Actualité 2017… Le Fidèle

Lefidele_HRLE FIDELE

 

2017, de Michaël R. Roskam

Scénario : Thomas Bidegain, Noé Debré et Michaël R. Roskam

Avec Matthias Schoenaerts, Adèle Exarchopoulos, Eric De Staercke, Jean-Benoît Ugeux, Nabil Missoumi, Thomas Coumans, Nathalie Van Tongelen, Sam Louwyck, Stefaan Degand et Fabien Magry

Directeur de la photographie : Nicolas Karakatsanis

Musique : Raf Keunen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un Homme et une Femme, 50 Ans Après…

 

Lorsque Gino, dit « Gigi » (Matthias Schoenaerts) rencontre Bénédicte, dite « Bibi » (Adèle Exarchopoulos), c’est la passion immédiate. Totale. Incandescente. L’un ne peut vivre sans l’autre. Lui aime son côté maternel et rassurant. Elle aime ses cicatrices et sa part d’ombre. Car Gigi a un secret, de ceux qui mettent des vies en danger : il est braqueur de banques et de fourgons blindés. Et son gang est activement recherché par les autorités. Dès lors, Gigi et Bibi (qui accepte la situation) vont se battre envers et contre tous, contre la raison, contre le bon sens et contre leurs propres failles afin de rester fidèles à leur amour inconditionnel.

 

« Le Fidèle » du titre c’est Gigi, qui se bat pour préserver son couple mais c’est surtout le réalisateur Michaël R. Roskam. Fidèle à ses thèmes de prédilection (la rage de vivre de jeunes gens instables et bouillonnants), à un acteur fétiche magnétique, à un style coup de poing fait d’images se situant entre les bleutés urbains de Michael Mann et la violence froide de William Friedkin, le tout dans un environnement mi-francophone / mi-flamand qui reflète la topographie sociale et linguistique du Bruxelles d’aujourd’hui. Fidèle encore à quelques obsessions personnelles : suite à un trauma d’enfance, Gigi a une peur panique des chiens, une phobie que l’on retrouvait dans les deux premiers films du réalisateur. Comme Jacky (anti-héros de Rundskop, déjà interprété par Schoenaerts) et Bob (Tom Hardy dans le mésestimé The Drop), Gigi est lui-même un chien sauvage qui doit être apprivoisé, dressé, qui doit apprendre à avoir foi en l’affection qu’il reçoit. La différence c’est que Gigi se soumet totalement à l’affection de sa bien-aimée, le réalisateur insistant sur le fait que l’amour véritable  n’est pas simplement quelque chose que l’on donne et que l’on reçoit, c’est aussi un acte de soumission. C’est là toute l’essence de la relation entre Gigi et Bibi. Mais malgré la solidité du couple, le gangster va peu à peu devenir la chose qu’il craint et qu’il déteste, n’en prenant conscience que bien trop tard.

 

B9713116690Z.1_20170908150605_000+GNR9OA3Q6.1-0

 

Inspiré de l’univers fascinant et terrifiant des gangs belges des années 80/90, un milieu tantôt glamour, tantôt glauque et anxiogène, Le Fidèle calque son personnage principal sur le gangster belge n°1, Patrick Haemers. Loin du voyou stéréotypé ou de la bête meurtrie de Rundskop, Gigi, comme son modèle, est élégant et raffiné. Sa voix est calme et posée, sa fragilité aussi apparente que sa force. Il est également puéril et dynamique comme un adolescent, animé uniquement par l’amour et l’adrénaline, jamais méchant ni calculateur. A noter que les producteurs de Savage Films prévoyaient il y a quelques années de porter à l’écran les mésaventures de Haemers. La ressemblance physique évidente de Matthias Schoenaerts avec ce dernier (grand blond baraqué au regard bleu perçant dont transpire une douceur et une certaine féminité) n’est donc pas un hasard ! Si Haemers sert d’inspiration première, l’acteur, plus intense que jamais, incarne Gigi comme une sorte de double « positif » du torturé Jacky de Rundskop. Malgré ses méfaits, Gigi est un personnage heureux et insouciant, un malfrat sympathique et attachant rappelant celui que jouait Jeff Bridges dans Le Canardeur. Bibi, elle, n’a rien d’une Denise Tyack (l’épouse de Haemers, souvent considérée comme sa complice, voire l’instigatrice de ses méfaits) puisqu’il s’agit d’une jeune femme solaire et naïve, perpétuellement en quête d’une dose d’adrénaline (elle est pilote de course), ignorant dans un premier temps les activités criminelles de son amant, puis lui pardonnant très (trop?) vite ses offenses. Plus mature que son compagnon, Bibi est obligée de grandir pour deux, d’être la plus responsable quand les choses tournent mal. Alors que Gigi s’enfonce dans un cercle vicieux de violence et d’ennuis judiciaires, Bibi perd peu à peu le grain de folie qui l’animait au début de leur rencontre. La différence d’âge entre les deux acteurs (39 ans pour lui, 23 pour elle) fonctionne bien dans le cadre de cette relation.

 

L’art consommé de la mise en scène dont fait preuve le réalisateur lui permet de nous faire oublier les nombreux défauts d’un film qui, à la sortie de la vision de presse, a été qualifié presque unanimement de « raté », voire d’ « embarrassant » par nos collègues journalistes, la plupart gênés par la naïveté et le premier degré du scénario et de cette histoire d’amour improbable. « Rundskop 2 mais en moins bien », entendait-on. On parlait également d’une flagrante incongruité linguistique : faire parler la française Adèle Exarchopoulos en flamand est une idée qui ne fonctionne guère, aux résultats beaucoup plus mitigés que lorsque Marion Cotillard prenait un accent wallon déjà pas piqué des hannetons dans Deux Jours, une Nuit… Certains regrettaient le choix (sans doute trop évident) d’Adèle Exarchopoulos, le jeu limité de la jeune actrice étant susceptible d’exaspérer et le recours systématique à sa nudité généreusement affichée n’étant pas loin de devenir un cliché, elle qui joue peu ou prou le même rôle depuis La Vie d’Adèle, que ce soit dans Éperdument ou dans Orpheline. Ce serait oublier un peu trop vite que la personnalité exaspérante de cette actrice à la mode, son phrasé rauque, son « parler jeune » à la grammaire approximative, son côté turbulent à la limite de la vulgarité collent parfaitement à son personnage inconséquent, passionné et déterminé à défaut de toujours faire les bons choix. Pas de doute là-dessus, Adèle Exarchopoulos, qu’on l’aime ou qu’on la déteste, est bien la « nouvelle Béatrice Dalle » du cinéma français.

 

maxresdefault

 

Le Fidèle a néanmoins de beaux restes et ne nous a pas tant fait l’effet d’un ersatz de Rundskop que son complément logique, les deux formant un diptyque cohérent. Si le nouveau film de Michaël Roskam déçoit ou divise, c’est peut-être principalement par rapport à la réussite indéniable de ce grand frère supérieur. Certes, Le Fidèle est raté à de nombreux égards. Mais Michaël R. Roskam est un réalisateur talentueux que nous avons envie de soutenir. La clé susceptible de réhabiliter ce troisième film aux yeux des sceptiques est de l’envisager comme un hommage vibrant à l’œuvre de Claude Lelouch, influence revendiquée par le réalisateur qui souhaitait créer « la rencontre entre Heat et Un Homme et une Femme », avec Gigi et Bibi en Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée des temps modernes. Ces amoureux tragiques chabadabadesques évoquent les couples formés par Lino Ventura et Françoise Fabian dans La Bonne Année, Jean-Paul Belmondo et Annie Girardot dans Un Homme qui me plait, Jacques Dutronc et Marlène Jobert dans Le Bon et les Méchants… Loin des modes, Le Fidèle n’est pas guidé par une intrigue mais par les sentiments, se situant au carrefour du film noir et d’action américain (une scène de braquage de convoi sur une autoroute, filmée en plan séquence, restera gravée dans les mémoires) et du polar à la française façon Lelouch, versant dans sa dernière partie (la plus controversée) dans le grand mélodrame larmoyant, avec ce que cela comporte de naïveté et d’étranges libertés narratives. Pourquoi Bibi pardonne-t-elle tant à Gigi ? Pourquoi ne tente-t-elle jamais de lui faire entendre raison, de le changer? Seule réponse possible : par amour ! Parce que l’amour fou n’a, par définition, aucun sens ! Roskam ne juge pas ses personnages et nous demande – démarche risquée – d’en faire de même, de les aimer autant qu’ils s’aiment. Pas de doute sur la démarche : tout ça est naïf en diable, romantique à souhait, horripilant à petites doses… mais souvent beau comme du Lelouch !

 

« Seriez-vous prêt à vous battre pour quelque chose qui est perdu d’avance ? » demande le slogan sur le poster du film, récit d’un amour voué à l’échec dès le départ… Avec son romantisme affiché en étendard, Michaël Roskam donne la corde pour se faire pendre et risque bien d’être lui-même confronté à ce dilemme face à un accueil critique que l’on prévoit assez froid. L’accueil public, lui, dépendra de sa volonté à se laisser bercer dans ces conventions toutes lelouchiennes, à pardonner les défauts et les moments gênants pour embrasser les élans lyriques, à laisser son cynisme (voire sa logique) au vestiaire. Mais à bien y réfléchir, la démarche du réalisateur, pour le meilleur et pour le pire, est d’une cohérence totale avec la personnalité de ses héros : désespérément romantique tout en se moquant bien du qu’en dira-t-on ! En ce sens, Roskam reste (avec Fabrice Du Welz et son brillant Alléluia) le réalisateur le plus viscéral, honnête et cohérent que la Belgique ait vu depuis longtemps. Fidèle à lui-même, à ses obsessions, à une certaine idée d’un cinéma révolu. Certains ne retiendront du Fidèle que ses évidentes faiblesses d’écriture, ses incohérences et autres fautes de goût. Nous préférons saluer la démarche gonflée d’un réalisateur précieux et « old-school », plus préoccupé par l’exaltation d’un cinéma « total » qu’à l’idée de plaire aux critiques de cinéma !

 

Grégory Cavinato

Cet article est paru en exclusivité sur Cinergie.be

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>