Actualité 2017… All Eyez On Me

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2017, de Benny Boom – USA

Scénario : Jeremy Haft, Eddie Gonzalez et Steven Bagatourian

Avec Demtrius Shipp, Jr., Danai Gurira, Kat Graham, Hill Harper, Lauren Cohan, Jamal Woolard, Dominic L. Santana et Clifton Powell.

Directeur de la photographie : Peter Menzies, Jr.

Musique : John Paesano

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tupac pour les nuls

 

Né en 1971 d’une mère liée au mouvement des Black Panthers, Tupac Shakur a grandi dans un milieu militant qui a alimenté son esprit de rébellion. À l’adolescence, il se découvre un intérêt marqué pour Shakespeare et la poésie qui le mènera à écrire du rap. Au début des années 90, sa carrière de rappeur et d’acteur prend rapidement son envol. La gloire est fulgurante. Mais ses démêlés avec la justice et ses mauvaises fréquentations lui attireront beaucoup d’ennuis, au point d’en faire un personnage controversé. Le 7 septembre 1996, à l’âge de 25 ans, Tupac est abattu à Las Vegas, dans la voiture du boss du label Death Row Suge Knight (Dominic L. Santana) et meurt à l’hôpital six jours plus tard. Son assassin ne sera jamais identifié.

 

Le projet semblait inévitable et pourtant, il arrive après plus de 20 ans d’attente : un biopic sur la vie turbulente de Tupac Shakur, de sa jeunesse désœuvrée en passant par la gloire, les controverses et enfin, son assassinat. C’est le succès inespéré de Straight Outta Compton en 2015 qui a permis à All Eyez On Me (du nom du dernier album enregistré par le chanteur) d’enfin voir le jour. Mais contrairement à son prédécesseur, qui bénéficiait d’un réel point de vue sur un genre musical et un mode de vie (le « gangsta rap »), All Eyez On Me, simpliste et opportuniste en diable, ressemble davantage à l’adaptation d’une page Wikipédia, à une biographie officielle propagandiste destinée à gommer la moindre zone d’ombre.

 

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Ce destin chahuté et fascinant, Benny Boom (réalisateur afro-américain de vidéoclips et d’une poignée de films d’action bas de gamme) se borne à l’illustrer via une structures laborieuse, épisodique et linéaire, comme dans un quelconque roman-photo. Première erreur : le procédé archi-rebattu de l’entrevue et de la narration en flashbacks favorise les clichés et les lieux communs ! Un journaliste interviewe Tupac alors que ce dernier purge une peine de prison de neuf mois au Clinton Correctional Facility en 1995. Tupac lui (et nous) raconte sa vie… Malheureusement pour lui, cette structure narrative fut déjà ridiculisée dans le film parodique Walk Hard. Le réalisateur et ses scénaristes, manquant terriblement d’inspiration, nous narrent donc longuement (le film dure 2h20) la vie du chanteur en quelques étapes phare : enfance new-yorkaise, départ pour Baltimore puis Oakland, amitié étroite avec l’actrice Jada Pinkett (Kat Graham), débuts de la célébrité via le label Digital Underground, débuts au cinéma en 1992 dans Juice, dans lequel Tupac joue un dangereux sociopathe (un rôle qui aurait eu une influence prépondérante sur son comportement hors écran), premières vidéos, emprisonnements, contrat faustien passé avec le dangereux Suge Knight du label Death Row… Voilà un terrain fertile et de nombreux thèmes à couvrir ! Mais Benny Boom illustre tous ces épisodes sans nuances et d’un seul point de vue hagiographique.

 

Le film prend une tournure plus que douteuse lorsqu’on nous présente l’incident qui a donné lieu à des accusations de viol envers le rappeur et divers membres de son entourage (Tupac fut reconnu coupable d’abus sexuels au premier degré) d’une manière qui l’exonère complètement. La vérité, beaucoup plus trouble, est totalement laissée de côté afin de présenter Tupac comme un saint, éternelle victime du système judiciaire, du racisme et de la brutalité policière. Cette victimisation systématique et malhonnête de la star n’est pas loin de s’apparenter à un exercice malsain de révisionnisme car les faits étaient accablants. On sait que l’icône ne sortait jamais de chez lui sans être accompagné d’un entourage de gangsters violents, passait son temps à chercher la bagarre et se montrait souvent très brutal envers ses compagnes et autres prostituées de luxe.

 

Le film reste donc à la surface de la psychologie du personnage pour se concentrer sur les faits (tout en les manipulant quand ça arrange) alors que Tupac était connu pour son esprit et sa personnalité complexes. Ici, que ce soit sur scène, face à sa mère ou en prison, Tupac a l’air d’un pantin sans âme et désarticulé. Pourquoi nous intéresserions-nous à lui ? Ce film d’une bêtise affolante le ridiculise plus d’une fois, simplifiant et caricaturant le moindre aspect de sa vie et de son art, rendant en fin de compte le « personnage » absolument détestable (pour le meilleur) ou réellement idiot (pour le pire). A bien y réfléchir, Tupac en tant que personnage de cinéma, a tout d’un mauvais cliché. Le problème vient également de la performance centrale du nouveau-venu Demetrius Shipp, Jr. Le jeune acteur a beau ressembler comme deux gouttes d’eau à son modèle, avec sa mine réjouie, son air absent et son sourire niais, il trahit l’essence-même d’un homme dont personne n’a jamais remis en cause l’intelligence. Nous nous retrouvons avec un Tupac du pauvre, idiot et prétentieux, qui n’a jamais l’air de comprendre ce qui se passe autour de lui. Le rappeur a marqué toute une génération par ses convictions politiques et ses textes mémorables. Mais jamais Benny Boom n’arrive à transmettre l’hypothèse que l’art et la violence du chanteur étaient issus d’un profond désespoir. Il s’agissait alors de lui offrir une rédemption en célébrant son art, sa musique et son charisme, qui l’ont transformé de manière posthume en icone pour toute une génération. Mais là aussi, le bât blesse. Nous ne le voyons jamais composer, au point où l’on en vient à se demander si ses chansons ne se sont pas écrites toutes seules.

 

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Loin de rendre l’hommage qu’il mérite (ou pas) à son sujet, le réalisateur n’arrive la plupart du temps qu’à provoquer la consternation ou l’hilarité (involontaire) en se faisant succéder des séquences plus ridicules les unes que les autres, caricaturales et outrées. Tout le monde s’exprime exclusivement en platitudes. C’est notamment le cas d’Afeni Shakur (interprétée par Danai Gurira, « Michonne » dans la série The Walking Dead), mère digne, exagérément autoritaire, qui cache un secret honteux. La défiance sans limite d’Afeni, critique impitoyable de la structure du pouvoir blanc, est le seul trait de caractère que les scénaristes lui ont accordé. Résultat : la maman de Tupac reste coincé dans le registre de l’outrance et finit elle aussi, comme la plupart des personnages du film, par devenir détestable ! Les quelques réflexions sur le racisme et la brutalité policière sont exprimées sans finesse, gênantes lorsqu’on les compare à des séquences du même genre vues dans d’autres films.

 

Tupac Shakur n’était pas le rappeur le plus doué ou le plus visionnaire mais sa poésie, sa bravoure, la violence de ses mots et son refus du compromis en ont fait une figure importante, à la fois fédératrice (pour ceux qui aiment ce genre de musique), controversée et nihiliste. Il y avait sans doute un grand film à faire sur cette figure controversée car sa vie ressemblait réellement à un film. Le personnage était fascinant par cette étrange dualité : immense star mondiale (il écoula 75 millions d’albums) et activiste engagé pour des causes justes d’une part, voyou brutal et irrécupérable d’une autre. Cette dualité, le scénario semble ne pas savoir qu’en faire, préférant se concentrer sur les passages obligés. Conséquence : All Eyez On Me ne brasse que l’ennui, le ridicule et une forte sensation de déjà-vu ou de parodie involontaire ! Une astuce pour passer le temps : imaginez Pascal Légitimus dans le rôle et le film devient instantanément beaucoup plus supportable! Ce long-métrage embarrassant, qui aurait dû constituer un évènement pour les amateurs de la culture hip-hop, s’avère complètement à l’opposé de la vie de Tupac : sans vision artistique et beaucoup trop long !

 

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Dans la série des biopics foirés, All Eyez On Me rejoint donc des catastrophes sur pellicules intitulées Mommie Dearest (consacré à Joan Crawford), Beyond the Sea (le chanteur Bobby Darin), Coluche, l’Histoire d’un Mec et All is by my Side (laborieuse bio de Jimi Hendrix), pires exemples d’un genre à bout de souffle qui ne fonctionne que lorsqu’un cinéaste digne de ce nom s’empare de la vie d’un artiste et adapte son histoire à son propre point de vue. Vous l’aurez compris, All Eyez On Me n’est pas Gainsbourg (Vie Héroïque) ni même Ray ou Walk the Line, mais un piteux téléfilm du dimanche après-midi débarqué par erreur sur nos grands écrans.

 

Grégory Cavinato

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