Actualité 2016… The Handmaiden (Mademoiselle)

large_handmaiden-poster-2016THE HANDMAIDEN

(MADEMOISELLE)

(아가씨)

 

2016, de Park Chan-wook – Corée du Sud

Scénario : Seo-kyung Chung et Park Chan-wook, d’après le roman « Fingersmith » (« Du Bout des Doigts ») de Sarah Waters

Avec Min-hee Kim, Tae-ri Kim, Jung-woo Ha, Jin-woong Jo, Hae-suk Kim et So-ri Moon

Directeur de la photographie : Chung-hoon Chung

Musique : Yeong-wook Jo

 

 

 

 

 

 

 

 

Arroseuses arrosées

 

Certains films sont épuisants de perfection. Lorsque l’on sort de la projection de The Handmaiden, le douzième long-métrage de Park Chan-wook, il convient de faire le point, de prendre un long moment pour se remémorer les dizaines d’images d’une beauté terrassante auxquelles on vient d’assister pendant ces 2h26 qui ont filé à une telle vitesse qu’on n’a qu’une envie quand la lumière se rallume dans la salle : y retourner !… Outre les nombreuses scènes érotiques, intenses, osées et d’une sensualité troublante, montrant les corps nus des deux actrices (belles à damner un saint !) comme des œuvres arts, The Handmaiden contient un nombre de séquences purement cinématographiques et de visions surprenantes (voire inédites) à donner le tournis. Chaque image tirée du film ressemble à un tableau de maître : pendaison sur fond de décor automnal, empoisonnement par la salive lors d’une étreinte forcée, scène de torture sous le regard d’un poulpe géant, saphisme avec un mannequin suspendu… The Handmaiden flatte la rétine, l’envoûte, la rend amoureuse.

 

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« Le sel d’une histoire réside dans ses détails » déclare un des protagonistes principaux, résumant de manière faussement anodine la profession de foi du réalisateur. Le cinéma de Park Chan-wook, chef de file de la nouvelle vague coréenne, déjà auteur de deux véritables chefs d’œuvre (Oldboy et Stoker), se distingue par son obsession du détail révélateur, son style sophistiqué, ses images « chaudes » et sensuelles qui permettent au moindre objet présent dans le cadre d’influencer le récit et d’explorer les nuances de la caractérisation des personnages. Qu’il aborde le film d’action (Joint Security Area, Oldboy, Lady Vengeance), la comédie burlesque (I’m a Cyborg but That’s OK), le mystère hitchcockien (Stoker) ou le film de vampires (Thirst), Park Chan-wook, ne laisse rien au hasard. Le moindre recoin de l’écran bénéficie de son soin maniaque apporté aux motifs et aux textures, à la composition des décors et des costumes, aux couleurs, à la musique, aux effets sonores… Tout est réglé comme sur du papier à musique mais rien n’est ostentatoire ni trop désincarné comme dans une publicité pour du parfum ou dans les derniers films de Wong Kar-Wai, beaux mais froids. Stanley Kubrick, c’est certain, aurait été fan de Park Chan-wook et le dernier film de ce dernier recèle d’ailleurs quelques accents « Barry Lyndoniens »…

 

Trois ans après son exceptionnel Stoker (mal reçu par le public), Park Chan-wook revient avec une histoire tout aussi fascinante, mariant deux genres : le thriller psychologique et le film d’amour érotique. Corée, dans les  années 1930, sous l’occupation japonaise. Une jeune femme coréenne, Sookee, survit en faisant les poches des passants de l’auberge mal fréquentée où elle vit. Elle est engagée comme servante et assistante personnelle d’une richissime orpheline japonaise, Hideko, surnommée « Mademoiselle », vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle pervers et tyrannique. Toutes les semaines, le vieil homme réunit ses amis dans son immense bibliothèque et force sa nièce, qu’il compte épouser prochainement, à leur lire des romans érotiques. Sookee, qui ignore tout ça, coiffe Hideko le matin, lui donne son bain, l’habille puis la déshabille inlassablement, jour après jour, au point de devenir sa meilleure amie, sa confidente, puis enfin… sa maîtresse. Les deux jeunes femmes jouent ensemble et se jouent du regard de ceux qui les entourent, entretenant une vraie complicité. Sookee apprend à « Mademoiselle » tous les secrets de l’amour physique. Mais Sookee a un secret : elle est en fait envoyée chez Hideko par son protecteur, Fujiwara, un escroc qui se fait passer pour un riche comte japonais. Leur plan machiavélique consiste à séduire Hideko, la convaincre d’épouser « le comte », lui soutirer sa fortune et la faire interner dans un asile psychiatrique. Dans un premier temps, Sookee joue son rôle à la perfection mais la passion née entre les deux femmes risque bien de faire dérailler le plan.

 

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Et puis… le film recommence du début pour raconter la même histoire sous un angle différent. Puis recommence encore pour créer une spirale narrative tourbillonnante à la mécanique bipolaire, adoptant le point de vue successif des deux femmes dans une structure à la Rashomon. Au point où l’on ne sait plus qui manipule qui ! « Mademoiselle » n’est peut-être pas aussi innocente qu’elle le laisse paraître ! La richesse thématique du film se dévoile là où le spectateur ne s’attendait peut-être qu’à un simple thriller lesbien avec de nombreux twists. C’est là que Park Chan-wook étale sa maîtrise de l’art de la manipulation. Dans The Handmaiden, ce n’est pas la caméra qui ment, comme chez Brian De Palma par exemple, c’est le temps ! L’étirement de la notion du temps permet au réalisateur de revisiter la plupart des évènements du premier acte pour nous donner plus d’informations, de jouer malicieusement sur ce qui se passe juste avant ou juste après une scène et ainsi, de multiplier les niveaux de lecture. « Mademoiselle rêve d’artifices » chantait Bashung et Park Chan-wook est heureux de lui donner raison, ne nous montrant parfois que des morceaux de séquences qui seront complétées plus tard, formant un intriguant puzzle au sein d’une narration très ludique. Car sous ses allures austères de film en costume, The Handmaiden est un film follement amusant !

 

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Le récit transcende le cadre du mélodrame et du film de mystère pour emmener le film vers les rives du fantastique. Sexe, gore, stylisation du moindre geste et du moindre regard… Nous sommes bien dans un « vrai » film de genre dont la richesse bouillonnante a décontenancé les culs-serrés du festival de Cannes, d’où le film est revenu bredouille pour cause (c’est un comble !) d’excès d’esthétisme ! A croire que « trop de cinéma » est un défaut pour les membres des jurys cannois qui préféreront toujours un film roumain tourné en noir et blanc par des amateurs, narrant la misère économique et sociale de chômeurs impotents regardant leur terril se faire emporter par les pelleteuses ! Pas faux puisque cette année, c’est l’abominablement moche Toni Erdmann, une belle supercherie survendue, qui a remporté tous les suffrages tandis que le réaliste (mais néanmoins superbe) Moi, Daniel Blake remportait la Palme d’Or. Oublions les mentalités régressives de ce festival énervant et replongeons-nous dans la fantaisie de Park Chan-wook.

 

La scène la plus troublante que l’on ait vue sur un écran depuis belle lurette est celle du bain de « Mademoiselle ». Sookee soulage la dent de Mademoiselle, qui la chagrine, à l’aide d’une lime en forme de dé à coudre. Inspirée par les tableaux de Vermeer, chargée en tension érotique, la scène représente un tournant important dans l’histoire qui lie les deux femmes puisque c’est à ce moment qu’elles se rendent compte de leur attirance mutuelle. Moite et excitante malgré le fait qu’elle est chorégraphiée au millimètre près, cette scène inoubliable est un véritable tableau vivant, un dialogue constant entre la peau mouillée de « Mademoiselle » et la vapeur de l’eau, entre le doigt de la coréenne et la bouche de la japonaise. Il convient d’admirer le travail d’une extrême précision effectué sur les regards et sur le design sonore : la respiration, les battements du cœur de « Mademoiselle », le bruit du frottement du dé à coudre sur la dent : Sookee et Hideko sont tellement proches physiquement que dans un premier temps, c’est leur embarras qui domine. Puis, tout doucement, il cède la place à une tension érotique irrésistible pour nous, insoutenable pour elles, avant qu’elles ne succombent définitivement à leur désir.

 

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Avec The Handmaiden, le maître du cinéma coréen atteint le paroxysme de son style et nous livre une œuvre inoubliable en forme de jeux de pistes et de faux semblants, où l’érotisme lascif, le désir fou et un romantisme échevelé se partagent l’écran. Fait rare au cinéma, voilà un film qui risque d’émouvoir les érotomanes invétérés et les midinettes à parts égales ! Car malgré l’atmosphère malsaine des perversions masculines, les scènes charnelles, sulfureuses mais attendrissantes augurent de la naissance d’un amour authentique. « Mademoiselle » et Sookee tombent dans les bras l’une de l’autre, s’aiment puis se repoussent, s’embrassent puis se déchirent, se trahissent mutuellement, mais quoi qu’il arrive, sont rassemblées par le fait que toutes deux, riche ou démunie, sont prisonnières de leur condition, de la morale pudibonde de l’époque, des fantasmes érotiques et de la cupidité des mâles (faussement) dominants et réellement pathétiques. En imaginant cette savante fusion entre les thématiques chères aux sœurs Brontë et les romans de gare à mystères, Park Chan-wook signe un nouveau chef d’œuvre et atteint la grâce.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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