Actualité 2017… My Cousin Rachel

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(MA COUSINE RACHEL)

 

2017, de Roger Michell – UK

Scénario : Roger Michell d’après le roman de Daphné Du Maurier

Avec Rachel Weisz, Sam Claflin, Iain Glen, Holliday Grainger, Simon Russell Beale, Pierfrancisco Favino, Deano Bugatti et Bobby Scott Freeman

Directeur de la photographie : Mike Eley

Musique : Rael Jones

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rachel est rosse…

1830. Lorsque son cousin et gardien Ambrose, propriétaire terrien des Cornouaillles, meurt prématurément d’un mal mystérieux lors d’un séjour prolongé en Italie, Philip Ashley (Sam Claflin), 24 ans, soupçonne la nouvelle fiancée de ce dernier, Rachel (Rachel Weisz), de l’avoir assassiné. Bien que Philip hérite de l’intégralité des terres et des biens du défunt, Rachel arrive en Angleterre et s’installe dans la cossue demeure familiale pour une visite à durée indéterminée. Oubliant ses soupçons initiaux, Philip tombe immédiatement sous le charme envoûtant de la jeune femme. Mais quelles sont les véritables motivations de Rachel ? Est-elle une diabolique veuve noire ? Tente-t-elle d’empoisonner son hôte avec ses tisanes faites maison ? Ou bien est-ce Philip, paranoïaque, qui se fait des idées ?

 

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« Rachel, mon tourment »… C’est sur ces paroles que se conclut le nouveau film de Roger Michell (Notting Hill, Changing Lanes, The Mother, Venus…), adaptation du roman de Daphné Du Maurier (1907-1989). L’œuvre romanesque de l’écrivain avait auparavant inspiré deux grands cinéastes : Alfred Hitchcock à trois reprises : La Taverne de la Jamaïque (1939), Rebecca (1940) et Les Oiseaux (1963), mais également Nicolas Roeg pour son terrifiant Don’t Look Now (1973). Si le sud-africain Roger Michell, solide artisan au style un peu anonyme, n’est pas de cette trempe-là, il signe néanmoins une adaptation intéressante d’une œuvre cultivant volontairement l’ambigüité. A l’inverse d’Hitchcock ou d’un Guillermo Del Toro, qui auraient orienté le récit vers le fantastique gothique et le film d’atmosphère, Michell se concentre avant tout sur l’aspect mélodramatique au détriment du style. Adepte des récits gothiques se déroulant dans des grandes demeures victoriennes, Daphné Du Maurier avait pour particularité de ne jamais vraiment résoudre ses intrigues, préférant laisser ses personnages perdus, dans le doute, cultivant un goût pour le mystère qui a fait sa renommée. Cette ambigüité était d’ailleurs mise en avant dans la première adaptation de My Cousin Rachel, réalisée en 1952 par Henry Koster. A l’époque, Olivia De Havilland incarnait la troublante Rachel et un tout jeune Richard Burton, dans l’un de ses premiers rôles à l’écran, était Philip, une performance qui lui valut une nomination à l’Oscar du Meilleur Second Rôle Masculin. Une première version cinématographique qui, malgré une flagrante erreur de casting (De Havilland, bien trop maternelle et bienveillante) arrivait à jouer efficacement sur les zones d’ombre.

 

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L’ambiguïté est secondaire chez Roger Michell, qui a un autre objectif en tête. Alors que le roman, le film de 1952 (ainsi qu’un téléfilm de 1983 avec Géraldine Chaplin et Christopher Guard) jouaient avant tout sur le mystère, le réalisateur évacue très vite le moindre doute sur la nature du drame en faisant de Philip un être faible et misogyne, qui méprise les femmes dès sa plus tendre enfance sans même s’en rendre compte. A cet égard, la voix off de Philip placée en début de film décrit son éducation avec des termes qui ne prêtent à aucune confusion : « Les seules femelles auxquelles j’avais affaire étaient les chiennes. » Le fait que le personnage est incarné par un acteur particulièrement fade et sans charisme (Sam Claflin) joue bizarrement en faveur du point de vue du cinéaste. Il nous est beaucoup plus facile de douter de la santé mentale de ce Philip immature et exaspérant que de la version incarnée autrefois par le solide et viril Richard Burton, bien plus noble. Alors qu’en 1952, Burton et De Havilland étaient mis sur un pied d’égalité, cette fois, le personnage de Philip s’avère tellement navrant que tout suspense est vite évacué au profit d’une féroce critique sociale. Un parti-pris risqué mais payant, la démarche permettant à Roger Michell de transformer sa relecture en une étude de caractère fascinante et surtout, en un vibrant pamphlet féministe.

 

Une fois n’est pas coutume, c’est à un authentique film féministe que nous avons affaire. Le terme, très à la mode, est désormais employé à tort et à travers. N’importe quel gros blockbuster décérébré (Wonder Woman pour ne citer que lui) s’en réclame, sous prétexte qu’une actrice « badass » est à l’affiche. Et peu importe si ces films-là ne font que copier leurs formules sur des modèles 100% masculins !… Ici, Roger Michell décrit un microcosme presque entièrement masculin, composé d’individus (Ambrose, puis Philip, mais également leurs domestiques) méprisant ouvertement la gent féminine, comme pour se venger de son absence (leurs mères, ainsi que la première épouse d’Ambrose sont décédées prématurément). Les rares femmes présentes sur le domaine sont reléguées à un statut de faire-valoir ou de bibelot décoratif. C’est notamment le cas de la pauvre Louise (Holliday Grainger), brillante jeune femme promise à Philip, qu’il ignore allègrement du début à la fin du récit, comme si elle n’existait pas. Louise est d’ailleurs très vite évincée dans le cœur et dans le testament du « héros » dès l’arrivée de cette tornade prénommée Rachel ! Cette misogynie ordinaire s’avère effrayante dans son systématisme et pousse Philip à considérer Rachel, avant même de l’avoir rencontrée, comme un monstre, une scandaleuse aux sombres desseins qui veut simplement mettre la main sur sa fortune. Bien entendu, lorsque cette dernière arrive au château, la vérité est toute autre : Rachel est une femme forte, intelligente, sophistiquée, raffinée, farouchement indépendante et sexuellement libérée. Tout simplement inimaginable !…

 

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Contre toute attente, Philip tombe amoureux au premier regard, finissant même par léguer toute sa fortune à Rachel sans qu’elle ne lui ait rien demandé. Une idylle nait, laborieusement. De toute évidence, l’amour de Philip envers Rachel n’est qu’une illusion : il ne l’aime que lorsqu’il peut la posséder, la couvrir de bijoux, en faire son trophée, l’exhiber lors des soirées mondaines. Elle devient un objet destiné à flatter son égo mal placé. Seules la beauté et la grâce de Rachel le fascinent mais jamais il ne cherche vraiment à explorer sa personnalité. Il devient vite évident que l’indépendance et l’intelligence de la jeune femme le révulsent, menacent son égo de mâle dominant. Son amour envers elle n’est que le fruit de son propre orgueil, destructeur et injustifié. De cette romance factice, naît petit à petit une méfiance qui risque de se muer en violence.

 

Pour Rachel, Philip n’est qu’une passade, une sorte de chiot vaguement amusant, beau gosse mais tellement rustre et idiot qu’elle ne peut s’y attacher, malgré tous ses efforts. Après Ambrose, elle est une fois de plus déçue par un homme creux et immature dont elle devient la prisonnière, voire pire… la mère ou la bonne de substitution ! Conséquence : Rachel refuse d’épouser Philip après avoir couché avec lui et, comble de l’injustice, passe dès lors pour une manipulatrice castratrice ! Une scène clé résume parfaitement cette relation toxique : dans un cadre paradisiaque, une clairière fleurie dans une forêt ensoleillée, Rachel et Philip s’apprêtent à faire l’amour. Alors que nous nous attendons à une scène romantique et érotique en diable, c’est l’inverse que Roger Michell nous propose : Rachel, visiblement mal à l’aise, est dégoûtée par l’empressement de son amant. Et ce dernier, ridicule, la chevauche gauchement et termine sa petite affaire en quelques maigres coups de reins. Des ébats qui, à l’écran, s’apparentent à un viol…

 

Si les codes du suspense et du film de genre ne semblent pas intéresser le réalisateur, ce dernier se montre très habile dans la description de l’envenimement inévitable de cette relation de dépendance. Malgré le caractère rebutant de Philip, le film joue tout du long sur deux niveaux de lecture, suffisamment pour que Rachel et ses actions restent ambigus, dans une moindre mesure. Philip devient suspicieux et jaloux (Rachel est un peu trop proche à son goût d’un compte italien qui lui rend souvent visite…), se rendant malade à l’idée que son couple n’est pas parfait, soucieux du qu’en dira-t-on. Souffrant, Philip se persuade que Rachel l’empoisonne avec ses tisanes importées d’Italie et la soupçonne également de s’être débarrassée d’Ambrose de la même manière. L’émerveillement se mue en haine. Si le film commet une maladresse narrative durant son troisième acte (dévoiler inutilement l’homosexualité d’un personnage proche de Rachel, révélation qui lève définitivement le voile sur le secret de leur relation…), il s’avère néanmoins particulièrement perspicace sur la tyrannie du couple, sur les abus quotidiens faits aux femmes, sur l’intolérance crasse et l’incompréhension généralisée envers les esprits libres et marginaux et surtout, sur l’immaturité masculine.

 

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Bien plus énigmatique et sensuelle qu’Olivia De Havilland, Rachel Weisz, resplendissante, campe une femme au tempérament de feu, tantôt charmante tantôt inquiétante, toujours vulnérable et secrètement marquée par ses échecs sentimentaux passés. Que le doute subsiste sur les motivations du personnage malgré un script n’allant pas dans ce sens, est à mettre au crédit de cette actrice exceptionnelle. C’est bien simple, Rachel Weisz dévore l’écran ! Un exploit puisque le rôle de Rachel s’avère, en fin de compte, secondaire, le film épousant avant tout le point de vue de Philip. On en viendrait presque à fantasmer d’une version parfaite de My Cousin Rachel à l’écran, qui confronterait Rachel Weisz à Richard Burton…

 

Cette cuvée 2017 n’est peut-être pas le terrifiant thriller auquel on pouvait s’attendre. Laisser une plus grande part au mystère, confronter Rachel Weisz à un partenaire digne de ce nom n’aurait certainement pas déplu aux lecteurs de Daphné Du Maurier, dont le réalisateur trahit quelque peu l’esprit. Mais en tant qu’étude d’une société misogyne où la femme paie constamment les pots cassés de la frustration masculine, le film de Roger Michell, qui avait déjà traité de l’interdépendance (masculine) dans son méconnu Enduring Love (son meilleur film à ce jour) s’avère d’une justesse désespérante !

 

Grégory Cavinato.

 

 

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