Actualité 2017… The Dark Tower (La Tour Sombre)

The_Dark_Tower_teaser_posterTHE DARK TOWER

(LA TOUR SOMBRE)

 

2017, de Nikolaj Arcel – USA

Scénario : Akiva Goldsman, Jeff Pinkner, Anders Thomas Jensen et Nikolaj Arcel, d’après les romans de Stephen King

Avec Idris Elba, Matthew McConaughey, Tom Taylor, Dennis Haysbert, Jackie Earle Haley, Claudia Kim, Abbey Lee, Katherine Winnick, Nicholas Paulding et José Zuniga.

Directeur de la photographie : Tasmus Videbaek

Musique : Junkie XL

 

 

 

 

 

 

 

 

La Tour, prends garde!

 

Il y a toujours eu à boire et à manger dans les adaptations des romans et nouvelles de Stephen King à l’écran. Selon imdb, The Shawshank Redemption (Les Evadés, 1994, de Frank Darabont) est considéré comme le meilleur film de tous les temps, supplantant souvent Citizen Kane dans les sondages. Graveyard Shift (La Créature du Cimetière, 1990, de Ralph Singleton), histoire d’une chauve-souris mutante semant la pagaille dans un moulin, n’est pas, pour sa part, considéré comme l’un des meilleurs films de tous les temps… Cette année, la nouvelle version de Ça, d’Andrès Muschietti, a rencontré un plébiscite critique et un succès planétaire inespéré, explosant les records du box-office partout sur son passage, devenant le film d’horreur le plus rentable de tous les temps ! Un mois plus tôt, La Tour Sombre sortait également, mais dans la plus grande indifférence, la plupart des salles restant désespérément vides, faisant perdre une fortune au studio Sony Pictures. Le film était pourtant attendu depuis des années par des milliers de lecteurs !

 

4300 pages (et des poussières)… Huit tomes parus en librairie entre 1982 et 2012… La Tour Sombre est le projet d’une vie. Ses premières lignes furent rédigées alors que Stephen King était adolescent ! A côté de cette entreprise, les 1300 pages du « Fléau » et les 1400 de « Ça » ressemblent à des romans-photos ! Des univers parallèles extraordinaires, des personnages et péripéties par centaines, le monde du rêve qui déborde sur la réalité, des hommages en pagaille à tout un pan du cinéma fantastique, de la science-fiction et du western italien… et en fin de compte… 1h35 à l’écran !

 

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Cela fait maintenant une quinzaine d’années que l’on annonce la mise en chantier d’une adaptation cinématographique de l’œuvre-fleuve de Stephen King, parfait compromis entre les écrits d’heroic fantasy de J.R.R. Tolkien et l’univers de Sergio Leone, dont Le Bon, la Brute et le Truand inspira énormément l’auteur. Javier Bardem, Daniel Craig, Liam Neeson, Viggo Mortensen, Mads Mikkelsen, Christian Bale… tous furent à un moment envisagés pour incarner Roland Deschain, légendaire Pistolero de Gilead, héros de cette passionnante série littéraire. Russell Crowe et Tom Hardy auraient pu jouer L’Homme en Noir, être machiavélique et tout-puissant qui cherche à détruire la mystérieuse Tour Sombre. J.J. Abrams et Ron Howard furent tour à tour annoncés comme réalisateurs. Après être passés chez Universal et Warner Bros, deux studios qui ont baissé les bras devant l’ampleur de la tâche, malgré un développement déjà bien lancé, les droits des romans atterrissent chez Sony Pictures en 2015. L’idée est de proposer une longue saga cinématographique susceptible de rivaliser avec Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. A la différence près qu’une série télévisée devrait faire le lien entre les trois premiers films prévus, afin d’approfondir certains personnages secondaires et d’explorer les innombrables sous-intrigues. En 2015, les beaux Idris Elba et Matthew McConaughey (toujours en pleine « McConnaissance » après une impressionnante série de succès) sont annoncés dans les rôles principaux. C’est le danois Nikolaj Arcel (l’excellent drame historique A Royal Affair) qui est nommé au poste de réalisateur. Un choix solide mais néanmoins incongru, Arcel n’ayant jamais tâté du fantastique ou de la science-fiction, encore moins travaillé sur une production de cette ampleur. Ron Howard, qui n’a plus le temps (ou l’envie) de réaliser la chose, sans doute trop occupé à filmer un Tom Hanks en moumoute en train de chasser des vieux parchemins dans des catacombes, conserve néanmoins un poste de producteur exécutif. Aaron Paul, la révélation de la série Breaking Bad, est engagé pour incarner le rôle secondaire d’Eddie Dean, mais apprend que le personnage n’apparaîtra qu’au cours du deuxième film de la saga. Avec cette solide fiche technique, le projet s’avère alléchant, épique, révolutionnaire…

 

 

Et puis le film est arrivé et a disparu des écrans en à peine quelques semaines. L’annonce de la durée réduite du long métrage nous avait mis la puce à l’oreille. Après 1h35, dans le premier film de la saga du Hobbit, les nains de la Terre du Milieu étaient à peine en train de faire la vaisselle ! Il est évident qu’une saga de l’ampleur de La Tour Sombre nécessitait bien davantage qu’un film aussi court. L’explication tient d’un aveu de faiblesse de la part des dirigeants de Sony. Personne, semble-t-il, n’avait la moindre idée de comment s’y prendre pour adapter un tel pavé. On opta donc pour une solution de rechange saugrenue : le premier film ne sera pas une adaptation directe du premier roman, mais une sorte de suite des 8 tomes, se déroulant après les évènements la saga entière. Une fois la quête du mythique Pistoléro Roland terminée dans les dernières pages du septième tome (le huitième et dernier livre raconte une aventure individuelle en flashbacks), le héros plus ou moins amnésique se retrouve dans une boucle temporelle et va devoir revivre sans fin les mêmes aventures, à nouveau à la recherche de la Tour. Cette supercherie a pour objectif de recycler les passages les plus mémorables des différents romans en les mélangeant de manière aléatoire et en oubliant leur chronologie. Le film propose donc un début de synthèse, une sorte de « best of, volume 1 » des aventures littéraires. Pas de quoi s’inquiéter : tout ce que le premier film n’a pas le temps de montrer ou d’expliquer sera recyclé et explicité en détails dans la série télévisée et dans les films suivants !

 

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Mauvais calcul : le film est tellement mauvais que la série télévisée et ses suites ont purement et simplement été annulées dès le premier weekend d’exploitation ! Sans réel point de départ ou conclusion, cet épisode pilote d’une série qui ne verra jamais le jour est l’œuvre hollywoodienne la plus brouillonne que l’on ait vu sur un écran de cinéma depuis belle lurette. Un incident industriel d’envergure et, en fin de compte, l’une des pires adaptations de l’œuvre de Stephen King à l’écran. Ceux qui ont vu Maximum Overdrive, Children of the Corn 4 et Carrie 2 : La Haine salueront l’exploit !

 

 

La voix off du prologue, bavarde, nous raconte que la Tour Sombre est un édifice magique situé au centre de l’univers. Elle empêche les forces du Mal (de grosses bébètes arachnéennes) d’y pénétrer. On nous dit également (sans prendre la peine de nous expliquer pourquoi) que « seul l’esprit pur d’un enfant peut la protéger ». Ça tombe assez bien puisque le film démarre chez le petit Jake Chambers (Tom Taylor) qui, suite à la mort mystérieuse de son père, est assailli de visions de la Tour et de vibrants cauchemars dans lesquels un mystérieux et menaçant « Homme en Noir » le harcèle. Le gamin, qui a vu plein de films, comprend vite que ses rêves sont réels. Il acquiert la capacité de voyager dans différentes dimensions au sein de notre univers par des portails bien pratiques, néanmoins protégés par des créatures à la solde de l’Homme en Noir. Dans un monde post-apocalyptique peuplé de créatures étranges et de résistants aux aguets, Jake rencontre Roland, un légendaire pistoléro qui vient lui aussi de perdre son père (assassiné par le méchant) et qui est en route pour la mythique Tour, qu’il a juré de protéger.

 

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Dans les romans, l’Homme en Noir était une créature maléfique, teigneuse et menaçante, presque aussi effrayante que le clown de « Ça ». Le scénario, qui a connu bien des moutures, fait preuve d’une totale incapacité à résumer ses objectifs et à décrire l’étendue de ses pouvoirs. Sorcier ? Scientifique occulte ? Frère de Gargamel ? Un peu tout ça ? Le saligaud est à la tête d’une armée de sbires aux faciès d’animaux (dissimulés pour une raison quelconque, sous des masques humains), trop colorés et ridicules pour qu’on les prenne au sérieux. Il kidnappe des enfants sur Terre (après avoir tué leurs parents), les torture et utilise leur énergie (leur « shine », comme dans Shining) afin de détruire la Tour. On nous explique encore que l’Homme en Noir (parfois prénommé Walter, ce qui ruine un tantinet son aura de mystère) est à la recherche du Pistoléro, son ennemi juré depuis la nuit des temps. Il hante les rêves de nos deux héros, mais est également capable d’apparaître en personne devant eux, soit pour les narguer, soit pour avoir avec eux de longues discussions sur la nature du Bien et du Mal. Ce que le film ne nous explique pas c’est pourquoi le méchant est à leur recherche si il sait pertinemment où ils se trouvent !… Ni pourquoi il peut, tantôt se matérialiser et se débarrasser lui-même de ses ennemis, mais se contente parfois d’apparaître en fantôme à la Obi-Wan Kenobi…

 

 

Le pauvre Matthew McConaughey, dont le sans-faute des 5 ou 6 dernières années s’arrête là, en est réduit à jouer un méchant de pantomime, à la coupe de cheveux ridicule digne d’un magicien de Las Vegas, frimeur comme pas deux, visitant New York en chuchotant aux personnes qu’il n’aime pas d’ « arrêter de respirer », les pauvres étant incapables de ne pas exécuter ses ordres. Ses motivations sont floues et l’étendue de ses pouvoirs reste très vague, tellement illimités qu’on ne comprend pas pourquoi il n’a pas gagné la partie depuis longtemps ! Mal dirigé, l’acteur en fait des tonnes, s’agitant en vain dans l’espoir d’insuffler du relief à un personnage écrit sans la moindre logique ou cohérence. Dans les premiers romans de son cycle, Stephen King prenait son temps avant de révéler l’allure et la nature du personnage. Nous comprenons mieux pourquoi…

 

 

Le pistoléro, personnage iconique inspiré de Clint Eastwood, réussit relativement mieux son passage à l’écran. Idris Elba, plus cool et nonchalant que jamais, en fait un héros charismatique et torturé, qui à l’instar de Lucky Luke, tire plus vite que son ombre ! Hélas pour lui, la durée réduite le confine à un rôle secondaire, simple faire-valoir d’un énervant gamin, vrai héros du film ! Les fans des romans auront mal pour leur personnage préféré, réduit à apparaître dans des scènes de comédie aux ficelles usées jusqu’à la corde, notamment lorsqu’il arrive à New York et s’étonne des folles inventions du monde moderne, comme les hot-dogs ou le coca-cola. Comme Crocodile Dundee en son temps !

 

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Le récit en tant que tel, foisonnant, n’est pas vraiment le problème. Mais le temps imparti contraint Nikolaj Arcel à adopter (au montage) un rythme brutal. Résultat : un enchaînement bordélique et illogique de scènes d’exposition, vidées de tout intérêt émotionnel et qu’aucun tissu connectif ne semble lier entre elles. Bizarrement, malgré sa durée réduite, The Dark Tower réussit l’exploit d’être terriblement répétitif, Roland et le gamin voyageant inlassablement d’une dimension à une autre, au sein d’un univers très cheap que nous n’aurons de toute façon jamais réellement l’occasion d’appréhender. Un monstre pénètre dans notre univers et les deux héros le combattent, mais nous ne comprendrons jamais ni comment ni pourquoi la bestiole arrive là, d’autant plus que cela n’aura aucune conséquence sur le reste du récit. Pourquoi l’Homme en Noir est-il si méchant ? Seule réponse : Parce que… Chaque assaut contre la Tour a des répercussions dans les différentes dimensions, y compris la nôtre. Elles se manifestent par des tremblements de terre et autres destructions à grande échelle. Mais ces différents mondes ne sont pas explorés et les endroits visités sont peuplés de survivants humains terriblement ennuyeux. Chaque nouveau personnage rencontré par le duo ajoute des éléments à l’intrigue par le biais des dialogues, sans que rien d’intéressant ne se produise à l’écran, si ce n’est une confusion terrible ! Ceux qui n’ont jamais lu les romans seront complètement paumés, s’imagineront qu’ils sont nuls et ne les liront jamais. Les fans, quant à eux, qui attendaient cette adaptation à gros budget depuis des lustres, seront frustrés de voir leurs bouquins préférés adaptés (ou trahis) avec un tel dédain. Ils se consoleront peut-être en comptant les références diverses à l’œuvre de King (Shining, Christine, It, Cujo, etc.) parsemées dans le film. Bravo Sony !

 

L’impression générale est de visionner un film qui n’est pas terminé et qui devrait être deux fois plus long. Sans parler de ce classement PG-13 uniquement destiné à faire du gringue aux enfants et adolescents. Visuellement, The Dark Tower tente de retrouver l’esthétique cheap et bariolée des récents films pour adolescents du style Hunger Games ou Divergente. Edulcoré à l’extrême, sans nuances, visuellement hideux, le film finit par ressembler davantage à L’Histoire Sans Fin ou au film Les Maîtres de l’Univers (avec Dolph Lundgren) qu’aux romans de Stephen King. Une fois de plus, une partie du blâme pourrait être attribuée aux visions-tests qui ont valu au film d’être remonté et fortement réduit, parce que jugé trop complexe par le public visé. Serait-ce pour cette raison que les scènes d’action, montées à la serpe, n’ont aucun impact et donnent mal au crâne ? Est-ce pour ça que le toujours excellent Jackie Earle Haley, dans le rôle d’un des lieutenants de l’Homme en Noir, apparait le temps d’un combat à mains nues, pour ensuite disparaître sans explication ? On imagine aisément qu’une version longue de ce fiasco doit traîner quelque part dans les tiroirs de Sony mais il y a de grandes chances pour qu’elle ne soit jamais dévoilée…

 

De toute évidence, Hollywood ne sait que faire de La Tour Sombre. On rêve néanmoins à une adaptation fidèle et adulte, sous la forme d’une longue série comme Game of Thrones. Mais les exécutifs de Sony, dégoûtés par l’expérience, leurs comptes dans le rouge, ne sont certainement pas prêts de relancer la machine de sitôt.

 

Grégory Cavinato

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