Actualité 2016… The Nice Guys

nice_guys_ver2_xlgTHE NICE GUYS

 

2016, de Shane Black – USA

Scénario : Shane Black et Anthony Bagarozzi

Avec Russell Crowe, Ryan Gosling, Kim Basinger, Angourie Rice, Matt Bomer, Keith David, Beau Knapp, Yaya DaCosta, Lois Smith, Jack Kilmer, Ty Simpkins, Yvonne Zima, Margaret Qualley et Murielle Telio.

Directeur de la photographie : Philippe Rousselot

Musique : David Buckley et John Ottman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LOL Confidential

 

Sorti en juin, à l’époque où les grands studios commencent à lâcher leurs grosses machines estivales, The Nice Guys, résolument old-school dans la forme et dans l’esprit, représentait le parfait antidote aux blockbusters interchangeables qui envahissent nos écrans. Pas de superhéros, d’images de synthèse à foison, pas d’adaptation de roman ou de comic book à succès, pas de trilogie prévue… Le troisième film du trop rare Shane Black (après Kiss Kiss Bang Bang et Iron Man 3) est une véritable relique en matière d’exploitation commerciale dont le charme nostalgique tombait à point nommé pour égayer un été cinématographique particulièrement médiocre. Relatif échec en salles, The Nice Guys mélange les genres et les tons avec délectation : tour à tour sordide et mignon, extrêmement violent mais d’une drôlerie irrésistible, politiquement incorrect de bout en bout, The Nice Guys est une comédie policière mâtinée d’ironie et de slapstick qui raconte (air connu) la cocasse rencontre et l’amitié naissante entre deux détectives qui se retrouvent bien malgré eux embarqués dans la même galère. Ces deux « Nice Guys » (l’ironie du titre n’échappera à personne) n’ont absolument rien de superhéros. Leurs seuls pouvoirs ? Une aptitude exceptionnelle à lâcher des dialogues à mourir de rire alors que tout le Los Angeles de 1977 tente de les abattre ! Retour glorieux vers un genre, le « buddy movie » pratiquement inventé dans les années 80 par Shane Black lui-même (qui rédigea jadis les scénarios de Lethal Weapon 1 et 2 mais aussi de The Last Boy Scout), The Nice Guys est le parfait compagnon du très culte Kiss Kiss Bang Bang (2005) dans lequel Robert Downey, Jr. (un malfrat devenu acteur lors d’un malentendu) et Val Kilmer (un détective gay sardonique) luttaient déjà contre d’affreux puissants corrompus avec leur atout le plus puissant : leurs grandes gueules !

 

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Cet échec au box-office n’en est que plus triste car voilà bien un film qui devrait être étudié par tout scénariste en herbe ! Foisonnante, l’intrigue est constituée d’une multitude de scènes contenant de nombreux indices parsemés dans chaque coin de l’écran, dans chaque ligne de dialogue, afin que le spectateur puisse, avant Russell Crowe et Ryan Gosling eux-mêmes, reconstituer le puzzle ! De nos jours, seul Edgar Wright (Hot Fuzz) fait preuve d’une telle densité et minutie scénaristique ! La réussite de The Nice Guys, sur un canevas bien connu, est due à part entière à la personnalité unique de son réalisateur. Enigmatique et discret, Shane Black est une personnalité à part à Hollywood. Démarrant sa carrière comme acteur de seconds rôles (il fut le premier bidasse à se faire occire par l’extraterrestre rasta de Predator), il devient très vite l’un des scénaristes les plus côtés après le succès de Lethal Weapon et connaîtra une ascension fulgurante. Après avoir signé le script de l’excellent The Long Kiss Goodnight (1996, de Renny Harlin), injuste bide au box-office, Black disparut pratiquement pendant dix ans. Pour son retour en force en 2005, il coiffe une nouvelle casquette, celle de réalisateur. Petit miracle de précision et d’humour, Kiss Kiss Bang Bang nous rappelle à quel point ses talents d’écriture nous manquaient. Sollicité par la Marvel et par son pote Robert Downey, Jr., il réalise ensuite Iron Man 3. Une expérience en demi-teinte pour le cinéaste : succès astronomique au box-office, cette troisième aventure en solo de Tony Stark permet à Black d’imposer sa vision et son humour si particuliers (via le personnage incarné par Ben Kingsley) sur un scénario devant respecter les nombreuses contraintes liées à l’univers Marvel. Ainsi, le personnage incarné par Rebecca Hall, censée être la méchante principale du film, est tuée à mi-parcours sans tambours ni trompettes et remplacée par Guy Pearce (beaucoup moins présent dans le script original), sous prétexte qu’un personnage féminin ne permet pas au studio de vendre suffisamment de figurines aux petits garçons!… Pour Shane Black, The Nice Guys est donc l’occasion de renouer avec une totale liberté créatrice, une remise à jour en 2016 d’un genre qu’il a popularisé jadis lorsque le flic récalcitrant incarné par Danny Glover dut faire équipe avec un Mel Gibson suicidaire !

 

Ryan Gosling incarne Holland Marsh, un père veuf, alcoolique et maladroit, ancien policier qui arrondit ses fins de mois en jouant les détectives tout en élevant seul sa fille de 13 ans. Russell Crowe, dans une variation du personnage qu’il jouait dans L.A. Confidential, est Jackson Healy, une brute au grand cœur dont la seule relation durable est celle qu’il entretient avec son poisson rouge. Son hobby est de punir les maris violents et les pédophiles en puissance. Marsh est engagé par une vieille dame afin de retrouver sa nièce, une star du porno répondant au pseudonyme de Misty Mountains. La vieille, bigleuse, ignore que Misty a récemment été retrouvée morte dans un accident de voiture suspect et soutient mordicus l’avoir vue bien vivante quelques jours après son décès. Peu scrupuleux, Marsh accepte l’offre afin d’embobiner la vieille et de garder l’argent. Quoi de plus facile que d’être embauché pour résoudre une affaire classée ? Entretemps, Healy est engagé pour protéger Amelia (Margaret Qualley), une jeune starlette délurée, amie de la victime, dont le petit ami pornographe vient d’être retrouvé calciné. C’est alors qu’a lieu leur rencontre, aussi brutale que drôle : persuadé que Marsh est un pervers tournant autour de sa protégée (alors qu’il l’interrogeait simplement), Healy lui rend viste et lui casse le bras, Steven Seagal-style ! Le malentendu résolu, les deux détectives de pacotille décident de collaborer mais se rendent comptent qu’ils ont fourré le nez dans une conspiration criminelle beaucoup plus élaborée qu’ils ne le pensaient. Dans leur collimateur : des hauts placés du Département de la Justice, une joyeuse bande d’activistes environnementaux et le réalisateur d’un film pornographique « expérimental » et « engagé »… Au duo de choc se joint Holly (la prometteuse Angourie Rice), la fille de Marsh qui, comme la plupart des enfants dans les films de Shane Black, semble toujours avoir quelques longueurs d’avance sur l’enquête, alors que son inepte détective de père, souvent saoul et complètement dépassé par la situation, passe son temps à se prendre des gadins ou à conter fleurette dans des piscines de luxe, tandis que Healy s’adonne à la violence gratuite sur leurs poursuivants. Cette inversion de la traditionnelle relation père / fille est l’un des ressorts humoristiques les plus réussis du film : Marsh est un grand enfant irresponsable et sa fille devient la figure maternelle qui le maintient du bon côté de la loi !

 

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Immergé dans les figures inévitables de la grande tradition du film noir (gangsters, femmes fatales, hommes de main, conspirations, trahisons…) qu’il parodie gaiement, Black ajoute une bonne dose d’humour, d’autodérision mais également d’émotion à un genre où, depuis les répliques cassantes d’Humphrey Bogart et les romans de Raymond Chandler, les sentiments sont souvent camouflés en cynisme. The Nice Guys tire son chapeau à tout un pan d’un genre cinématographique aujourd’hui pratiquement disparu, comme l’ont fait avant lui Robert Altman (The Long Goodbye / Le Privé, 1973), Roman Polanski (Chinatown, 1974) ou encore le regretté Curtis Hanson (L.A. Confidential, 1997). Mais alors que ces films-hommages baignaient dans un ton sérieux et une paranoïa étouffante, The Nice Guys prend plutôt le même chemin que The Big Lebowski (1998, des Frères Coen), accumulant tout au long du récit de nombreux gags à se taper le cul par terre !

 

Ryan Gosling en particulier, qui n’a aucun effort à faire pour paraître « cool », même dans le costume d’un homme ridicule, démontre son aisance pour la comédie. Son personnage est lâche, peureux, effrayé par les confrontations physiques et défaillant à la vue du sang ! Il hurle régulièrement comme une donzelle en détresse dès qu’un danger le menace. Le beau gosse démontre également une belle aptitude pour le slapstick, notamment dans cette scène d’anthologie située dans les toilettes d’un club où, assis sur la cuvette avec son pantalon baissé, un magazine en mains et une cigarette au bec, il tente de se saisir de son revolver en maintenant la porte entrouverte avec son pied et de se redresser en cachant son intimité à Russell Crowe qui observe ce manège avec un air mi-amusé mi-incrédule, exactement comme Gérard Depardieu observait en son temps les pitreries de Pierre Richard ! Qu’il tombe d’un balcon et dévale une colline comme dans un épisode de Hot Shots !, qu’il se mette à pisser le sang en cassant une vitre pour entrer par effraction chez un suspect, qu’il s’entiche de la jolie tueuse à gages chargée de le descendre ou qu’il s’endorme au volant, entretenant des conversations imaginaires avec des abeilles tueuses géantes, Ryan Gosling s’en donne à cœur joie et crée un personnage à la Buster Keaton aussi maladroit qu’attachant. Sa gaucherie n’est pas uniquement utilisée pour amuser la galerie, elle devient parfois un ressort  scénaristique ironique, notamment lorsque, à un moment crucial du climax, Marsh tente désespérément de s’emparer d’un petit revolver attaché à la cheville de son compère… un détail vestimentaire dont il avait simplement rêvé précédemment !

 

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Le rôle de Russell Crowe consiste la plupart du temps à distribuer des mandales et à observer stoïquement son clown de partenaire, mais le « Gladiator » démontre néanmoins avec talent que c’est l’art de la réaction qui fait fonctionner la plupart des scènes partagées par le duo. De ces deux personnages cabossés par l’existence, Crowe est le plus émouvant, obligé de tempérer sa rage maladive, ses instincts homicides et son cynisme au contact de la fillette de son partenaire. L’alchimie entre les deux acteurs, qui se sont entendus comme larrons en foire durant tout le tournage, est sans le moindre doute un des grands points forts du film ! Leur relation repose davantage sur un rapport « indifférence / peur » que sur le traditionnel « amour / haine », du moins avant que ne s’installe l’inévitable « bromance », une amitié graduelle qui forme le cœur du récit.

 

Situer l’action en 1977 permet au réalisateur / scénariste de s’en donner à cœur joie au niveau des costumes criards, d’un production design délicieusement tape-à-l’œil et d’une bande son familière (« Jive Talking », « Boogie Wonderland », « Get Down On It » et autres perles de l’ère du disco), invoqués pour marquer un désir très net de se démarquer des histoires de flics modernes où les enquêtes peuvent se régler en un simple clic sur Google ! Los Angeles est décrite comme une ville miteuse et décadente, peuplée de losers, de pornographes, de mafieux et de jeunes femmes abusées. Entre deux répliques cinglantes et les nombreuses fusillades, Black confère à son film une profondeur inattendue, méditant sur l’évolution et la décadence de l’Amérique des années 70 dans un univers post-JFK où le glamour s’est transformé en gueule de bois. Shane Black et son directeur de la photo, le français Philippe Rousselot confèrent à la mégapole un aspect hallucinogène, notamment lors d’une soirée colorée chez un magnat du porno où se côtoient des sirènes topless, des petites filles égarées et des contorsionnistes en guise de cendriers.

 

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A l’inverse d’une grande majorité de blockbusters modernes, The Nice Guys, dont le rythme ne se relâche jamais au cours de ses 116 minutes, met toujours au premier plan son script en béton armé, des dialogues aux petits oignons et des personnages plus profonds qu’ils en ont l’air, auxquels il est impossible de ne pas s’attacher. Certes, les antagonistes s’avèrent bien moins mémorables que le duo-vedette (notamment Kim Basinger, en service minimum et au regard éteint) et il est rafraîchissant de voir sur nos écrans une simple enquête dont ne dépend pas l’avenir de l’Humanité toute entière !

 

Cette indéniable réussite nous fait regretter que Shane Black ne tourne pas plus souvent, mais nous rappelle surtout à quel point il est l’un des cinéastes les plus singuliers de sa génération, dont le style inimitable, trop souvent imité, ne sera jamais égalé. Après Laurel et Hardy, Abbott et Costello, Dean Martin et Jerry Lewis, Terence Hill et Bud Spencer… Pif et Hercule ou encore… Roger Pierre et Jean-Marc Thibaut, Crowe et Gosling s’imposent comme un nouveau duo comique incontournable ! Prions les dieux du cinéma pour que ces turbulents « Nice Guys » n’aient pas dit leur dernier mot !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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