Actualité 2016… Toni Erdmann

toni-erdmann-posterTONI ERDMANN

2016, de Maren Ade – ALLEMAGNE

Scénario : Maren Ade

Avec Peter Simonischek, Sandra Hüller, Michael Wittenborn, Thomas Loibl, Trystan Pütter, Lucy Russell et Ingrid Bisu

Directeur de la photographie : Patrick Orth

Musique : Patrick Veigl

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Dents du Père

 

« Un hilarant triomphe de la comédie humaine. » (Variety)

 

« De l’émotion, du rire, de l’amour, un condensé de vie, pilule euphorisante qui donne à reconsidérer l’essentiel. » (Première)

 

« Toni Erdmann peut rejoindre la longue listes de Palmes du Cœur. » (Studio Ciné-Live)

 

« L’onde de choc de la comédie allemande. C’est sans doute cela qu’on appelle la grâce.  » (Le Monde)

 

« Réalisé avec talent, maîtrise, des larmes, de l’émotion et la force de frappe de la farce. » (Le Soir)

 

« Terriblement drôle mais aussi profondément touchant. » (The Wrap)

 

 « Toni Erdmann surprend à chaque scène et déclenche des rires tonitruants. L’humour allemand existe et il est ravageur. » (Le Figaro)

 

 « Toni Erdmann s’impose comme le film choc de Cannes, tout en énonçant une série de faits tout à fait pertinents sur les crises ébranlant nos sociétés actuelles. » (La Tribune de Genève)

 

 « A l’instar de son héros, Toni Erdmann enlève et renfile sans cesse les costumes dont on l’affuble, pour s’imposer comme le film le plus trompeur de cette année, mais aussi l’un des plus intelligents. » (Les Inrockuptibles)

 

N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Loin de nous l’idée de mettre un bémol à la bonne humeur ambiante, mais force est de constater qu’une fois de plus, la frénétique hype cannoise a réussi, par on ne sait trop quel miracle, à survendre une petite imposture, succédant à ce satané (et malhonnête) Fils de Saul, acclamé de par le monde l’année dernière principalement pour de mauvaises raisons. De là à penser que la renommée du cinéma d’auteur mondial ne repose désormais plus que sur la sélection annuelle concoctée par Thierry Frémaux, il n’y a qu’un pas. Car à la vision de Toni Erdmann, il y a de quoi se poser de sérieuses questions sur la validité de l’enthousiasme critique (un peu) factice et (fort) démesuré dont a bénéficié la seule œuvre qui s’est réellement détachée au sein d’une édition 2016 qui, de l’avis général, s’est avérée cette année particulièrement pauvre. Que Toni Erdmann fut « le film préféré de la critique et des festivaliers » ne veut donc, en définitive, pas dire grand-chose. Seule comédie en sélection officielle (si l’on excepte le radical Ma Loute, de Bruno Dumont et The Last Face, la comédie involontaire de Sean Penn), le film de Maren Ade doit sa popularité davantage au côté austère du reste de la sélection (Ken Loach, Olivier Assayas, Xavier Dolan, Asghar Farhadi, les Frères Dardenne, pas trop du genre à apprécier les blagues de Toto…) qu’à ses qualités propres, finalement assez rares. Malgré un sujet d’actualité, un minimum d’émotion et beaucoup de bonnes intentions, le résultat est là : une fois arrivé en salles, ce film survendu a fait l’effet d’un véritable pétard mouillé et les spectateurs ne se sont pas déplacés.

 

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Le sexagénaire Winfried (Peter Simonischek), un allemand facétieux, ancien enseignant à la retraite et qui n’a jamais vraiment eu les pieds sur terre, découvre que sa fille Ines (Sandra Hüller), qui vit à Bucarest, est surmenée, malheureuse en amour et professionnellement. S’éloignant progressivement de sa famille et entretenant des amitiés factices avec ses collègues, afin de gagner du galon dans un boulot déprimant, Ines est bloquée en pilotage automatique. Sa manie du contrôle et son apparent manque d’empathie cachent difficilement sa peur d’affronter la vie et d’admettre que son job (consultante en restructuration d’entreprises, elle est chargée de licencier la main d’œuvre en douceur), emblématique d’une société occidentale obsédée uniquement par la performance et le résultat, est d’une tristesse et d’un cynisme inquiétants. Lors d’une visite inopinée en Roumanie, l’encombrant Winfried décide de remédier à la situation et d’aider sa fille en perturbant sa vie d’une manière positive, à l’aide d’un alter-ego, un rôle qu’il improvise au jour le jour, perruques et fausses dents à l’appui : « Toni Erdmann », un vieil idiot chevelu et mal élevé. Dans l’espoir de faire tomber le triste masque d’Ines et de retrouver sa petite fille, « Toni » va multiplier les apparitions grotesques en s’immisçant dans les rendez-vous amicaux et professionnels de cette dernière (en pleine négociation d’un important contrat), l’agaçant au plus haut point et la mettant sans cesse dans l’embarras. Il se fait passer tour à tour pour un consultant proche des hommes du pouvoir ou pour un ambassadeur, obligeant les collègues d’Ines à l’accueillir dans leur cercle. Le paroxysme des facéties de « Toni », nées d’un réel désespoir et d’un fort ressentiment envers celle avec qui il ne communique pratiquement plus, a lieu lors d’un brunch professionnel organisé par sa fille, où les invités sont obligés de se dénuder intégralement s’ils veulent rester. Poussée à bout et cherchant à tout prix la reconnaissance de ses collègues, Ines risque le suicide professionnel. « Toni » quant à lui, arrive déguisé en « kukeri », traditionnelle créature bulgare à poils longs, symbole de mélancolie… « Toni » arrivera-t-il à faire ressortir la fantaisie enfouie de la « working girl » invétérée ? Plus important, Maren Ade arrivera-t-elle à nous arracher quelques sourires ? Pas sur…

 

A l’issue du festival de Cannes, nombreux furent les journalistes à reprocher au Président du jury George Miller de ne pas avoir récompensé la tragi-comédie douce-amère de l’allemande Maren Ade, qui signe ici son troisième long, après The Forest For the Trees en 2003 et Everyone Else en 2009, deux œuvres du même ton. Après l’avoir vue cependant, nombreux sont ceux qui se rangeront à l’avis du papa de Mad Max (qui selon les rumeurs, aurait imposé son véto afin que le film reparte bredouille). Voilà une fois de plus un scénario plein de promesses illustré de la plus plate des manières. L’idée est belle, admirable même : comment raconter l’histoire d’une fiction qui parasite positivement le réel en faisant le portrait d’un papa sans-gêne qui se donne pour mission (impossible ?) de rendre le sourire à sa petite fille, devenue aigrie en passant à l’âge adulte…

 

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C’est bien connu, les allemands manient très mal le sens de l’humour (ayant exterminé tous leurs comiques durant la guerre – merci John Cleese !) et Toni Erdmann en est une nouvelle illustration. Bénéficiant d’une photographie atroce, particulièrement morne, noyée entre le gris et le vert caca d’oie (le réalisme étant la préoccupation première de la réalisatrice) qui n’aurait pas dépareillé dans un épisode des aventures neurasthéniques d’un certain inspecteur de police allemand à lunettes (sous le prétexte lamentable de « rester au plus proche des acteurs »), sans parler d’un sens du cadre quasi inexistant, cette comédie encensée mondialement par les hautes instances de la critique « professionnelle » démontre une incompréhension presque totale des notions de rythme et de timing comique lors de son passage abrupt de chronique familiale à la comédie loufoque. Chaque situation est inutilement étirée en longueur, la réalisatrice ayant décidé de laisser la caméra tourner le plus longtemps possible, dans l’espoir de laisser s’installer le malaise espéré par« Toni », et ce dans pratiquement chaque plan. Résultat : de nombreux blancs dans la conversation, un ennui qui se substitue à l’effet recherché, une tension qui tombe souvent à plat et une durée incompréhensible de 2h42 ! Le récit, qui aurait gagné à être plus « ramassé » part dans tous les sens sans pour autant arriver à une quelconque conclusion. Il n’y a pas d’évolution dans les facéties de « Toni », aucun crescendo, juste une routine qui s’installe et lasse très vite. L’humour balourd, tout teuton, n’arrange rien, même si les grands sentiments et des thèmes intéressants sont illustrés avec un minimum de retenue. Parfois touchants, les personnages sont terriblement desservis par un scénario qui ne les fait que trop rarement évoluer, mais surtout par ce rythme déficient qui rend le film maussade, lorsqu’il ne tombe pas carrément dans une vulgarité malvenue. Les plus grands de la comédie, de Frank Capra à Billy Wilder en passant par Christopher Guest ou Ricky Gervais (passés maîtres dans l’art de dialoguer avec brio des situations qui mettent mal à l’aise) se seraient emparés d’un tel sujet et en auraient tiré un chef d’œuvre ne dépassant pas 1h30. On imagine sans mal ce que Toni Erdmann aurait donné avec Spencer Tracy et Shirley MacLaine dans les rôles principaux et des dialogues ciselés…

 

On peut éventuellement s’attacher au personnage d’Ines, incarnée par la talentueuse Sandra Hüller (notamment dans cette scène de karaoké où elle se libère et se ridiculise en même temps), mais il est bien difficile d’en dire autant à propos de son père, pénible individu au regard vitreux et à l’humour pachydermique que n’importe qui, dans la vie réelle, aurait vite fait de mettre dehors à grands coups de pieds au cul. (Il ne s’agit après tout que d’un vieil homme dont les plaisanteries ne font plus rire personne depuis belle lurette qui porte une perruque ridicule et des fausses dents pour harceler sa fille !) On ressent très bien dans certaines scènes la profondeur sentimentale inouïe qui a survécu dans cette relation père-fille compliquée et l’on comprend la volonté de la cinéaste de dépeindre Winfried comme un papa maladroit et un peu lourd, mais au cœur d’or. Las, le manque de charisme et le jeu figé de Peter Simonischek (grand acteur de la scène allemande nous dit le dossier de presse, de connivence) empêchent tout attachement au personnage principal. Et si l’on sait gré à la réalisatrice de nous épargner trop de pathos, la lecture politique de son film, opposant rire et capitalisme, s’avère cependant d’une telle lourdeur et d’un tel manque de nuance, qu’il devient difficile de le prendre le au sérieux dans ses tentatives répétées de dénoncer le ridicule du jeu social et des faux-semblants.

 

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Par contre, le fossé qui sépare les deux générations est un thème abordé intelligemment et un joli sens de l’observation : Winfried est un père libéral qui s’est battu toute sa vie pour que sa fille puisse s’épanouir avec confidence et un esprit indépendant au sein d’un monde machiste. Mais Ines, sans doute par un rejet inconscient de sa famille, s’est dirigée vers une approche de la vie beaucoup plus conservatrice, totalement éloignée des valeurs de son père. Le fait qu’elle se soit retrouvée à Bucarest, filmée comme une banlieue triste et grise, n’est pas un hasard : par honte (de son boulot) ou par un impérieux besoin de fuite, Ines aurait sans doute choisi de se retrouver n’importe où plutôt qu’auprès de sa famille !

 

Avec un peu de bon sens, de rigueur et de discipline de la part d’un producteur concerné, le scénario de Toni Erdmann aurait pu donner lieu à un excellent film d’1h30. Le troisième film de Maren Ade a beau être encensé un peu partout, il consterne par sa réalisation scolaire, son flagrant manque de rythme, son manque de timing comique et ses choix esthétiques très peu professionnels. Il fallait donc que la sélection cannoise de 2016 soit particulièrement pauvre pour que l’on s’extasie de par le monde sur cette chose longue et molle (pour citer Gérard Jugnot…) Toni Erdmann est décidément une nouvelle preuve que le Festival de Cannes est un baromètre complètement détraqué de la qualité du cinéma d’auteur mondial. En attendant, les véritables chefs d’œuvre du festival, à savoir les coréens The Strangers et Last Train to Busan, ne seront pas distribués chez nous. Des films de genre à la photo léchée… ça fait vulgaire, comprenez-vous!

 

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« Le ridicule ne tue pas, au contraire, il sauve », tel est le beau message positif, bien que très naïf, du film de Maren Ade que nous avions tellement envie d’aimer. Seulement voilà, un message salvateur, une actrice investie et de bonnes intentions à foison n’excusent pas les approximations techniques d’un film à la thématique poignante mais traitée par-dessus la jambe. Certes, Toni Erdmann est loin d’être le navet que pourrait laisser croire cette critique en forme de coup de gueule. Toni Erdmann a du cœur à revendre. C’est d’ailleurs sans doute la seule raison de son plébiscite critique. Mais que l’on se pose la question : nul doute que le même film, américanisé, réduit à 1h30, produit par Judd Apatow et interprété (au hasard) par Robert De Niro et Anne Hathaway aurait été étripé par les mêmes journalistes qui l’ont encensé en grande partie parce qu’il s’agissait d’un manège rare au sein d’un triste parc d’attraction… Ce sera sans doute le sort qui attend l’inévitable remake qui pointera le bout de son nez (les paris sont pris) dans les années à venir. Une fois n’est pas coutume, il y aurait largement matière à améliorer l’original…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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