Actualité 2016… Train to Busan (Dernier Train Pour Busan)

busanhaengTRAIN TO BUSAN

(DERNIER TRAIN POUR BUSAN)

(BUSANHAENG)

(부산행)

 

2016, de Sang-ho Yeon – Corée du Sud

Scénario : Sang-ho Yeon

Avec : Yoo Gong, Soo-an Kim, Yu-mi Jeong, Song-seok Ma, Woo-sik Choi, Sohee, Gwi-hwa Choi et Eui-sung Kim

Directeur de la photographie : Hyung-deok Lee

Musique : Jan Young-gyu

 

 

 

 

 

 

 

 

Blood On the Tracks

 

On vous le répète régulièrement dans les pages de ce site, le cinéma de divertissement coréen a désormais supplanté son homologue américain en termes de d’écriture, d’ambition, d’émotion et de grand spectacle, proposant des œuvres adultes de qualité suprieure alors que les blockbusters US ont une fâcheuse tendance à s’infantiliser. Immense succès au box-office local, ainsi qu’au Festival de Cannes (où il était présenté hors-compétition dans la section « Midnight Screenings »), Dernier Train Pour Busan en est l’éclatante nouvelle preuve, qui réussit l’exploit de renouveler un genre aussi moribond que les créatures qui le peuplent : le film de zombies ! La formule « héros piégés dans un endroit clos, encerclés par de dangereuses créatures » est, depuis Alien, Die Hard et… Snakes On a Plane, un des archétypes les plus habiles pour installer le suspense au cinéma. Pour son quatrième long-métrage, le premier hors de la sphère de l’animation, Sang-ho Yeon a mis des zombies dans un train et signé un véritable coup de maître !

 

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Seoul 2016. Seok Woo (Yoo Hong), un banquier dont le gros du travail consiste à priver les boursicoteurs de leur argent, doit conduire sa fillette de huit ans, Su-an, auprès de son ex-femme, via le train qui relie Séoul à Busan, à deux heures de trajet. La petite a choisi de retourner vivre avec sa maman car Seok Woo, obnubilé par son travail, ne s’occupe guère plus d’elle, déléguant la corvée à sa vieille mère. Récemment, Seok Woo a oublié de se rendre au récital de la gamine, alors qu’elle avait préparé une chanson juste pour lui… Juste avant que les portes mécaniques du train ne se referment, une jeune femme malade, au corps recouvert d’ecchymoses, monte à bord, victime d’un mystérieux virus se propageant presque instantanément par morsure. Le train ayant à peine quitté la gare, la malheureuse trépasse… puis se relève immédiatement, zombifiée, de mauvais poil et affamée ! Alors que le TGV a déjà atteint sa vitesse de croisière et qu’à l’extérieur, la civilisation s’écroule, l’épidémie se propage dans les coursives. La plupart des passagers se transforment à leur tour dans un mouvement de réaction en chaîne d’une vitesse alarmante. Une poignée de survivants, réfugiés aux extrémités du train, ainsi que le chauffeur, barricadé dans la cabine de commandes, vont tout faire pour survivre, conscients que la ligne de chemin de fer ne s’étend pas à l’infini et qu’ils devront bien finir par s’arrêter quelque part. Dehors, l’apocalypse bat son plein et les gares ont été envahies par les morts-vivants. Si chez Jean Ferrat, « le chef de gare est amoureux », chez Sang-ho Yeon, il est contagieux !…

 

 

S’apparentant dans son premier acte au film-catastrophe américain des années 70, Dernier Train Pour Busan prend son temps pour nous présenter méthodiquement, avant le drame, les futurs survivants (et victimes potentielles) du carnage : une galerie de quidams à la personnalité immédiatement identifiable : outre Seok Woo, (notre « héros » qui n’en est pas un) et Su-an, une gamine triste mais courageuse, nous avons deux vieilles sœurs qui se chamaillent sans cesse, un gros dur irascible et son épouse enceinte, un sans-abri que tout le monde évite, un homme d’affaires quinquagénaire qui ne pense qu’à sauver sa peau, un contrôleur complètement dépassé par la situation, une hôtesse naïve, ainsi qu’une équipe de baseball et ses groupies… tous à bord d’un TGV moderne aux portes de verre coulissantes et aux portes de toilettes défoncées, théâtre parfait pour le discours socio-politique cher au réalisateur !

 

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Cette caractérisation rapide, totalement assumée, contribue à créer un ensemble plausible de personnages ordinaires dont les interactions violentes et radicales vont donner tout son sel au film et réserver bien des surprises. Le réalisateur / scénariste fait basculer son récit dans une révoltante lutte des classes, à un moment où les passagers en ont le moins besoin ! La sophistication de certains va révéler, sous le vernis de la bienséance et d’une bonne éducation, une certaine lâcheté, un sadisme sous-jacent, voire un total manque d’empathie qui les poussera à jeter leurs camarades en pâture aux monstres cannibales pour sauver leurs propres fesses. Si les zombies font office de menace physique, une bête plus noire encore est mise à jour dès que le danger pointe le bout de son nez : l’humain ! Sang-ho Yeon examine la manière dont le curseur moral de ses personnages se déplace en fonction des décisions à prendre, en fonction des calamités qui leur tombent dessus. Mordant sans jamais verser dans l’auto-parodie, le scénario fait le portrait peu reluisant d’une société coréenne où la lâcheté est monnaie courante et où l’héroïsme, enfoui, survient par surprise chez des personnages (pas forcément ceux auxquels nous nous attendions) qui n’ont plus rien à perdre. La conséquence de cette construction « classique », c’est que quand arrive le troisième acte et que sonne l’heure de la résolution, nous nous sommes réellement attachés aux vrais héros et craignons pour leur survie ! Pour autant, Dernier Train Pour Busan n’est pas un de ces blockbusters prévisibles et manichéens où les bons s’en sortent, où les méchants sont punis et où tout se termine par un gentil happy end

 

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Comme dans les meilleurs films de science-fiction de Steven Spielberg (E.T., War of the Worlds), le désastre trouve une résonnance à travers les yeux d’un cocon familial en péril, une obsession typiquement coréenne. La survie éventuelle des deux personnages principaux, le père et sa fille, est sans cesse dans la balance mais n’aura aucune valeur sans une possible réconciliation, ainsi qu’une nécessaire rédemption pour Seok Woo, dont la compagnie boursière véreuse a investi de larges sommes dans le laboratoire à l’origine du virus et qui se sait en partie responsable de la pandémie.

 

 

Grâce à son expérience de mise en scène de l’action dans ses longs-métrages animés, notamment l’excellent Seoul Station (sorte de préquelle spirituelle du Dernier Train Pour Busan), le réalisateur est une vraie révélation, transférant son savoir-faire chorégraphique dans un univers de chair (putréfiée) et d’os. Filmer l’action dans un endroit contigu est toujours une véritable gageure mais grâce à l’inventivité folle et l’instinct exceptionnel de Sang-ho Yeon pour la gestion de l’espace, le spectateur n’a jamais l’impression de tourner en rond. Le gimmick des passagers piégés dans un train est illustré de manière astucieuse grâce à la magie d’une caméra très mobile, utilisant le moindre recoin du véhicule pour créer le suspense. Une fois que le train quitte la gare de Séoul, le spectateur (et les passagers) n’auront plus une seconde de répit ! Au début de l’épidémie, les survivants acculés se regroupent dans une seule voiture et recouvrent les portes de papiers afin que les créatures, uniquement guidées par leur vision, ne puissent les voir. Mais cette relative sécurité sera de courte durée. Un premier arrêt dans une gare où ils espèrent trouver de l’aide se solde par la sanglante attaque d’une horde de militaires zombifiés qui les poussent à se réfugier à nouveau dans le train. Le petit groupe se retrouve séparé, certains retrouvant la relative sécurité de leur wagon, trois d’entre eux se cachant dans une cabine de toilettes située à quatre wagons de leurs amis : Seok Woo, séparé de sa fille, le costaud Sang Hwa, séparé de sa femme enceinte ainsi que le seul rescapé de l’équipe de baseball, séparé de sa petite amie. A trois, ils vont devoir passer en mode « action heroes » et, tel le protagoniste de Oldboy se débattant dans un couloir ou les survivants futuristes de Snowpiercer, vont devoir se frayer un chemin à travers les wagons en dézinguant frénétiquement du zombie, seulement armés de leur instinct de survie et de leur inventivité pour distraire les monstres. Leur traversée, généreuse en poussées d’adrénaline, fait basculer le film d’un genre à un autre, d’un cauchemar claustro à un film d’action épique, spectaculaire, surréaliste et hautement réjouissant, parsemé de séquences absolument dingues et de visions apocalyptiques inédites à l’écran. Au passage, le film de Sang-ho Yeon ridiculise World War Z de Marc Forster, une œuvre similaire dans son approche du genre mais à la qualité plus que douteuse.

 

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Les zombies coréens du Dernier Train Pour Busan sont des créatures bien ancrées dans un sous-genre popularisé par les films de George A. Romero et, plus récemment, par le succès mondial de la série The Walking Dead. Ces références pesant lourd n’empêchent pourtant pas Sang-ho Yeon d’innover en conférant à ses zombies une démarche les apparentant à un essaim d’insectes (comme dans World War Z mais en mieux), des malades sous crack dévastant tout sur leur chemin par la simple force de leur masse, multipliée au fur et à mesure que leurs nouvelles victimes viennent se joindre à eux. Rapides, d’une force herculéenne, ces zombies-ci, aux gestes saccadés, se contorsionnant comme des marionnettes désarticulées et grinçant des dents en signe de douleur, font davantage penser aux possédés de L’Exorciste et de Ring qu’aux « walkers » peuplant The Walking Dead. Apparemment indestructibles (malgré le fait qu’ils passent leur temps à se bousculer et à se piétiner), ils se laissent tomber de hauteurs impressionnantes pour mieux se relever quelques secondes plus tard comme si de rien n’était et poursuivre le carnage malgré leurs membres cassés. Les héros leur découvrent pourtant un gros point faible : atteints de cataractes, l’obscurité les rend momentanément aveugles, ce qui donne à nos survivants une chance de détaler de plus belle lorsque le train traverse un des (nombreux) tunnels situés sur son parcours. Une idée originale qui crée une tension soutenue ! Contrairement à ses collègues, qui redoublent d’efforts dans les excès gore, Sang-ho Yeon montre une sauvagerie elliptique, captée sans complaisance. Ses zombies convulsent, tuent et mordent à pleines dents mais le gore ne prend jamais le dessus.

 

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Entre deux scènes d’annihilation où se rencontrent le métal et le sang, Dernier Train Pour Busan, en plus de proposer un grand spectacle proche de la perfection, est surtout le portrait pessimiste d’une société en plein effondrement, d’une humanité bâtarde dont la cupidité est le principal déclencheur de l’apocalypse. Pamphlet anti-capitaliste qui critique également l’individualisme de la société moderne, le film de Sang-ho Yeon trouve son ancrage émotionnel, très fort, dans une chronique de rédemption et dans la découverte de l’amour d’un père envers sa fille. L’occasion d’un final absolument déchirant et inoubliable, qui risque bien de faire pleurer à chaudes larmes. De l’émotion dans un film de zombies ? Décidément, ces coréens savent tout faire !

 

Grégory Cavinato.

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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