Actualité 2016… The Neon Demon

319878THE NEON DEMON

 

2016, de Nicolas Winding Refn – USA

Scénario : Nicolas Winding Refn, Mary Laws et Polly Stenham

Avec Elle Fanning, Jena Malone, Bella Heathcote, Abbey Lee, Keanu Reeves, Karl Glusman, Christina Hendricks, Alessandro Nivola et Desmond Harrington

Directeur de la photographie : Natasha Braier

Musique : Cliff Martinez

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

American Beauty

 

Rentré du Festival de Cannes édition 2013 la queue entre les jambes suite à l’accueil glacial reçu par Only God Forgives, le plus gros échec (critique et public) de sa carrière, le trublion danois Nicolas Winding Refn, conscient d’avoir déçu ses fans, notamment ceux qui vénéraient Drive, la trilogie Pusher, Bronson et Valhalla Rising, promettait pour son opus suivant un « film d’horreur sans horreur », autrement dit un véritable film d’ambiance qui privilégierait l’atmosphère et ferait l’impasse sur le gore. Le résultat, The Neon Demon, est une œuvre énigmatique et mystérieuse qui ne dévoile sa véritable identité que lors de ses dix dernières minutes.

 

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Jesse (Elle Fanning) est une superbe jeune fille de 16 ans débarquée à Hollywood pour faire carrière dans le mannequinat. La chance lui sourit immédiatement puisqu’elle est remarquée par une célèbre directrice de casting (Christina Hendricks) et immortalisée par des photographes de renom (Desmond Harrington, Alessandro Nivola), tous envoûtés par son charme naturel. Cette ascension soudaine provoque la convoitise des consœurs de Jesse, « vieilles » mannequins de 20 ans (Bella Heathcote et Abbey Lee), déjà refaites des pieds à la tête, déjà obsolètes. Le rêve de Jesse tourne très vite au cauchemar lorsqu’elle réalise qu’elle est l’objet de la jalousie de femmes obsédées par sa beauté, mais aussi du désir d’hommes fort peu fréquentables. Sa seule amie, du moins en apparence, est la douce Ruby (Jena Malone, exceptionnelle), une maquilleuse qui l’introduit dans les endroits les plus huppés de la ville au grand dam de Dean (Karl Glusman), jeune photographe médiocre et petit ami potentiel, lui aussi fraîchement débarqué de sa province dans l’espoir de percer dans le milieu.

 

La perfection, la fraîcheur et la pureté virginale de Jesse détonnent dans cet univers sordide et impitoyable où tout semble factice, artificiel. Los Angeles nous est décrite, notamment via l’architecture « âge d’or »  de la villa de Ruby, comme dans les chefs d’œuvre de Billy Wilder et Robert Aldrich aux thèmes similaires : Sunset Boulevard (1950) et What Ever Happened To Baby Jane ? (1962), à savoir comme une ville de carton-pâte exsangue, qui recrache les laissés pour compte de la gloire comme de vulgaires kleenex, un microcosme clinquant et malsain, uniquement préoccupé par le paraître, dans lequel les victimes de l’industrie du rêve se comptent par milliers. The Neon Demon ne verse que très rarement dans l’horreur pure mais son récit évolue dans un univers en putréfaction, angoissant à souhait.

 

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La faune hétéroclite de Los Angeles s’avère particulièrement dangereuse. Si les personnages féminins sont mystérieux, les hommes, eux, sont ouvertement représentés comme la lie de l’humanité : le beau Keanu Reeves, dans un contre-emploi bluffant, incarne un gérant de motel pédophile n’hésitant pas à pénétrer dans les chambres de son établissement pour abuser des jeunes filles, à commencer par Jesse. Desmond Harrington est un photographe mutique et patibulaire qui ordonne froidement à ses modèles de se dénuder, pour ensuite les manipuler dans tous les sens, comme des marionnettes. Alessandro Nivola joue une sorte de dandy suffisant multipliant les aventures sans lendemain, et laissant tomber ses dernières conquêtes, des mannequins qu’il traite comme des morceaux de viande, pour se concentrer sur « le dernier modèle ».

 

Au bout de 45 minutes de projection, le spectateur commencera à se poser quelques questions essentielles. Quel est le véritable sujet du film ? Qui exactement est le « Demon » du titre ? Nicolas Winding Refn se garde bien de nous le dévoiler et retarde sans cesse la révélation de la nature réelle de ses personnages féminins. Jusqu’au dernier acte, on ne sait pas de qui vient la menace ni quelle est la nature exacte de celle-ci. Le suspense, très efficace, naît donc davantage du comportement bizarre des personnages que de leurs actes. Les mannequins oscillent sans cesse entre anges et démons. Chacun, y compris Jesse, est susceptible d’être un monstre vorace en quête de victimes.

 

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C’est donc Elle Fanning (petite sœur de Dakota et héroïne de Maleficent et de Somewhere) qui incarne l’héroïne virginale, une beauté diaphane aux cheveux blonds platine, avec un visage à peine sorti de l’enfance. De tous les plans, de toutes les scènes, filmée sous toutes les coutures, la jeune actrice est magnifiée de manière fétichiste par un cinéaste qui, comme tous les personnages du film, semble fasciné par sa « perfection ». Jesse est représentée de prime abord comme le symbole ultime de la pureté et de l’innocence, mais, comme on le verrait dans un film de David Cronenberg, elle se métamorphose petit à petit au contact de cet univers cruel. Poussée à bout par les moqueries et les brimades de ses camarades jalouses, elle devient terriblement arrogante, une transformation qui culmine dans un dialogue glaçant mais lucide : « Je n’ai pas de talent. Je ne sais pas chanter, je ne sais pas jouer, je ne suis pas intelligente. Mais je suis jolie. Et ça, je le fais beaucoup mieux que les autres. » On le comprend, Jesse risque elle aussi de devenir une future victime de l’industrie, quand, avec l’âge, sa beauté se fanera… Est-elle en passe de devenir ce « Démon des Néons » ?

 

Quoi qu’il en soit, le film de Refn échappe volontairement à toute tentative de catégorisation directe. Film d’horreur ? Comédie noire ? Drame poignant sur les mésaventures de la gloire ? Film de vampires à l’esthétique « body-horror » chère à David Cronenberg, dans lequel la beauté se consume et se contracte comme une maladie vénérienne ? Un peu tout ça à la fois ?… Refn s’amuse à brouiller les pistes et nous propose avant tout le récit, faussement aléatoire, d’une errance cauchemardesque dans un univers hypnotique et psychédélique.

 

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On peut trouver dans cette critique du mannequinat et des diktats tyranniques de la beauté « copyrightée », un parallèle évident avec le monde du cinéma : la jeune fille pure se heurtant à une industrie factice hantée par des manipulateurs, n’est rien d’autre qu’un auto-portrait de Nicolas Winding Refn lui-même, un cinéaste souvent courtisé par Hollywood pour réaliser des remakes en tous genres (un de Barbarella, un autre de Logan’s Run, qui n’ont jamais vu le jour…) sans que les décideurs hollywoodiens ne se soucient réellement de son talent ou de son originalité, espérant juste miser sur la cote d’un artiste branché et bankable. Hollywood est donc décrit comme un monde où le talent est jalousé par des starlettes fragiles (physiquement et mentalement) dont les pulsions sauvages ne tarderont pas à se réveiller, mais également vampirisé par de vieux monsieurs fumant le cigare, uniquement préoccupés par l’idée d’assurer le bien-être de leurs comptes en banque en vampirisant le talent des autres. Un thème très bien résumé en quatre lignes dans la célèbre chanson « Free Fallin’ » de Tom Petty & the Heartbreakers :

 

“All the vampires walkin’ through the Valley
Move west down Ventura boulevard
And all the bad boys are standing in the shadows
All the good girls are home with broken hearts”

 

Ce thème est très loin d’être neuf ou révolutionnaire mais Nicolas Winding Refn l’illustre avec un style exceptionnel, transformant le monde cauchemardesque de la haute couture en royaume de ténèbres. L’univers hyper-stylisé de The Neon Demon revendique fièrement ses influences mais les digère élégamment plutôt que de les imiter servilement, à commencer par les courts-métrages expérimentaux de Kenneth Anger (muse du réalisateur danois, qui vénère son film Scorpio Rising, 1964), le méconnu Night Tide (1961, de Desmond Harrington), Black Swan (2010, de Darren Aronofsky) et surtout Suspiria (1977), le chef d’œuvre « baroque’n roll » de Dario Argento, dont Refn reprend les couleurs primaires vives (le rouge, le bleu et le vert dominent tout le film) et les séquences psychédéliques où il étale son goût pour les néons colorés. Des films où l’imaginaire et la réalité s’entremêlent sans que l’on ne sache jamais vraiment où se situe la frontière. Du début à la fin, The Neon Demon pourrait très bien n’être qu’un long cauchemar vécu par une jeune fille dans un état fiévreux. La première sortie de Jesse et Ruby, dans un club branché, nous vaut un moment de terreur exceptionnel lorsque, grâce à un effet de kaléidoscope, les visages des autres mannequins sont montrés comme ceux d’animaux sauvages, surveillant et scrutant le moindre geste de la pauvre jeune femme, terriblement intimidée.

 

Faisant preuve d’une inventivité folle, le cinéaste ponctue son film de ruptures de ton burlesques (les mésaventures corporelles des mannequins joués par Bella Heathcote et Abbey Lee), inattendues (l’intrusion d’un puma dans une chambre d’hôtel) ou poétiques (une femme nue sur une tombe dans un jardin en fleurs…), alternant sans cesse entre réalisme brutal et onirisme troublant. Les mouvements de caméra, ingénieux, s’évertuent à démontrer la vacuité de l’imagerie hollywoodienne actuelle, notamment grâce à l’utilisation de travelings arrière qui, sans coupures, font la transition entre une image léchée de magazine de mode et l’envers du décor : des studios gigantesques, entièrement blancs, terriblement froids et terriblement vides, qui ajoutent encore au sentiment de malaise qui imprègne tout le film.

 

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Difficile de discuter du final sans trop en dévoiler. Refn aborde des sujets tabous comme la pédophilie, le satanisme, le viol, le cannibalisme et la nécrophilie (lors d’une scène érotique choquante et intense se déroulant dans une morgue), laissant deviner que derrière la mélancolie d’un âge d’or révolu, le Mal a toujours été présent à Hollywood… un personnage bien particulier évoque à demi-mot la secte de Charles Manson et le meurtre de Sharon Tate. Alors que nous étions en droit de nous attendre à un déferlement de violence et de gore lors du climax, le cinéaste dévoile enfin, en une seule scène, la véritable identité de son film : une farce grand-guignolesque qui se conclut avec une bonne dose d’humour noir sur un gag énorme au mauvais goût réjouissant et qui, selon l’humeur, provoquera des fous rires ou la consternation dans la salle. Nous ne vous en dirons pas plus… disons juste que le petit rictus de dégoût sur le visage du mannequin incarné par Abbey Lee est l’un des moments les plus hilarants vus au cinéma de récente mémoire.

 

Cinéaste libre, complètement affranchi des règles d’une industrie cinématographique où l’originalité est souvent bannie, Refn n’a aucun scrupule à risquer de s’aliéner le public et la critique avec cette dernière scène aux joyeux relents de cinéma bis qui bien risque de faire parler. Amateur invétéré des films d’horreur un peu potaches des années 80 (il produira prochainement un remake de Maniac Cop !), le danois en retrouve l’esprit et l’humour dans une conclusion en forme de provocation, pied-de-nez à tous ses détracteurs qui ne voient en lui qu’un cinéaste « arty » et prétentieux.

 

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« Je ne fais pas des films pour qu’ils soient bons ou mauvais, mais pour que les gens réagissent. », déclarait récemment Refn dans les pages de L’Express. Fidèle à sa réputation de cinéaste anti-conformiste et subversif (un qualificatif qui, une fois n’est pas coutume, n’est pas galvaudé), le danois se moque bien de séduire immédiatement et d’exploser le box-office, préférant miser sur une œuvre protéiforme, unique en son genre, qui provoquera le débat, voire le rejet total. Grand film sur le monde des illusions et la déchéance des fantasmes, The Neon Demon est une expérience inédite et inoubliable, parfois déplaisante, parfois hilarante, toujours fascinante, qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui a tout pour devenir un futur film-culte dont on parlera très longtemps !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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