Actualité 2017… Cargo

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2017, de Gilles Coulier – Belgique

Scénario : Gilles Coulier et Tom Dupont

Avec Sam Louwyck, Wim Willart, Sébastien Dewaele, Chiel Van de Vyvere, Roland Van Campenhout, Josse De Pauw et Koen De Sutter

Directeur de la photographie : David Williamson

Musique : Liesa van der Aa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Trois Frères : Le Retour

 

Le chalutier de Léon Broucke (Roland Van Campenhout) navigue dans les eaux glacées de la Mer du Nord un soir de tempête lorsque le vieux capitaine tombe à la mer. Son fils Jean (Sam Louwyck) arrive trop tard et ne peut rien faire. Léon se retrouve plongé dans un profond coma avant de succomber à ses blessures. Jean a des doutes sur la nature du drame : s’agit-il d’un accident ou son père s’est-il jeté à l’eau ? Les trois fils de Léon sont réunis par le drame qui envenime leurs conflits. Jean, l’aîné, veuf et père célibataire d’un gamin de 8 ans, est pêcheur comme son père, second sur le chalutier. Il se retrouve avec une énorme dette et une entreprise familiale en faillite. Francis (Wim Willaert), le cadet, est tiraillé entre sa famille et une relation homosexuelle qu’il n’ose avouer à personne. William (Sébastien Dewaele), le benjamin, sort tout juste de prison. Rejeté par ses deux aînés mais favori de son père, il a beaucoup de mal à échapper à son passé criminel. Jean tente tant bien que mal d’assurer un avenir à son fils, notamment en devenant routier, puis en transportant illégalement des migrants sur son bateau. Mais, la mort dans l’âme, il est bientôt obligé de mettre le chalutier en vente suite au refus catégorique de la banque de lui accorder un nouveau prêt. Pour lui venir en aide, croyant bien faire, William emprunte une importante somme d’argent à une famille de mafieux, sans se soucier des conséquences.

 

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Trois frères qui ne se parlent pas réunis, endettés suite à la mort d’un parent, puis forcés de s’entraider afin d’offrir un avenir décent à l’enfant de l’un d’entre eux ? Oui, Cargo s’apparente de prime abord à une version flamande de la comédie culte des Inconnus ! Mais la comparaison s’arrête là parce que cette fois, l’humour est resté confiné en cale sèche ! Gilles Coulier nous offre une œuvre austère et tellement misérabiliste qu’elle ferait passer Rosetta pour La Soupe aux Choux ! Comme nous allons vite nous en rendre compte, Sam Louwyck n’est pas Didier Bourdon…

 

Pratiquement inédit à l’écran, le monde des pêcheurs de chalutiers de la Mer du nord (le récit se déroule à Oostende) est décrit comme un microcosme à la Victor Hugo, lugubre, rude et exclusivement masculin (le film ne comporte pas le moindre rôle féminin), parcouru par des personnages taiseux et sombres, qui semblent survivre plus qu’ils ne vivent. Pas de passion, pas d’amour, pas de culture, pas de hobbys… Ils fixent le sol de leurs regards las, plongés dans un no man’s land affectif qui pèse lourd. Trop lourd. Un état de fait reflété dans l’allure des frères Broucke : trois gueules cassées portant de longues barbes sales et des vêtements fatigués, qui trimballent en permanence toute la misère du monde sur leurs épaules.

 

Lors du premier acte, on redoute de devoir rejeter ce Cargo en bloc tant le premier film de Gilles Coulier tutoie le ridicule. Les deux co-scénaristes accumulent les erreurs d’écriture inhérentes aux premiers films et empruntent de nombreuses pistes narratives qu’ils abandonnent totalement en cours de route. C’est le cas du thème des migrants, évoqué brièvement de façon maladroite et opportuniste et qui n’a pas la moindre incidence sur le reste du récit. La caractérisation physique des protagonistes (principaux ET secondaires) se fait au marteau-piqueur. Effet d’accumulation oblige, on ne peut s’empêcher de soupirer (ou de s’esclaffer selon l’humeur) à chaque fois qu’entre en scène un nouveau frangin barbu jusqu’au nombril et qui tire une tête d’enterrement ! Même le père comateux, sur son lit de mort, porte une longue barbe de clochard et un gros pull de laine ! Pour la subtilité, passez votre chemin ! Les acteurs, Wim Willart en particulier, ne déméritent pas mais sont constamment coincés dans un agaçant registre de non-jeu qui confine à l’abstraction. Cargo rate complètement cet équilibre nécessaire à l’empathie et tous les personnages semblent absolument irrécupérables. Noir c’est noir. Alors, reste-t-il un espoir ?…

 

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Pas vraiment. Une fois les enjeux de chaque frère exposés clairement, le réalisateur reprend les commandes de son récit et tente de nous intéresser à leurs destins par le biais de leur affection commune pour leur fils et neveu, le petit Vico. Le jeune Chiel Van de Vyvere (et sa bouille de zinneke tristounet) incarne ce gamin anéanti par la mort de son grand-père adoré, sa seule bouée affective. Vico ne sait comment gagner l’affection de son père, sévère et distant. Le gamin devient (bien malgré lui, comme dans Les Trois Frères) le catalyseur qui va permettre à Jean, Francis et William de se retrouver. Dès lors, la caractérisation problématique de ces trois frangins pratiquement identiques (ils ont juste des problèmes différents) a au moins un avantage : lorsque l’un d’entre eux émet un léger sourire, la rareté de l’évènement décuple sa force. C’est notamment le cas lors d’une scène très tendre dans laquelle Jean, Vico et William se lancent du poisson frais sur le pont du bateau. Malgré leurs ressentiments, les trois frères s’aiment et s’apprécient mais s’avèrent absolument incapables de l’exprimer verbalement. C’est par le biais de Vico qu’ils vont y arriver. Pour autant, le réalisateur n’arrive jamais à NOUS les faire aimer.

 

Cargo n’arrive jamais à se débarrasser de clichés embarrassants, inhérents à un cinéma belge qui se prend une fois de plus bien trop sérieux, engoncé dans des lieux communs et un manque de nuances réellement gênants. L’idée d’apporter une note d’espoir au sein d’une famille au précipice de la destruction par le biais d’un enfant, est un concept porteur d’espoir assez bien vu. Mais encore faudrait-il nous rendre le reste de ses membres un tant soit peu intéressants. Las, malgré un décor et un métier très peu vus au cinéma, c’est un misérabilisme post-dardennien qui plombe toute l’entreprise. Le port d’Oostende et ses chalutiers sont le terrain de nombreux drames insoupçonnés et l’on espère que d’autres cinéastes se pencheront dessus avec un peu plus de subtilité. Dans le même style, nous vous conseillons Sea Fog : Les Clandestins (2015), de Shim Sung-bo, chef d’œuvre du cinéma coréen qui mélange réalisme forcené et drame humain avec une grâce infinie et une puissance exceptionnelle. Cargo, c’est évident, ne lui arrive pas à la cheville.

 

On sent néanmoins qu’avec davantage de rigueur dans l’écriture et en abandonnant ces figures obsolètes ridicules qui semblent hanter de nombreux jeunes réalisateurs belges ignorant tout de la nature humaine, Gilles Coulier est sur la bonne voie. Il ne manque finalement pas grand-chose à Cargo pour faire un bon film. Les éléments sont là, ils attendent d’être utilisés sans gros sabots. Au cuisinier de tenter de nouvelles recettes ! Parce qu’en l’état, ce Cargo manipulateur, déprimant et bêtement larmoyant laisse un sale arrière-goût en bouche et l’envie irrépressible d’aller voir Les Tuche 2 !

 

Grégory Cavinato

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