Actualité 2016… The History of Love (L’Histoire de l’Amour)

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(L’HISTOIRE DE L’AMOUR)

 

2016, de Radu Mihaileanu – France / Roumanie / USA

Scénario : Radu Mihaileanu et Marcia Romano, d’après le roman de Nicole Krauss

Avec : Derek Jacobi, Sophie Nélisse, Gemma Arterton, Mark Rendall, Elliott Gould, Torri Higginson, Jamie Bloch et William Ainscough.

Directeur de la photographie : Laurent Dailland

Musique : Armand Amar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Pavé de l’Anamour

 

Il était une fois, dans un village polonais figé dans le temps, un garçon, Léo, qui aimait une fille, Alma. Un jour, au pied de leur grand chêne préféré, il lui a promis de n’aimer qu’elle jusqu’à la fin de ses jours, de la faire rire toute sa vie et d’écrire un livre relatant leur amour éternel. Les deux meilleurs amis de Léo, Bruno et Zvi aimaient Alma également. La Seconde Guerre Mondiale les a séparés. Poursuivi par les allemands, Léo est obligé de fuir et restera caché dans les bois pendant plus de 3 ans. Alma, croyant Léo mort, a fui la Pologne pour s’installer à New York et a refait sa vie avec Zvi. Mais Léo a miraculeusement survécu à la Shoah et compte bien tenir sa promesse. Quand il retrouve enfin sa bien-aimée, quelques années après leur séparation, elle lui révèle que son fils Isaac est également le sien. Elle fait promettre à Léo de ne jamais révéler la vérité à leur fils, mais durant les années qui suivent, Léo surveille le jeune homme de près, tel un ange gardien. Léo ne revit plus Alma avant cette triste journée de 2006 où il lui rendit visite à l’hôpital, sur son lit de mort.

 

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De nos jours, à Brooklyn, vit une adolescente de 15 ans pleine d’imagination et de fougue. Elle aussi s’appelle Alma, en hommage au prénom de l’héroïne d’un manuscrit, « The History of Love » écrit par Léo avant la Guerre et qui a permis à ses parents de se rencontrer. Alma ayant récemment perdu son père d’un cancer fulgurant, elle surmonte sa tristesse en compagnie de sa mère, une veuve excentrique et inconsolable, et de son petit frère de dix ans, « Bird », un fervent adepte de la Torah, surnommé ainsi parce qu’il sauta autrefois d’un toit, persuadé que Dieu l’aiderait à s’envoler… « The History of Love » fut en fait volé par Zvi (qui croyait Léo mort), écrivain jaloux du talent de Léo, puus publié en espagnol sous un nom d’emprunt, avec un gros succès d’estime. Aujourd’hui, la maman d’Alma est chargée par un mystérieux client anonyme de traduire l’ouvrage de l’espagnol vers l’anglais, ignorant que la version originale était en yiddish. La jeune Alma, qui découvre l’amour et ses vicissitudes pour la première fois, décide de découvrir l’identité du client, dans l’espoir de le persuader d’épouser sa mère…

 

De l’autre côté du pont, à Chinatown, Léo est devenu un vieux monsieur acariâtre qui vit avec le souvenir perpétuel de celle qu’il a décrit dans son manuscrit comme «la femme la plus aimée au monde», le seul amour de sa vie. A près de 80 ans, il exerce le métier de serrurier et pose nu pour des étudiants en arts plastiques afin d’arrondir ses fins de mois. Son voisin n’est autre que Bruno, qu’il a retrouvé par hasard le jour de la mort d’Alma et avec qui, depuis dix ans, il passe son temps à refaire le monde et à se chamailler. Un jour, Léo apprend la mort d’Isaac et découvre que son roman fut publié autrefois par Zvi. Obsédé à l’idée de faire partie d’une manière ou d’une autre de la vie du fils qu’il n’avait jamais pu reconnaître, il se rend à ses funérailles… Jusque-là, outre un vieux livre et un prénom, rien ne semble lier Léo à la jeune Alma. Pourtant, de la Pologne des années 30 à Central Park en 2016, leurs destins seront intrinsèquement liés par les pages de « The History of Love »

 

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Si ce résumé vous semble inutilement complexe, de la matière pour quinze saisons d’un quelconque soap opéra… attendez de voir le film ! « L’Histoire de l’Amour »… rien que ça ! Voilà ce que propose de nous raconter, avec une grande dose de prétention et de naïveté, Radu Mihaileanu, le réalisateur roumain de Train de Vie, Va, Vis et Deviens, La Source des Femmes et du Concert, adaptant de manière terriblement confuse le joli roman de Nicole Krauss. Le film, comme le livre, brasse des thèmes et des motifs récurrents tels que les histoires d’amour impossibles, les trahisons entre amis, les rivalités amoureuses, la loyauté, le poids étouffant des vieilles promesses de jeunesse, la transmission de la mémoire, la reconnaissance publique usurpée, la survie dans l’enfer de la guerre, la solitude, l’approche de la mort…. Une telle richesse thématique aurait sans doute donné lieu à une bonne mini-série, mais sur 2h15, elle ne permet jamais au réalisateur de développer en profondeur les mille sujets abordés, résultant en un casse-tête chinois qui donne une sacrée migraine ! Mihaileanu reprend également les thèmes de l’exil et de l’identité chers à ses films précédents, en les associant à une grande histoire d’amour dépassant les âges et les époques, mais son scénario, partant dans tous les sens, ne laisse qu’une impression de grande confusion et d’inachevé, sans fil conducteur clair pour aider le spectateur à s’y retrouver dans les méandres de ces tranches de vies entremêlées, l’empêchant catégoriquement de s’identifier à des personnages qui ne sont que de grossières caricatures. Plus l’intrigue principale (retrouver le manuscrit) progresse, plus elle devient totalement dérisoire.

 

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Mihaileanu prend un drame de la Shoah comme élément déclencheur de la séparation de deux jeunes amants. Premier problème, et pas des moindres, c’est que la Shoah n’est utilisée ici que comme un tire-larme manipulateur afin de nous attacher, par tous les moyens possible, à un héros somme toute assez déplaisant. En vérité, les deux jeunes gens auraient tout aussi bien pu se séparer après une simple dispute, que ça n’aurait rien changé au reste du récit ! Le long exil forcé de Léo dans les bois pendant l’occupation nazie ne semble pas avoir de répercussion sur son attitude et ne dure que quelques minutes à l’écran alors que cette seule séquence aurait pu donner lieu à un film entier ! Raconter la Shoah pour témoigner de l’apocalypse vécue par nos ancêtres est un projet de cinéma très noble comme l’ont prouvé respectivement Claude Lanzmann et Steven Spielberg. S’en servir comme prétexte pour faire l’étalage de vaines prouesses techniques est déjà plus problématique. C’était le cas l’an dernier de la supercherie Son of Saul… Mais utiliser la Shoah comme prétexte d’un feuilleton à l’eau de rose et sous-entendre que l’amour véritable ne peut naître qu’après une telle épreuve, voilà un message carrément grotesque qui, si le bon sens était roi, n’aurait jamais donné lieu à un film digne de ce nom. Se noyant constamment dans les grands sentiments surannés et dans une romance au parfum de guimauve indigne de la collection Harlequin, The History of Love retombe dans l’emphase et la grandiloquence qui plombaient Le Concert, le film précédent du réalisateur. Dans son « Hymne à la Shoah », Mihaileanu pousse la malhonnêteté intellectuelle assez loin en pardonnant au vieux Léo (Derek Jacobi) tous ses travers : raciste, colérique, sans-gêne, vitupérant sans cesse contre ses contemporains, ce vieux goujat est un individu imbuvable et imbu de sa personne, sous prétexte que 60 ans plus tôt, il fut séparé de sa fiancée. Mais, semble-t-on nous dire, il convient de lui pardonner parce que ce bon vieux papy juif a survécu à la Shoah !

 

Ce sont donc deux héros aux antipodes (un vieillard et une ado) qui se partagent la vedette, le réalisateur tentant laborieusement d’entremêler leurs destinées et de multiplier les narrations parallèles sans parvenir au moindre équilibre. Mais les tons différents des histoires de Léo et Alma tuent toute tentative d’homogénéité dans l’œuf. Nous nous retrouvons avec, d’un côté, une comédie douce-amère sur un vieillard en colère et de l’autre, une sorte de mauvais téléfilm familial du Disney Channel. La jeune Alma (Sophie Nélisse, très tête à claques) bénéficie d’une sous-intrigue où elle tente de caser sa folle de mère avec le premier venu tout en s’occupant de son frère cadet, un gamin casse-pieds qui répète à tue-tête que le déluge est proche. Alma est le genre d’ado bienpensante et rêveuse qui prêche l’importance de l’amour fou, passionnel et éternel mais répète également que la possibilité d’un tel amour est proche du zéro. Changera-t-elle d’avis avant le générique de fin ? Le suspense est à son comble !…

 

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Pour faire passer le temps entre deux déluges lacrymaux, Mihaileanu accumule les séquences « humoristiques » (c’est en tout cas l’intention) mettant en scène un des duos comiques le plus pénible de l’histoire du cinéma : Léo et son vieil ami Bruno (Elliott Gould), deux pépés juifs se disputant sans cesse en hurlant des insultes en yiddish, sorte de recyclage imaginaire de répliques que Woody Allen aurait rejetées dans une version juive de La Cage aux Folles, les rires en moins ! Leurs scènes communes, modèles de surjeu hystérique, sonnent tellement faux qu’elles provoquent une véritable gêne. Le pauvre Elliott Gould, que nous aimions beaucoup chez Robert Altman (et dans Friends !) en fait des tonnes, braillant toutes ses répliques sur un ton mi-précieux mi-burlesque, trouvant là un des pires rôles de sa carrière. Le grand Derek Jacobi, acteur shakespearien par excellence, n’est pas mieux loti, bien incapable de rendre Léo attachant ou crédible. La séquence grotesque où, brandissant les bras vers le ciel, il se met à interpeller Dieu en pleine rue et qu’il se met à pleuvoir, confirme ce que l’on soupçonnait depuis le début du film : Radu Mihaileanu n’a sans doute jamais visionné de film de sa vie !

 

Les nombreux flash-backs idylliques mettant en scène Léo et Alma jeunes nous éclairent sur la vision désespérément caricaturale du grand amour par le réalisateur, d’autant plus qu’ils se déroulent uniquement en langue anglaise alors que les personnages sont censés parler yiddish. Mihaileanu s’essaie d’ailleurs à la langue de Shakespeare pour la première fois de sa carrière et ne semble jamais maîtriser la rigueur des dialogues. The History of Love est le genre de film où les femmes sont aimées parce qu’elles sont belles et sans autre raison valable. Gemma Arterton est, certes, irrésistible et charmante à souhait, avec ce côté inaccessible mais adorable qui convient bien au rôle. Anne Fontaine et Stephen Frears avaient su utiliser à merveille la grande beauté de l’actrice anglaise en lui confiant des rôles d’héroïnes tragiques (Gemma Bovery) et de gentille manipulatrice (Tamara Drewe), révélant un vrai talent d’actrice derrière le sourire éclatant, les courbes voluptueuses et les taches de rousseur. Las, Alma se se limite à son sex appeal, ses formes bien mises en valeur et son rouge à lèvres. Plus grave, jamais le réalisateur n’arrive à nous faire croire à la réciprocité des sentiments amoureux entre Léo et Alma. Séchant ses larmes deux minutes après la disparition de Léo, elle se console dans les bras du meilleur ami de ce dernier et ne semble jamais, par la suite, faire preuve de remords. Tentant de nous convaincre de son respect pour les femmes, le réalisateur se prend les pieds dans le tapis et nous montre l’inverse, transformant Alma en simple objet des fantasmes masculins. Autrement dit, « Sois belle et tais-toi ! » Loin du message féministe qu’il prétend délivrer, The History of Love est en fait un film anti-progressiste et terriblement rétrograde dans lequel les seules fonctions des femmes sont d’être belles et de pleurer à chaudes larmes comme les impuissantes petites créatures qu’elles sont, en attendant derrière leurs fourneaux que leurs hommes viennent les retrouver !

 

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The History of Love est l’occasion, pour les spectateurs adeptes des jeux à boire, de s’adonner à une expérience amusante en groupes ! Un avertissement préalable est néanmoins nécessaire : boire une gorgée de votre alcool favori à chaque fois qu’une femme s’effondre en larmes à l’écran est synonyme de coma éthylique garanti ! Chargeant inutilement tous ses effets mélodramatiques, The History of Love prétend nous émouvoir avec un festival de séquences où les actrices pleurent à grand renfort de musique mélodramatique et de gros plans sur leurs yeux remplis de larmes et leurs nez dégoulinant de snot.

 

Ayant l’idée terriblement déplacée, pour le dernier acte, de s’essayer successivement au suspense puis au film fantastique à twist digne de M. Night Shyamalan et du Sixième Sens (palme de la révélation la plus ridicule de l’année), le réalisateur semble balayer toutes les belles thématiques du roman de Nicole Krauss d’un revers de la main en niant la pluralité linguistique qui, sur le papier, était un enjeu essentiel dont découlait toute la dramaturgie. Un « détail » qui lui a sans doute échappé… En tentant vainement de s’approprier l’essence de l’œuvre de Nicole Krauss, Mihaileanu gâche le thème prometteur de la circulation, de la transmission et de la traduction de l’écrit et des idées à travers les âges… au point où l’on ne comprend jamais exactement, au sein de ce capharnaüm de scènes éparpillées façon puzzle, où le réalisateur veut en venir. Le roman nous disait que les écrivains (et les artistes en général), même en passe de devenir invisibles, étaient rendus immortels, divins même, par la force de leur art. Mais à l’écran, les sentiments exprimés dans le livre de Léo sont transposés de manière tellement larmoyantes qu’ils deviennent tout simplement risibles. Le roman se terminait de manière simple mais astucieuse, par une rencontre transcendante et poignante entre Léo et la jeune Alma. Mais une fois de plus, le film provoque l’inverse de l’effet recherché, s’avérant incapable de nous émouvoir tant ses protagonistes se montrent, au choix, peu crédibles ou insupportables. Résultat, quand arrive la rencontre finale, sensée être un summum d’émotion, on se moque tellement de leur sort que la seule réaction possible est l’indifférence.

 

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Les spectateurs en manque de romances cinématographiques seraient bien avisés de se reporter sur le récent The Age of Adaline, de Lee Toland Krieger, dans lequel Blake Lively incarnait une jeune femme immortelle de 107 ans, au corps éternellement jeune, confrontée à sa solitude et aux fantômes des hommes qu’elle a aimés autrefois et qui ont vieilli sans elle. Antithèse totale de ce joli mélo sous-estimé, passé inaperçu à sa sortie, le sixième film de Radu Mihaileanu s’avère beaucoup plus proche d’un Claude Lelouch en fin de carrière, dans le style de La Belle Histoire, ce qui n’est pas un compliment ! En l’état, après 2h15 de torture, The History of Love aura tenté en vain de nous convaincre que 1) l’amour c’est beau, 2) que la guerre c’est mal et 3) que les nazis étaient de gros méchants ! On sort de la salle en colère, avec une seule nouvelle conviction : « l’amour, c’est de la merde ! »

 

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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