Actualité 2016… The Revenant

leonardo-dicaprio-dan-tom-hardy-tampil-garang-di-poster-film-the-revenantTHE REVENANT

 

2015, de Alejandro Gonzalez Iñarritu – USA

Scénario : Alejandro Gonzalez Iñarritu et Mark L. Smith

Avec Leonardo Di Caprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson, Will Poulter, Forrest Goodluck, Paul Anderson, Fabrice Adde, Brendan Fletcher et Lukas Haas

Directeur de la photographie : Emmanuel Lubezki

Musique : Carsten Nicolai et Ryuichi Sakamoto

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Beau-Frère des Ours

 

Apocalypse Now, Aguirre : La Colère de Dieu, Fitzcarraldo, Sorcerer, Requiem Pour un Massacre, The Deer Hunter, Mad Max : Fury Road : partir à l’aventure au bout du monde, braver les éléments, pousser une équipe technique à bout, repousser les limites de l’art cinématographique et se mettre en danger pour revenir avec un chef d’œuvre sous les bras… Voilà une expérience qu’ont déjà tentée (et réussie) d’immenses cinéastes comme Francis Ford Coppola, Werner Herzog, Elem Klimov, Michael Cimino ou George Miller. Leurs films, épiques et intenses, fruits de tournages épuisants voire infernaux, montrent que la nature toute-puissante a toujours le dernier mot face à l’homme, réduit à sa simple condition de fugace passager mortel dans un monde qu’il tente en vain de conquérir. Aujourd’hui, c’est le mexicain Alejandro Gonzalez Iñarritu (Amores Perros, 21 Grammes, Babel, Beautiful, Birdman) qui se lance à l’aventure avec un film évènement, deuxième adaptation à l’écran d’une célèbre odyssée américaine, celle de Hugh Glass, dont la campagne promotionnelle assez envahissante n’a pas manqué d’en rajouter sur les moindres détails d’un tournage de 9 mois particulièrement ardu dans les paysages désolés et mortellement froids du Canada et de l’Argentine. Leonardo Di Caprio a-t-il réellement mangé le cœur d’un bison ? Chassait-il ses propres proies pour nourrir l’équipe ? A-t-il réellement plongé dans une rivière glacée sans protection ni cascadeur ?…

 

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Iñarritu a beau être un réalisateur de génie, désormais auréolé de deux Oscars, il peut également faire preuve d’une bonne dose de mauvaise foi, tout en se montrant trop conscient de son propre génie. Cette mauvaise foi fut affichée tout au long de la tournée promotionnelle, notamment lorsque les journalistes lui faisaient remarquer les similarités entre son style naturaliste fort appuyé et le cinéma de Terrence Malick (The Thin Red Line, The Tree of Life), particulièrement dans sa manière de filmer la nature et de magnifier le moindre brin d’herbe. Le réalisateur à l’égo démesuré s’emportait et bottait en touche, refusant tout net une comparaison qui crève pourtant les yeux. Pareil lorsque l’on évoque Man in the Wilderness (Le Convoi Sauvage), le film de Richard C. Sarafian sorti en 1971, qui raconte la même histoire que The Revenant avec Richard Harris dans un rôle (certes renommé « Zachary Bass » pour des questions de droits) que joue aujourd’hui Di Caprio. Un chef d’œuvre méconnu que le réalisateur affirme ne pas avoir vu. Difficile à croire tant certaines séquences s’avèrent similaires ! Comme pour noyer le poisson, Iñarritu est allé jusqu’à interdire que l’on évoque Man in the Wilderness en interviews ! Aucun doute là-dessus, The Revenant est l’œuvre d’un réalisateur mégalomane… mais après tout, c’était également le cas de Titanic, de French Connection, de The Deer Hunter et de bien d’autres, James Cameron, William Friedkin et le regretté Michael Cimino n’étant pas connus, loin de là, pour leur modestie.

 

Il reste donc à juger le film sur ses qualités propres et non sur cette campagne promo irritante et prétentieuse, annonçant un chef d’œuvre, insistant lourdement sur une future victoire à la cérémonie des Oscars, où le film reçut en fin de compte trois statuettes : celles du Meilleur Réalisateur, du Meilleur Acteur et du Meilleur Directeur de la photographie, l’Oscar du Meilleur film lui échappant au profit de Spotlight, excellent drame à la facture néanmoins beaucoup plus classique.

 

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Après l’univers impitoyable de Hollywood et de ses acteurs vaniteux, brillamment abordé dans Birdman, le réalisateur trouve son inspiration dans un groupe d’individus à peine moins civilisés : les trappeurs des années 1820, 1823 pour être exact, avant la conquête de l’Ouest et la ruée vers l’or. Dans une Amérique profondément sauvage, entre la Louisiane et les Dakotas, un groupe de trappeurs dirigé par l’idéaliste Capitaine Andrew Henry (Domnhall Gleeson) chasse le bison et négocie ses fourrures, la plus grande ressource du pays. Leur convoi subit de lourdes pertes lors d’une attaque menée par les Indiens Arikaras. 33 hommes périssent tandis que le Capitaine, accompagné de Hugh Glass (le chasseur le plus expérimenté du groupe), de Hawk (Forrest Goodluck), le fils adoptif indien de ce dernier, du fourbe John Fitzgerald (Tom Hardy), du jeune et naïf Jim Bridger (Will Poulter) et de quelques autres, parviennent à prendre la fuite en bateau. Les survivants décident, sur conseil de Glass, de continuer leur expédition à pied dans les bois, loin de la rivière que les Indiens sillonnent. Des tensions se forment au sein du groupe, notamment entre Glass et Fitzgerald, qui semble haïr Hawk en raison de son origine. Le groupe établit son campement dans la forêt mais Glass, parti seul à la recherche de gibier, surprend deux oursons dont la mère se précipite sur lui et lui inflige de profondes blessures sur tout le corps. Au terme d’un âpre combat déséquilibré, Glass parvient à tuer l’ourse en la poignardant. Moyennant une somme importante, deux hommes, Fitzgerald et Bridger se portent volontaires pour rester en arrière afin de veiller sur Glass, agonisant, et de l’enterrer une fois qu’il aura passé de vie à trépas. Pressé par l’arrivée imminente des indiens qui les traquent, Fitzgerald tente d’étouffer Glass pour accélérer le processus et regagner le groupe au plus vite. Il est surpris par Hawk, qu’il tue froidement sous les yeux de son père, impuissant et incapable de parler. Fitzgerald et Bridger quittent le campement en abandonnant Glass, que Fitzgerald a partiellement enterré.

 

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Contre toute attente, Glass parvient péniblement à sortir du trou et à ramper jusqu’au cadavre de son fils. Dans un effort surhumain, poussé par son unique instinct de survie et son envie de vengeance, il se remet en route malgré ses lourdes blessures, sans voix, sans force, sans nourriture, seul face au froid et à une nature sauvage qui semble déterminée à lui mettre des bâtons dans les roues. Lors de son périple, il sera confronté à de nombreux obstacles s’apparentant à un véritable chemin de croix style « La Passion de Leonardo », un parcours initiatique sensé faire de lui un homme meilleur.

 

En fin de compte, The Revenant est bien le choc sensoriel et visuel attendu, physiquement éprouvant (le spectateur ressent le froid intense presque autant que Di Caprio), poétique et inoubliable. Peut-être après tout qu’un peu de mégalomanie est nécessaire afin de proposer un spectacle total et inédit ! L’objectif d’Iñarritu est simple : recréer un enfer sur terre dans ses moindres détails, en filmant un maximum d’éléments tangibles et de décors réels, le tout en lumière naturelle ! Les effets spéciaux en images de synthèse (nombreux mais totalement invisibles) ne sont utilisés que pour créer des extensions de décors, pour ajuster la colorimétrie du ciel… et pour éviter de laisser Leo se faire bouloter par un vrai grizzly ! La réussite exceptionnelle du film revient autant à son réalisateur qu’à son directeur de la photographie, Emmanuel Lubezki, véritable second auteur, déjà à l’œuvre sur Gravity, Birdman et The New World d’un certain… Terrence Malick ! Tourné entièrement en lumière naturelle, The Revenant cherche dans le moindre recoin de ses décors une beauté transcendantale et (selon les mots d’Innãritu) « à saisir ce moment magique de la journée où « Dieu apparaît », quand toutes les feuilles des arbres se mettent à parler, quand on peut voir le soleil se refléter dans chaque flocon de neige, quand on perçoit chaque détail de la peau, toutes les nuances du bleu du ciel, la texture des arbres, les formes changeantes des nuages. »

 

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L’imagerie convoquée à l’écran est superbe, élégiaque, les paysages sauvages semblant sortis tout droit des tableaux d’Albert Bierstadt, référence majeure du département technique, et les étendues désertiques jouent le rôle de métaphore du subconscient de Glass. Lubezki compose des dizaines de tableaux époustouflants dans des paysages enneigés et funèbres, que la composition minutieuses des plans rend organiques, conférant au film une sensation constante de danger et d’émerveillement. Les morceaux de bravoure, d’une violence extrême, se succèdent, à commencer par une ouverture d’anthologie en plan-séquence,  narrant l’attaque du campement par les guerriers Arikaras, surgis des buissons pour commettre un carnage. La chorégraphie de l’action s’avère prodigieuse de fluidité, la caméra (une ARRI 65 6.5k flambant neuve, pour les connaisseurs) s’immisçant et virevoltant à travers le chaos. Un mouvement de Steadycam commence à décrire l’évolution d’un trappeur jusqu’à sa mort, passe au point de vue de son assassin jusqu’à la mort de ce dernier et ainsi de suite, en passant par les mésaventures d’un personnage à cheval, puis sous son cheval et enfin, sous l’eau, où il se noie. Le tout en un seul plan ! On pourrait croire qu’Iñarritu fanfaronne si la séquence n’était aussi viscérale et efficace !

 

Vient ensuite la désormais célèbre attaque de Leo par une Maman ourse, en deux plans-séquences de près de 6 interminables minutes. Une séquence dévastatrice et douloureuse, qui laisse le personnage avec les os brisés, certaines parties de son anatomie mises à nu et la peau déchiquetée de toutes parts par les griffes maousses de l’animal. Mention spéciale aux effets de maquillages qui transforment le corps et le visage de Di Caprio en plaie béante, avant que, plus tard dans le film, son visage ne soit marqué à vie par les gelures qui le défigurent.

 

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Le terme « immersion » est devenu terriblement galvaudé dans les films à grand spectacle, notamment dès que l’on parle de films en 3D. Mais Iñarritu n’a pas besoin du relief pour créer une expérience de cinéma immersive comme on en voit peu, nous plongeant avec Leo dans la neige et dans les tripes de bison, enchaînant les séquences cultes avec une férocité inattendue, des dialogues réduits au minimum syndical (Leonardo ne prononce que quelques phrases durant les 2h36 que dure le film, sa gorge étant en partie déchiquetée), ainsi que des effets gore dont le réalisme risque de choquer. Citons encore l’attaque d’un troupeau de bisons par une meute de loups, le plongeon de Glass et de sa monture dans une falaise, la nuit passée par Glass à l’intérieur de la  carcasse de son cheval mort, ainsi qu’une lutte acharnée entre deux rivaux qui s’affrontent à l’aide d’une dague et d’une machette lors d’un duel final très « western spaghetti », une séquence bien plus efficace que l’intégralité du bavard The Hateful Eight de Quentin Tarantino !

 

La comparaison avec Man in the Wilderness, dont il est un remake officieux, ne se fait pourtant pas au profit de The Revenant. La différence majeure entre les deux films, c’est que celui d’Iñarritu n’est en fin de compte « que » un survival, à la simplicité dramatique confondante, transcendé par une réalisation épique, plus intéressé par sa recherche de la beauté picturale que par l’évolution des personnages. Ce qui n’en fait pas un mauvais film ou un film inférieur, mais tout simplement un film diamétralement différent dans ses intentions. La lente descente aux enfers et la transformation de son héros, qui doit renoncer à son désir de vengeance pour retrouver son humanité perdue, intéresse beaucoup moins Iñarritu que Richard C. Sarafian. C’est pour cette raison que, malgré un admirable investissement physique de la part de Di Caprio, nous aurons toujours une petite préférence pour la version plus humaine de Hugh Glass interprétée en 1971 par Richard Harris, envers lequel il est bien plus facile d’éprouver de la compassion. Iñarritu conclut son film par un acte de vengeance pur et dur, alors que Sarafian terminait le sien par un renoncement salvateur et ironique. Dommage qu’Iñarritu ait opté pour cette approche plus cynique, n’offrant pas à son personnage la rédemption nécessaire pour se remettre du terrible périple qu’il vient de vivre. Le fils adulte de Hugh Glass, assassiné par son ennemi, est d’ailleurs une pure invention qui n’existait ni dans les récits historiques ni dans Man in the Wilderness (dans lequel il a un fils très jeune qu’il n’a jamais rencontré), uniquement destinée à motiver la vendetta personnelle du héros. Ici, Hugh Glass n’est plus que le symbole de la vanité de l’homme face à une nature impérieuse et devient presque un objet de curiosité tant son état de santé inquiétant le transforme en un simple morceau de viande, en un mort-vivant rongé par un désir autodestructeur de vengeance et qui, pour revivre, devra ne plus faire qu’un avec la nature, apprendre enfin à la respecter et apprendre à pardonner pour ne pas perdre ses derniers fragments d’humanité… une tâche à laquelle il échoue ! Contrairement à Richard Harris ou à son alter-ego en chocolat, Leo n’a définitivement aucune tendresse à l’intérieur. Mais peu importe ce manque de profondeur et de subtilité car, comme dans tous les films d’Iñarritu, c’est l’immédiateté de l’émotion primale qui compte et qui suscite l’implication émotionnelle du spectateur.

 

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Iñarritu démolit le mythe du trappeur, considéré aujourd’hui par les enfants comme le superhéros de l’époque (le célèbre Davy Crockett !), alors qu’ils n’étaient en fait pour la plupart que des jeunes hommes pauvres, illettrés, analphabètes, exploités par les grosses compagnies qui les employaient, baignant dans une atmosphère où le racisme et l’esclavage régnaient en maîtres. L’Homme dans The Revenant est montré sous son jour le plus sombre et le réalisateur met en scène ce contraste entre la barbarie apparente de l’ours (qui ne fait que protéger ses petits) et la barbarie bien réelle de l’Homme, notamment celle de Fitzgerald (Tom Hardy), créature bestiale, menaçante, à l’aspect monstrueux (il fut autrefois à moitié scalpé par un peau-rouge), sans la moindre compassion et uniquement motivé par l’appât du gain. Un personnage détestable à souhait auquel le génial Hardy, marmonnant la plupart de ses répliques comme dans Mad Max : Fury Road, apporte tout son talent et son intensité.

 

Le seul réel reproche que l’on peut adresser à The Revenant sont ses passages oniriques, des hallucinations dans lesquelles Glass retrouve sa défunte épouse. Cette inutile dimension spirituelle, où les personnages « flottent » dans les airs (comme dans Birdman) aurait légèrement tendance à plomber le rythme et la fluidité du récit, voire à verser dans le ridicule.

 

THE REVENANT

 

Applaudissons quand même l’implication physique et émotionnelle de ce vieux Leo, qui se lance à corps perdu dans un véritable festival d’autoflagellation et de souffrances très « Actors Studio », comme pour se faire pardonner les excès cocaïnés et de la luxure du Loup de Wall Street ! Qu’il rampe pendant 45 minutes, qu’il tente de racler un dernier minuscule morceau de viande sur un os gelé ou qu’il se la joue « full Gollum » en avalant goulument un (vrai) poisson cru ou encore qu’il dévide la carcasse de son cheval pour passer la nuit à l’intérieur (les fans de Star Wars appelleront ça « le moment Tauntaun »…), il n’y a aucun doute, Leo a bien mérité son Oscar !

 

Épuisant, d’une beauté et d’une force démesurées à défaut d’être réellement profond ou aussi intéressant que son prédécesseur, The Revenant n’en est pas moins une œuvre exceptionnelle qui ressuscite les fantômes d’un cinéma viscéral et mystique devenu bien trop rare à Hollywood et dont les prouesses techniques innombrables, ainsi qu’une vraie émotion et une jolie ode à la résistance font passer la pilule de l’ego-trip d’un réalisateur en pleine possession de ses moyens mais qui aime un peu trop se regarder filmer.

 

Courez au galop à l’appel de Leo !

 

 

Cliquez ici pour lire notre critique de Man in the Wilderness

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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