Actualité 2017… Mother!

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2017, de Darren Aronofsky – USA

Scénario : Darren Aronofsky

Avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris, Michelle Pfeiffer, Kristen Wiig, Domhnall Gleeson, Brian Gleeson et Stephen McHattie.

Directeur de la photographie : Matthew Libatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une Baraque à Tout Casser

« Avant de voir Mother !, j’étais extrêmement perturbé par les opinions très sévères à son encontre. Beaucoup de gens semblaient vouloir définir le film de Darren, le mettre dans une boîte, découvrir son message et le condamner. Beaucoup ont paru se réjouir de la note « F » dont il a écopé sur Cinemascore, une distinction terrible, qu’il partage avec d’autres films réalisés par Robert Altman, Jane Campion, William Friedkin ou Steven Soderbergh. Après avoir eu la chance de voir Mother !, j’ai été encore plus dérangé par cette hâte à condamner. C’est pour cette raison que je voulais partager mes pensées. Les gens paraissaient assoiffés de sang, simplement parce que le film ne peut pas être interprété, qualifié aisément ou réduit à une description de deux mots. Est-ce un film d’horreur psychologique, une comédie noire, une allégorie biblique, une satire, une fable d’anticipation morale sur la dévastation de l’écosystème ? Peut-être un peu tout cela à la fois…Une œuvre d’art doit-elle être expliquée ? Mother ! est tellement tactile, si élégamment mis en scène et interprété. (…) Les bons films par de vrais metteurs en scène ne sont pas faits pour être décodés, consumés ou compris instantanément. Ils n’ont même pas pour but d’être aimés dans l’instant. Ils existent simplement parce que la personne qui les a réalisés avait besoin de le faire. » - Martin Scorsese.

 

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Cette réaction agacée d’un grand cinéaste qui en défend un autre, publiée dans le Hollywood Reporter, faisait suite à l’accueil critique mitigé ainsi qu’au rejet public qu’a connu le nouveau film de Darren Aronofsky dans les salles américaines. Dire que Mother ! n’a pas rencontré les faveurs du public est l’euphémisme de l’année ! Salles vides, critiques violentes, rejet en bloc de la radicalité de l’œuvre, un réalisateur obligé de s’expliquer et de justifier son audace dans la presse, Martin Scorsese à la rescousse…

 

Mais à quoi s’attendaient exactement les détracteurs du septième film de l’auteur de Requiem For a Dream, The Wrestler et Black Swan ? Pensaient-ils que la présence de Jennifer Lawrence en tête d’affiche garantissait un énième produit calibré à la Hunger Games ? Ce rejet en bloc démesuré pose de sérieuses questions sur l’état du film d’auteur à Hollywood. Certes, Mother ! est un film choquant, un uppercut… mais pas plus que certains films de Stanley Kubrick en leurs temps. Kubrick aurait-il encore sa place au sein du cinéma américain en 2017 ? Est-il encore possible d’innover, de faire preuve d’audace à Hollywood ? Est-il encore envisageable pour un réalisateur (même reconnu, comme c’est le cas d’Aronofsky), à l’heure où seuls les superhéros ornent encore les couvertures des magazines de cinéma, de ne pas rentrer dans le moule et de créer un film authentiquement dérangeant ? Vu le venin reçu par Mother !, il est permis d’en douter. L’art n’est-il pourtant pas là pour choquer, bouleverser, exaspérer, faire réfléchir et réagir? Plus à Hollywood, on l’on ne crée guère plus que des produits enrobés dans du papier-cadeau, où tout est fait pour que le consommateur se sente bien. Chaque détail d’un scénario est souligné à la truelle, surexpliqué pour que le spectateur (cet idiot) ne soit pas perdu. Toutes les réponses lui sont données pour qu’il n’ait pas à réfléchir. Si il se met à réfléchir, il ne sort pas de la salle pour acheter un deuxième seau de popcorn De toute façon, grâce à internet, il sait pratiquement tout de ces films-là avant même d’entrer dans la salle !

 

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C’est peut-être aussi ce que l’on reproche à Aronofsky : une préproduction et une promotion marquées par le mystère complet. Comment ose-t-il ? La nature de son film n’a pas été révélée avant sa sortie et nous n’avons eu droit pour seul matériel promotionnel qu’à un magnifique poster aux allures de fresque religieuse. Le spectateur n’avait donc pratiquement aucune idée de ce qu’il allait voir si ce n’est « une expérience à la Darren Aronofsky ». La star, c’est le réalisateur ! Une approche rafraîchissante mais totalement impensable et commercialement suicidaire de nos jours, où chaque étape de le conception d’un film est déflorée ad nauseam… Le problème, c’est que malgré la polémique, Mother ! n’en reste pas moins un sacré morceau de cinéma, provoc’, viscéral, dont les partis-pris radicaux et le mauvais goût sont entièrement assumés. Chef d’œuvre pour les uns, immondice prétentieux pour les autres, Mother ! fascine autant qu’il dégoûte. Aronofsky avait anticipé un accueil mitigé mais ne se doutait certainement pas de l’ampleur de la controverse qu’il allait déclencher. Revenant sur ce lynchage médiatique, le réalisateur s’est positionné dans le rôle du sale gosse irrévérencieux, très fier de cette œuvre crachée à la face d’un cinéma formaté à l’extrême.

 

« Je savais que le film serait victime d’assauts répétés très intenses. Je savais qu’il serait décortiqué, violenté, pendu sur la place publique, et j’étais super excité par tout ça. J’étais très enthousiaste à l’idée de faire un authentique film punk qui accoucherait d’un débat d’une telle ampleur. J’ai retenu les paroles de mon mentor, Stuart Rosenberg, qui me disait toujours que les mauvaises critiques font mal mais que les bonnes sont pires. Dans notre société actuelle ultra-connectée, on ne peut pas éviter les bons ou mauvais avis sur un film. Cela ne m’énerve pas, je le vis bien. Ça me motive au contraire. La peur pour moi relève davantage de cette société d’obsolescence programmée où un film peut devenir jetable, comme un hamburger McDonald, où vous balancez tout ça à la poubelle et deux heures après vous vous demandez « Qu’est-ce que je viens de voir déjà ? »»

 

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Pas d’inquiétude à ce sujet, les rares courageux s’étant risqués dans une salle projetant Mother ! ne sont pas près d’oublier le calvaire vécu par Jennifer Lawrence ! Radical, le film désarçonne par ses ruptures de ton destinées à nous plonger dans le même état d’inconfort fiévreux que la protagoniste principale, une Jennifer Lawrence qui est de quasiment tous les plans. Selon l’humeur, on pourra trouver le film angoissant (il recycle astucieusement quelques ressorts du film d’horreur), repoussant et malsain (gore et violent à souhait dans un dernier acte d’anthologie), subversif et gonflé (par les thèmes qu’il aborde), mais aussi carrément hilarant tant les calamités à répétition qui s’assènent sur la pauvre héroïne ne dépareilleraient pas dans un dessin-animé de Bip-Bip et Coyote. L’humour est féroce et d’une noirceur insondable, notamment lorsqu’il s’exprime par des gags visuels récurrents (un évier malmené par des dizaines de vandales) et par des assauts physiques évoquant de loin les mésaventures d’un Bruce Campbell dans la saga Evil Dead ! L’esprit satirique de Luis Buñuel à l’époque de L’Ange Exterminateur n’est jamais très loin mais, abreuvé de nombreuses références, le film adopte également certaines figures stylistiques issues de films de maisons hantées, notamment le méconnu Shock (Les Démons de la Nuit), dernier film du grand Mario Bava.

 

Un poète (Javier Bardem) et sa femme (Jennifer Lawrence), sortes d’Adam et Eve des temps modernes, sont réunis dans un lieu unique : leur grande maison abandonnée au beau milieu de nulle part, dans un champ de blé qui semble s’étendre à perte de vue. Leurs noms ne sont jamais mentionnés, un indice qui suggère que nous sommes dans une « autre réalité ». Il est en mal d’inspiration. Elle restaure la maison de fond en comble. Le monde extérieur ne semble pas exister. Prisonnière dans sa propre demeure, Jennifer Lawrence n’a pas d’autre endroit où se réfugier et ses tâches domestiques (plomberie, peinture, etc.) semblent sans fin, comme dans une version terrifiante de la comédie Une Baraque à Tout Casser (The Money Pit) avec Tom Hanks. Pendant que sa muse trime, le poète ne lève pas le petit doigt, si ce n’est pour ouvrir la porte à des invités malpolis, arrivés à l’improviste. Le premier est un vieux médecin égaré et souffrant (Ed Harris) qui prend la maison du couple pour un hôtel. Si le poète se montre très accueillant, sa femme affiche immédiatement sa méfiance. Ed Harris va-t-il se révéler être le serpent dans le Jardin d’Eden?

 

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Dès l’arrivée de l’étranger, l’existence tranquille du couple et l’équilibre régnant dans la maison sont bouleversés. L’intrus prend ses aises et invite le reste de sa famille à le rejoindre : son épouse (Michelle Pfeiffer), véritable garce du style grande bourgeoise, affichant d’emblée son mépris pour la maîtresse de maison, et leurs fils. Tout ce petit monde est bientôt rejoint par une ribambelle d’admirateurs de l’artiste, éléments perturbateurs et envahissants qui tissent avec le poète d’inquiétants liens affectifs. Ce dernier est immédiatement flatté par la déférence de tous ces invités, tandis que sa muse, ignorée de tous, est réduite à jouer les hôtesses récalcitrantes. « I hate people when they’re not polite » chantait David Byrne dans la chanson Psycho Killer des Talking Heads. La pauvre Jennifer est confrontée au même problème : une horde de malotrus sans scrupules, bruyants, grimaçants, destructeurs et hystériques, violent son intimité, bien décidés à semer la discorde dans le couple et à retourner la maison sans dessus dessous. Quand le poète retrouve enfin l’inspiration et que sa femme révèle qu’elle est enceinte, les choses prennent une tournure absolument imprévisible. Nous tairons ici cet instant où Mother ! prend une toute autre direction, culminant dans une séquence si brutale qu’elle risque de déranger même ceux qui sont entièrement acquis à la cause du réalisateur… On parle souvent d’acteurs et d’actrices se mettant en danger au point où c’est devenu un cliché. Mais ce que subit la fragile Jennifer Lawrence dans le troisième acte de Mother ! relève pratiquement de l’inédit à l’écran. Et nous souffrons avec elle…

 

Le film débute comme une pièce de théâtre minimaliste à la Harold Pinter où Aronofsky illustre avec une mise en scène d’une grande précision (séquences en caméra portée, abondance de plans-séquences) l’adage « l’enfer, c’est les autres ». Il vire ensuite vers un étouffant huis-clos surpeuplé, sorte de film de guerre hallucinant en vase clos. Les prouesses techniques et les idées folles s’accumulent, un peu comme dans le récent High-Rise de Ben Wheatley. Le film entier est présenté du point de vue subjectif de son héroïne, son doux visage souvent cadré en gros plan afin de montrer l’angoisse l’envahir. Chaque geste, chaque coup donné dans une porte, chaque pas sur le parquet, chaque soubresaut de la machine à lessiver, chaque ampoule qui éclate est amplifié par l’absence totale de partition musicale, l’idée étant de donner à cette maison qui saigne et qui souffre, une vie propre. Le sound design, comme dans Répulsion de Polanski ou Eraserhead de David Lynch, est un personnage à part entière, indispensable à la narration.

 

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Ceux qui ont vu The Fountain savent qu’Aronofsky aime une bonne métaphore. Dans Mother !, tout y passe : la Création du monde (le titre renvoie également à « notre mère, la Terre »), la religion, l’histoire, les médias, la politique sexuelle du couple, l’effritement de la civilisation, l’effondrement de notre éco-système, la créativité elle-même… Aronofsky n’utilise pas cette intrigue initiale aux contours bibliques comme moteur du récit, mais plutôt comme un point de départ. Mother ! a beaucoup plus à proposer qu’une simple analogie du Sacré ou que le basculement d’une jeune mère dans la schizophrénie. Typiquement aronofskien dans sa démesure dramatique, Mother ! permet une fois de plus au réalisateur d’explorer les thématiques essentielles de sa filmographie (Dieu, l’amour, la mort, des personnages au bord du gouffre) tout en sortant de sa zone de confort pour illustrer par une allégorie désabusée que le processus artistique est un acte de vampirisme destructeur et égoïste, d’une violence psychologique extrême. Le culte de la célébrité en prend également pour son grade ! Javier Bardem représente la part créative et irresponsable de l’esprit, tandis que Jennifer est la muse mais également la voix de la raison, tentant sans succès de rester saine d’esprit face à l’insidieux chaos qui s’installe. L’écrivain égoïste délaisse ses obligations de mari et de père au profit de son œuvre et de sa célébrité. L’épouse est abusée et exploitée par son mari qui en extrait son inspiration artistique, quitte à la détruire… Un cas de figure qui semble s’être répété sur le tournage puisque Darren Aronofsky, réputé pour se montrer très dur envers ses acteurs, n’a pas hésité à pousser l’actrice (qui était également sa compagne) à bout, comme l’avait fait Stanley Kubrick avec Shelley Duvall sur le tournage de Shining.

 

Avec son statut de superstar glamour et oscarisée, dont le moindre geste est épié par la presse people, Jennifer Lawrence, qui n’a jamais été plus convaincante et fragile qu’ici, s’avérait un choix logique pour incarner cette victime de la violence et autres aléas de la célébrité. Les fans veulent « posséder » leurs idoles. Ceux qui envahissent la maison du poète sont là pour emporter des morceaux de lui. Aronosfsky les représente comme des vautours attendant la naissance du bébé derrière la porte de la chambre. Lorsque Jennifer Lawrence tente de les expulser, ils se révoltent et deviennent violents, la traitant comme un vulgaire morceau de viande dont ils peuvent disposer comme ils veulent. Exactement comme des cinéphiles mécontents de la nouvelle œuvre d’un réalisateur admiré ou comme l’Humanité toute entière quand elle maltraite la planète. Comme métaphores, on ne fait pas plus limpide.

 

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Aronofsky a créé une œuvre inclassable, une descente aux enfers nihiliste, pleine de colère, moitié ode à la création, moitié révolte contre les abus et les frustrations qu’elle implique. La démonstration est grandiloquente, n’évite pas quelques lourdeurs, à commencer par certains dialogues répétitifs et inutiles. Il est vrai qu’Aronofsky, réalisateur virtuose à l’égo surdimensionné, ne fait jamais dans la dentelle. Mais quoi qu’on en pense, Mother ! est la nouvelle démonstration que son auteur reste l’un des cinéastes majeurs de sa génération, ainsi qu’un formaliste hors pair et un formidable directeur de comédiens. Un des rares à rester entièrement libre de faire ce qu’il veut. Ceux qui se plaignent que le cinéma ne propose jamais rien de nouveau (comment leur en vouloir ?) seront aux anges… à moins que, traumatisés par ce que subit J-Law à l’écran, ils ne se précipitent en pleurant dans la salle voisine projetant Transformers 5

 

Grégory Cavinato

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