance et même de comédie burlesque dedans ( merci au toujours magnifique Jim Broadbent pour cela). Les artistes vivent souvent plusieurs vies au cours de leur carrière, et Lana, Andy et Tom abordent ce sujet par le biais de la réincarnation, comme si chaque film était une petite mort, et le suivant une petite résurrection. Ce qui est bien vrai du reste.

 

CLOUD ATLAS

 

Alors, l’amateur de grand spectacle et de grands sentiments, et ouvert à quelques questions philosophiques à peine trop appuyées, aurait tort de se priver de Cloud Atlas. La mise en image et l’interprétation en sont brillantes, la narration passionnante et l’écheveau tout à fait démêlable pour qui a l’esprit un rien ludique. Ce n’est pas du prémâché hollywoodien, il y a définitivement quelque chose d’européen, de décalé dans ce film. C’est un pari, mais pas un pari fou. C’est un pari réussi, si pas parfaitement.

Et si cet étrange objet était juste un très bon film?

 

 

Matthieu Reynaert

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>