Actualité 2017… You Were Never Really Here (A Beautiful Day)

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(A BEAUTIFUL DAY)

 

2017, de Lynne Ramsay – USA

Scénario : Lynne Ramsay, d’après le roman de Jonathan Ames

Avec Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov, Judith Roberts, Alex Manette, Alessandro Nivola et John Doman.

Directeur de la photograhie : Thomas Townend

Musique : Johnny Greenwood

 

 

 

 

 

 

 

 

Si j’avais un marteau…

 

Le fantôme de Travis Bickle, anti-héros de Taxi Driver interprété par Robert De Niro hante le quatrième film de Lynne Ramsay, jusque sur l’affiche française qui déclare solennellement « Le Taxi Driver du 21ème siècle ». Pas une mince affaire ! Mais You Were Never Really Here a beau partager des thèmes avec le chef d’œuvre de Scorsese, son traitement à l’écran, tout aussi coup de poing, s’avère beaucoup plus poétique.

 

Joe (Joaquin Phoenix), un vétéran de guerre, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il vit avec sa mère âgée et infirme dans la maison où il a passé son enfance, brisée lorsqu’il fut kidnappé et violé par les membres d’un réseau pédophile. Travaillant pour un détective privé (officiellement comme agent de sécurité), il s’est spécialisé dans la récupération d’adolescents fugueurs pour le compte de parents aisés qui ne souhaitent pas impliquer les autorités. En somme, Joe répare des enfances aussi meurtries que la sienne. Il est connu par ses employeurs pour sa brutalité et son souci du détail, n’hésitant jamais à se lancer dans des affaires sordides où l’ultraviolence est quotidienne. Sa nouvelle mission consiste à retrouver Nina Votto (Ekaterine Samsonov), la fillette kidnappée d’un homme politique. Son « employeur » lui demande de la sauver discrètement, tout en lui donnant carte blanche pour éliminer les responsables. Mais lorsqu’il retrouve la fillette, prisonnière dans un bordel de Manhattan, les choses se compliquent. Joe devient la cible d’un réseau pédophile baignant dans la corruption à haut niveau, impliquant des politiciens riches et influents. Quitte à mettre ses proches en danger, Joe, adepte du coup de marteau sur crânes, va se lancer à corps perdu dans l’éradication des monstres responsables des malheurs de Nina.

 

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You Were Never Really Here est l’histoire d’un homme qui flotte perpétuellement entre la vie réelle, lugubre et obscène, et ses hallucinations sonores et visuelles, voix étranges provenant de son passé, courtes images quasi-subliminales de souvenirs d’abus sexuels réprimés. Au spectateur de reconstituer ces bribes afin de se faire son propre film ! En adoptant le point de vue de Joe du début à la fin, You Were Never Really Here vacille entre une poésie morbide, un humour très pince sans-rire (notamment dans l’outrance des scènes de violence qui ne sont pas sans rappeler le style sec de Takeshi Kitano) et une poignée de moments écœurants démontrant la monstruosité de ces hommes abusant sans scrupules de fillettes sans défense dans des chambres d’hôtel glauques. Six ans après son dernier film (We Need to Talk About Kevin), la trop rare Lynne Ramsay bâtit à nouveau une atmosphère poisseuse et sensorielle saisissante. Là où un film hollywoodien lambda se serait davantage concentré sur l’aspect thriller à la John Grisham, sur le démantèlement d’une conspiration politique impliquant des abuseurs en série qui se protègent entre eux (s’échangeant parfois même leurs propres filles), la réalisatrice préfère explorer les états d’âme et le quotidien d’un homme ordinaire dont la vie et l’esprit ont été brisés par la violence : celle qu’il a subie et celle qu’il a perpétrée. La seule rédemption possible pour Joe vient de cette conviction qu’il existe une sortie de secours pour les autres victimes. Mais sa seule façon d’y accéder est de venger la violence par la violence.

 

Cet antihéros mutique est joué par l’énigmatique Joaquin Phoenix, acteur atypique dont les choix de carrière inspirés l’ont mené loin des blockbusters en série qui semblent inévitables pour bon nombre de comédiens de sa génération. Le frère du regretté River Phoenix a notamment refusé le rôle du Doctor Strange (finalement repris par Benedict Cumberbatch dans un des plus mauvais films de la saga Marvel) afin de collaborer avec Lynne Ramsay. En retour, la réalisatrice lui a laissé la plus grande liberté pour composer son personnage. Joe est en perpétuel flottement : il est là mais son esprit est ailleurs, errant dans une soupe mentale de sa propre douleur. Dépressif et paranoïaque (il n’a pas d’autres amis que sa mère et se méfie des regards dans la rue), Joe est un personnage qui étouffe en permanence sous le poids d’un passé mystérieux. Massif, lourd, Phoenix s’est transformé physiquement en prenant du poids, allant à l’encontre du personnage tel qu’il était décrit dans le roman de Jonathan Ames, un ex-Marine athlétique et à la coupe militaire au carré. L’acteur a préféré en faire une épave, un laissé pour compte asocial, aux cheveux longs et à la barbe touffue, qui pratique l’auto-asphyxie érotique pour se détendre. Mais si son mal-être est évident, une douceur et une bienveillance infinies ressortent de son regard, notamment lorsqu’il borde sa vieille mère ou lorsqu’il transporte Nina sur son dos pour l’emmener loin du danger. C’est cette dichotomie entre ultraviolence décomplexée (jusqu’à l’absurde) et douceur imprévisible qui rend le personnage passionnant, inoubliable. Joaquin Phoenix n’a pas volé son Prix d’interprétation masculine reçu au dernier festival de Cannes !

 

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Dans une scène inquiétante, peut-être la meilleure du film, un groupe de jeunes filles enjouées demande à Joe de prendre leur photo avec le smartphone appartenant à l’une d’entre elles. La politesse de Joe, peu habitué à parler à des inconnus, contraste avec sa brutalité habituelle. Une des filles semble soudainement figée par la peur. A-t-elle vu quelque chose dans le visage de Joe ? A-t-elle ressenti son malaise ? Joe a-t-il tout imaginé ? En une seule séquence, la réalisatrice résume le dilemme d’un personnage animé de toutes les bonnes intentions du monde, mais condamné à la solitude par un passé qui lui dicte encore ses moindres faits et gestes et le met en danger.

 

La mise en scène de Lynne Ramsay ne lésine pas sur l’hémoglobine mais conserve miraculeusement une dimension onirique salvatrice au sein de cette humanité obscène où le trafic sexuel se pratique comme des paris sportifs. Lors de la séquence d’ouverture, déconcertante, Joe confond les éléments de sa dernière mission avec les souvenirs des abus qu’il a subis dans l’enfance. Tout le film, entre fragments du passé et réalité, pourrait n’être qu’un mauvais rêve. La narration elliptique se fait souvent à travers des non-dits, des sous-entendus. La nature exacte du trauma enfantin de Joe n’est jamais expliquée ou montrée en entier. Nous en savons suffisamment pour comprendre que ses actes, aussi dangereux soient-ils, lui permettent de mieux régler ses comptes avec ses démons. Une quête vaine et désespérée puisque au fur et à mesure qu’il avance, la bassesse humaine semble repousser ses propres limites, lui faisant perdre pied. C’est le cas lorsque l’un de ses proches est assassiné en rétribution. L’occasion pour Joe d’organiser un rituel funéraire des plus émouvants, consistant à lester un corps dans la rivière. Lynne Ramsay crée une scène émouvante en diable et de toute beauté, véritable crève-cœur dans laquelle, sous la surface de l’eau, Joe, en smoking, semble libre pour la première fois, délesté de tous les problèmes qui grouillent à la surface… une illusion qui ne dure que quelques minutes mais porteuse d’espoir.

 

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La plupart des critiques qui ont encensé You Were Never Really Here ont néanmoins regretté que la relation entre Joe et Nina ne soit pas plus développée, à l’instar des longues conversations entre Travis Bickle et la jeune Iris (Jodie Foster) dans Taxi Driver. Or, ce ne sont pas les dialogues (rares) qui importent ici. L’ultime scène du film, gonflée, ose un gag inattendu, suivi d’un jeu de regards entre les deux protagonistes. Il suffit d’une seule phrase prononcée par la fillette (reprise pour le titre français du film) pour rendre le sourire et une bonne dose d’espoir à Joe. Si ce film audacieux et écœurant fait, dans l’ensemble, froid dans le dos, sa conclusion optimiste fait chaud au cœur.

 

Grégory Cavinato

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