Actualité 2017… Wind River

fid17658WIND RIVER

 

2017, de Taylor Sheridan – USA

Scénario : Taylor Sheridan

Avec Jeremy Renner, Elizabeth Olsen, Jon Bernthal, Graham Greene, Gil Birmingham, Tantoo Cardinal et Kelsey Asbille.

Directeur de la photographie : Ben Richardson

Musique : Nick Cave et Warren Ellis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Rivière Sans Retour

« Wind River » est le nom d’une réserve indienne perdue au fin fond des espaces sauvages du Wyoming, un endroit impitoyable, envahi par un froid létal. Alors qu’il traque un couguar dans la réserve, le pisteur (et ex-policier) Cory Lambert (Jeremy Renner), sorte de garde-champêtre local, découvre le cadavre gelé de Natalie (Kelsey Asbille), une jeune amérindienne arapaho qui a été battue et violée avant de s’enfuir dans l’immensité glacée. L’autopsie révélera que, techniquement, c’est le froid qui a tué la jeune femme, après qu’elle ait marché pieds nus sur plusieurs kilomètres, pendant une tempête de neige. Lorsqu’il reconnaît la jeune femme, Lambert est frappé par son instinct de survie et son endurance, remarquables dans ces conditions. Jane Banner, une jeune agent du F.B.I. inexpérimentée (Elizabeth Olsen) arrive à Wind River pour se charger de l’enquête, peu préparée aux vicissitudes de ce territoire hostile. Ben (Graham Greene), le chef de la police locale, n’a ni les ressources ni le personnel suffisant pour couvrir toute la région et résoudre cette affaire qui semble, de toute façon, n’intéresser personne à part les parents de la victime. Lambert, dont les talents de pisteurs sont mis à contribution, s’implique d’autant plus dans l’enquête qu’il a perdu sa fille métisse dans des circonstances similaires quelques années auparavant. Sans compter que le père de la victime (Gil Birmingham) l’a chargé de ne pas laisser l’assassin en vie !

 

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Les scénaristes dont la renommée dépasse celle des cinéastes qui portent leurs écrits à l’écran sont rares. Cette année, deux d’entre eux sont passés derrière la caméra pour nous livrer des petits chefs d’œuvre : le génial Aaron Sorkin, réalisateur novice, a retrouvé sa verve légendaire avec Molly’s Game tandis que Taylor Sheridan, auteur de Hell or High Water (Comancheria) et Sicario, soit deux des meilleurs thrillers de ces dernières années, réalisait Wind River. Son premier film ? Pas exactement. Wind River est effectivement présenté comme tel dans les dossiers de presse. Mais l’acteur / scénariste à la renommée grimpante s’était déjà fait les dents en 2011 sur Vile, un honnête succédané de Saw et de la vague du torture porn, œuvre de jeunesse qu’il renie complètement aujourd’hui. Entretemps, Sheridan s’est fait une spécialité des westerns modernes maquillés en films policiers. Texan de souche, le scénariste revendique dans son œuvre l’influence du cinéma des années 70 dont il tente de retrouver l’esprit : un cinéma défini par son naturalisme, une certaine mélancolie, une violence franche ainsi qu’une certaine rudesse anti-mélodramatique où les images parlent plus que les mots. Avec une virtuosité exceptionnelle, Sheridan propose des scripts d’une richesse inouïe dans lesquels il trouve un équilibre parfait entre ses talents de dialoguistes ainsi qu’un sens aigu de l’atmosphère et de la place à laisser au silence afin de décupler l’impact des dialogues. Sheridan fait du sol américain et de sa foisonnante histoire le terrain de jeu de sa narration, pas seulement comme cadre géographique, mais comme une métaphore de ses personnages, coincés bien malgré eux au XXIème siècle dans un paysage désuet qui n’a pas beaucoup changé depuis la fin du XIXème. Le projet de Sheridan consiste à démontrer comment, encore aujourd’hui, nous subissons les conséquences morales, géographiques et économiques de la conquête de l’Ouest, autrement dit de l’édification d’un pays tout entier sur un cimetière géant.

 

Wind River est donc le dernier volet de ce qu’il qualifie de « trilogie de la Frontière américaine ». Un Ouest désormais désenchanté, ravagé par la crise, la pauvreté, l’apathie et une certaine misère culturelle, où les espoirs et les rêves ne sont plus l’apanage que des riches, où les paysages sont une métaphore de communautés figées dans le temps, plus promptes à sombrer dans la violence que de chercher une quelconque rédemption. Seuls quelques individus, portés par leurs valeurs ou une morale personnelle, tentent encore d’y préserver une once d’humanité et de justice, même si pour ce faire, ils doivent recourir à la loi du Talion. C’était le cas des personnages interprétés par Emily Blunt dans Sicario et Jeff Bridges dans Hell or High Water. Au sein de la réserve et de ses environs, tout le monde semble à la dérive. Les « locaux » comme Lambert sont vus avec méfiance par les amérindiens. Les étrangers comme Banner sont regardés avec mépris. Et la jeune génération, résignée, privée de travail et d’avenir, plonge inévitablement dans l’alcool, la drogue et autres activités illégales.

 

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Si ce constat des plus glauques augure d’un film social, style «  les Frères Dardenne au Far West », ces craintes sont annihilées dès les premières minutes du film. Wind River n’est traité avec aucun misérabilisme, mais bien comme un solide film de genre, un polar brutal et parfois étonnamment beau, la poésie des grandes étendues enneigées jouant efficacement son rôle de contrepoint ! Jamais Sheridan ne s’apitoie sur le sort de ses protagonistes, il instille au contraire un humour subtil mais plaisant, ainsi qu’une certaine tendresse inattendue pour décrire les rapports entre Lambert et Jane. Le film prend son temps pour démarrer mais chaque personnage bénéficie d’un arc narratif satisfaisant. Quand elles arrivent, les scènes d’action (notamment le raid d’une caravane remplie de dangereux toxicomanes) sont ponctuées d’effusions de sang, soudaines et choquantes. Les duels deviennent des métaphores de l’anarchie abjecte qui règne dans la région : la seule chose à faire, c’est tuer ou être tué, parfois les deux en même temps. Malgré la variété de prédateurs (couguars, loups) qui se promènent dans la région, l’homme est le plus dangereux d’entre tous. Même les « bons » tabassent leurs suspects pour obtenir des confessions ! A Wind River, pas de juridictions ! Même Dieu a quitté ce trou à rats depuis des années. Comment lui en vouloir ? Cette violence ne rejoint pas celle des films d’exploitations où des anti-héros musclés et frimeurs rendaient la justice à coups de lance-roquettes. L’objectif n’étant pas de la magnifier et d’en mettre plein la vue, mais de faire ressentir la brutalité des coups de feu ainsi que la confusion qui s’ensuit. La violence découle du trauma de tout un pays, de toute une génération désabusée, d’un air du temps nihiliste où plus rien ne semble compter.

 

Stoïque, brisé, mais toujours décent et bienveillant, Cory Lambert est un personnage tragique interprété avec beaucoup de nuances, d’humour et de délicatesse par Jeremy Renner. Un héros « à l’ancienne », hérité du cinéma de John Ford ou de Clint Eastwood, meilleur rôle de l’acteur depuis The Hurt Locker en 2008. « J’aimerais te dire que ça devient plus facile avec le temps » dit-il au père de la victime. « Mais ce serait un mensonge. » Lambert délivre un monologue final moralement inconfortable, susceptible de faire défaillir les bienpensants, opposant la loi des villes à celle de cet Ouest sauvage. Le film risque bien d’alimenter le débat sur les armes à feu et continuer à alimenter les populismes actuels d’une Amérique fracturée. Mais Taylor Sheridan reste simple observateur, posant un constat et ne jugeant pas les actes désespérés de ses personnages, même si sa sympathie pour Lambert, produit malgré lui de son environnement, est évidente.

 

Wind River - 70th Cannes Film Festival, France - 19 May 2017

 

Taylor Sheridan est un de ces rares cinéastes qui nous parle des Etats-Unis contemporains, sans fard, sans langue de bois, sans moralisme outrancier, sensiblerie ou manipulation ! Comme dans de nombreuses œuvres récentes (The Pledge, The Girl With the Dragon Tattoo, Top of the Lake, My Cousin Rachel et bien d’autres), Wind River est un film sur le thème de la violence faite aux femmes. Un carton final nous explique que les statistiques des disparitions aux Etats-Unis sont comptabilisées pour chaque ethnie, excepté chez les amérindiens. Mais ce ne sont que des thématiques englobées dans un ensemble. Empruntant les codes du film noir et du western, Wind River puise sa puissance dans son évocation des pires démons de la nation américaine, dans sa déconstruction (et paradoxalement de son respect) des grands mythes et dans ces magnifiques paysages désolés où tout le monde a un fusil et un secret.

 

Il est rare qu’un grand scénariste devienne un grand réalisateur mais Taylor Sheridan relève le défi haut la main et s’impose d’emblée comme un cinéaste important. Tous ses comédiens (même les plus secondaires) donnent chair à des personnages complexes, dans leurs faiblesses ou leur monstruosité. Signe d’une écriture cinématographique de qualité, des vies entières sont esquissées élégamment par de simples détails : une répartie, une photo, un regard…

 

A la sortie de Hell or High Water, un critique américain avait dit du scénario de Sheridan qu’il semblait tiré d’une chanson de Nick Cave et Warren Ellis. Juste retour des choses, c’est le duo australien qui a composé le score de Wind River, une partition à la fois mystique et tendre, que l’on emporte avec soi et qui reste en tête bien longtemps après la fin de ce film magnifique, précieux et entêtant.

 

Grégory Cavinato  

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