Actualité 2017… Au Revoir là-haut

196053.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxAU REVOIR LA-HAUT

 

2017, de Albert Dupontel – France

Scénario : Albert Dupontel, d’après le roman de Pierre Lemaître

Avec Nahuel Pérez Biscayart, Albert Dupontel, Laurent Lafitte (de la Comédie française), Niels Arestrup, Mélanie Thierry, Emilie Dequenne, Héloïse Balster, Michel Vuillermoz, Philippe Uchan, André Marcon, Philippe Duquesne et la voix de Denis Podalydès.

Directeur de la photographie : Vincent Mathias

Musique : Christophe Julien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La beauté des laids…

 Sortir le cinéma français de sa léthargie : voilà ce que tente de faire Albert Dupontel depuisson premier film, Bernie, en 1996, à l’époque où il était surtout connu pour éructer ses one-man shows. Mouvements de caméra aériens, gags anarchiques, abolition du politiquement correct… Dupontel fait partie de cette génération de cinéastes gentiment anarchiques apparus au milieu des années 90 dans l’espoir (vain ?) de secouer le cocotier du cinéma national avec un brin de provocation et une énergie folle. Si ses confrères Gaspar Noé, Matthieu Kassovitz et Jan Kounen ont fait illusion pendant quelques temps, leurs carrières respectives ont pris du plomb dans l’aile. Mais Dupontel, avec ses comédies criardes aux budgets discrets, est toujours resté sur le devant de la scène. Le Créateur (1999), Enfermé Dehors (2006), Le Vilain (2009) et 9 Mois Ferme (2013) ont suivi Bernie, toujours dans la même veine : du « cartoon social » avec des héros qui se prennent des coups de pelle dans la tronche et de grandes doses de vitriol. Inspiré par la bande dessinée, par les cartoons de Tex Avery et par l’humour absurde des Monty Python (Terry Jones et Terry Gilliam sont apparus dans ses films), Dupontel se sert du cinéma afin de faire le portrait d’une ribambelle de marginaux auxquels la société refuse obstinément de faire une place et qui finissent par imposer leur propre loi. Ses anti-héros sont la plupart du temps des hurluberlus déclassés, hirsutes, hébétés et sans le sou, parfois dangereux, qui parlent trop vite, gueulent trop fort et se prennent des gamelles d’anthologie. Ces gens-là, Dupontel les surnomme « les gens aux physiques flous », éternels boucs-émissaires d’une société qui les broie, les ignore et les abrutit…

 

018270

 

En parallèle de sa carrière d’acteur, au cours de laquelle il a su se montrer tour à tour intense (Irréversible), physique (La Proie), caustique (Le Bruit des Glaçons) ou émouvant (Deux Jours à Tuer), Dupontel s’est imposé comme un cinéaste à part entière, à la personnalité unique dans le paysage français, très peu intéressé par le star-system et les Césars, mais dont chaque pièce de la filmographie forme un tout cohérent. Un peu voyou, revendiquant le droit à être grotesque tout en restant poétique, Dupontel fait preuve d’un mauvais esprit réjouissant, animé par une cinéphilie galopante et par un sens viscéral de la justice sociale.

 

Au Revoir là-haut, son sixième film, se présentait à première vue comme un projet à part : l’adaptation d’un best-seller signé Pierre Lemaitre, Prix Goncourt en 2013. Première superproduction, première plongée dans un univers qui n’est pas le sien, fresque historique de deux heures (ses films précédents restaient sous la barre de l’heure trente)… la nature et le modèle commercial d’Au Revoir là-haut auraient pu forcer le cinéaste à mettre de l’eau dans son vin. Heureusement, il n’en est rien. Si Dupontel sort de sa zone de confort, c’est pour mieux transposer son style grand-guignol et ses angoisses à l’univers de l’écrivain, auquel il apporte ses obsessions visuelles fulgurantes (travelings penchés filmés au grand angle, caméra en mouvement, plans séquences, plongées et contreplongées…), sa maîtrise du cadre, son humour trash et un trombinoscope gratiné, digne de ses films précédents. Pas de doute : Au Revoir là-haut est à 100 % un film d’Albert Dupontel, animé par les mêmes colères. La seule différence est le budget pharaonique et l’ambition démesurée, nécessaires afin de recréer les champs de bataille de la Grande Guerre et de reconstituer le Paris des années 20.

 

au-revoir-la-haut-photo-slider

 

Aux derniers jours de la Première Guerre Mondiale, deux Poilus, Édouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) et Albert Maillard (Dupontel en personne) se sauvent mutuellement la vie sur le champ de bataille. Si Albert n’est qu’un modeste comptable hypersensible, Edouard est issu de la haute bourgeoisie, fils du patriarche Marcel Péricourt (Niels Arestrup), influent et richissime industriel qui règne sur la vie politique parisienne et qui a toujours rejeté la personnalité fantasque de son fils, dessinateur et homosexuel. Edouard est parti à la Guerre sur un coup de tête, suite à une dispute avec son père qui le prend pour un bon à rien. Le 9 novembre 1918, Albert est témoin d’un crime : le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte de la Comédie française, odieux à souhait), aristocrate arriviste qui veut gagner ses galons de capitaine, parvient à lancer une dernière offensive en faisant croire que les Allemands, qui attendent pourtant calmement l’Armistice comme les Français, ont tué deux de ses hommes. Albert a compris que c’est son lieutenant qui leur a tiré une balle dans le dos. Pendant l’offensive, Pradelle, démasqué, pousse Albert dans un trou d’obus. Ce dernier se retrouve enterré vivant face à une tête de cheval mort. In extremis, Édouard sauve Albert d’une mort atroce au prix de sa défiguration par un éclat d’obus.

 

Alors qu’Edouard se shoote à la morphine dans un hôpital, Albert, traumatisé, devient paranoïaque. A leur sortie de l’hôpital, Edouard invente un stratagème pour faire croire à sa famille qu’il est mort au combat et endosse l’identité d’un soldat mort qui n’avait pas de famille. Démobilisés, les deux amis font face à l’incapacité de la société française de leur ménager une place. Ils retournent à Paris où ils subsistent tant bien que mal de menus larcins. D’abord suicidaire et vivant caché, Edouard, dont le bas du visage est atrocement mutilé, se met à façonner de magnifiques masques en papier mâché qui lui permettent de mieux supporter sa monstruosité. Il invente une combine pour se venger de l’ingratitude de l’État et met au point une escroquerie consistant à exploiter une des valeurs les plus en vogue de l’après-guerre : le patriotisme ! Edouard dessine et vend des monuments aux morts fictifs aux municipalités. Albert distribue leurs superbes catalogues et empoche l’argent avant de disparaître…

 

De son côté, Pradelle profite des nombreux morts inhumés dans des tombes de fortune sur le champ de bataille pour signer un juteux contrat avec l’État, qui prévoit de les inhumer à nouveau dans des cimetières militaires. Pradelle vend en fait aux collectivités des cercueils remplis de terre et de cailloux, voire de soldats allemands. En vue d’intégrer la famille Péricourt et d’avoir accès à sa fortune, l’ordure épouse Madeleine (Emilie Dequenne), la sœur d’Edouard. Le destin et un grand désir de vengeance vont rapprocher Edouard de sa famille, notamment de son père qui, rongé par les remords, vit très mal sa disparition.

 

097133

 

On pense évidemment beaucoup à Un Long Dimanche de Fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet, qui partage avec Au Revoir là-haut son ampleur, une époque, des scènes guerrières épiques dans les tranchées, des seconds rôles cocasses et un interprète (Dupontel lui-même). Mais Au Revoir là-haut est un film supérieur à bien des niveaux, moins académique, une épopée feuilletonnesque foisonnante faite d’intrigues et de sous-intrigues où se mêlent la Grande Guerre, le bruit et la fureur, les grands capitaines d’industrie, la haute fonction publique, des escrocs arrivistes et un grand héritier récalcitrant devenu un freak. Dupontel, dans un rôle très « chaplinesque » qu’il a dû endosser en dernière minute suite au désistement de Bouli Lanners, nous fait son numéro classique du type timide et maladroit qui parle avec un débit-mitraillette sans jamais arriver au bout de ses phrases. Mais le personnage le plus fascinant est bien entendu Edouard, interprété par l’expressif Nahuel Pérez Biscayart (la révélation de 120 Battements par Minute), paré d’une multitude de superbes masques à la Belphégor et dont la voix d’outre-tombe, évoquant celle de Jean Marais, confère au film une dimension fantastique très poussée. Le personnage est bienveillant mais également inquiétant, traversé de nombreuses zones d’ombre et de folie après avoir été traîné dans la boue, le sang et les larmes. N’ayant plus que ses yeux et ses mains pour s’exprimer, Edouard ne survit et commence à se reconstruire que par la seule grâce de son art et par la force de l’amitié qui le lie à Albert. Ses émouvantes retrouvailles avec son père nous valent la scène la plus émouvante de l’année, Nahuel Pérez Biscayart et Niels Arestrup faisant passer un large spectre d’émotions avec quelques malheureux regards.

 

Le film voltige sans cesse d’un style à l’autre avec des envolées poignantes inoubliables : film de guerre, comédie burlesque, satire de l’administration, mélodrame picaresque aux accents poétiques insensés, thriller, saga familiale… le tout filmé avec la folie d’un Terry Gilliam qui aurait décidé de revisiter l’âge d’or du cinéma français d’avant-guerre. Albert Dupontel revendique effectivement l’influence considérable du cinéma du réalisateur de Brazil, dont il retrouve le foisonnement, l’humour, ainsi qu’une certaine schizophrénie. Il s’inspire également de nombreux chefs d’œuvre signés Jean Renoir, Julien Duvivier ou Marcel Carné. Les Enfants du Paradis (1945) en particulier, hante Au Revoir là-haut, Dupontel tentant (avec bonheur) d’en retrouver le lyrisme et l’emphase. Le cinéaste cite également Le Jour se lève (1939) pour son utilisation des flashbacks, ainsi qu’une poignée de chefs d’œuvre du cinéma guerrier : Wings (1927, de William Wellman), All Quiet On the Western Front (1930, de Lewis Milestone), Les Croix de Bois (1932, de Raymond Bernard) et Les Sentiers de la Gloire (1957, de Stanley Kubrick).

 

BGT

 

 

Mais Au Revoir là-haut est bien plus que l’addition savante de toutes ces influences. C’est le portrait tristement moderne d’une société où les dominants profitent des fissures et s’octroient le contrôle en déclenchant un conflit mondial. La guerre est décrite comme un jeu pervers, épouvantable, la pire plaisanterie que l’on puisse imposer à des individus, qui plus est lorsque la mascarade est dissimulée sous le prétexte d’un patriotisme de pacotille qui pousse des jeunes gens plein de bonnes intentions à partir au front avec un grand sourire. Avant, bien sûr, d’en revenir mutilés, dérangés et mal accueillis malgré leurs sacrifices. D’un regard noir et acerbe et avec une bonne dose de poil à gratter, Dupontel démolit le patriotisme, ce business vieux comme le monde, qui a fait la fortune de plus d’un nanti, qui justifie on ne sait trop comment qu’aujourd’hui encore, une petite minorité cupide et avide domine le monde…

 

Pamphlet contre l’époque actuelle élégamment déguisé en grand spectacle, parabole sur la guerre et ce qu’elle révèle de l’Humanité à travers les victimes qui y perdent la vie et les salopards cyniques qui y gagnent des fortunes avec l’aval de l’Etat, Au Revoir là-haut est une date dans l’histoire du cinéma français. Il n’est pas si fréquent qu’un grand livre donne naissance à un grand film. Et si de menus défauts peuvent être soulignés (l’indigence des rôles féminins, une structure en flashbacks inutile), ce film à revoir en boucle est la somme du génie comique et de l’esprit contestataire d’un éternel sale gosse, une vraie claque, un sommet de poésie, de romantisme et de subversion, compromis parfait entre grand cinéma populaire et ambitions auteuristes, dont chaque plan est imbibé d’une envie inaltérable de cinéma.

 

Grégory Cavinato

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>